Revue de la B.P.C.                           THÈMES                                 I/2003

 

                                                                             http://www.philosophiedudroit.org/

 

 

 

Topologies de la liberté

 

par Michel Adam*

Professeur émérite

Université Michel Montaigne Bordeaux III

Président honoraire de la Société bordelaise de philosophie

 

 

Les incantations font difficilement cause commune avec la réflexion. Le lyrisme qui accompagne de telles formules marque plutôt la fin d'une pensée active que le commencement d'une recherche. Ce qui entoure le mot de liberté doit aider à soupçonner le contexte mental qui l'accompagne. On sait que la revendication de la liberté a pu couvrir des excès, quand on repoussait des personnes supposées représenter un obstacle pour une activité dont on n'interrogeait pas la signification. La liberté a pu couvrir toutes conduites, toutes les obscurités de l'esprit et on en est venu à dire qu'elle n'était qu'un mot. Chacun délimite sa liberté, en considérant qu'elle n'a comme fonction que de protéger d'autrui, voire de lui récuser sa propre liberté. La liberté coïncide alors avec un égocentrisme forcené, tant pour la pensée que pour l'action.

Une telle attitude est bien en contradiction avec le sens même de la liberté. Celle-ci ne peut exister qui si elle recouvre les qualités fondamentales de la personne. Non seulement elle ne peut exister qu'en fonction de ce qui me caractérise comme personne, mais de ce fait elle est universalisable, applicable immédiatement à toutes les personnes. Dans les faits, elle doit conduire  un regard bienveillant sur toutes les personnes, en tant qu'elles ont une égale dignité. L'application sociale, puis politique de cette reconnaissance doit aller effectivement de soi. Les libertés individuelles sont une application de cette reconnaissance métaphysique.

La liberté demande d'abord que l'on soit libre par rapport à l'égard des mots, ce qui ne veut pas dire qu'on les  emploie n'importe comment. Lorsque Bergson déclare que l'on peut donner aux mots le sens que l'on veut, c'est pour préciser aussitôt qu'il faut les définir strictement. Il n'est donc pas permis, dans une société normale, d'utiliser un mot pour soi et pour les siens, d'une façon louangeuse et d'une façon agressive pour les autres. On se souvient de la sinistre formule : pas de liberté pour les ennemis de la liberté. C'est ainsi qu'on a pu organiser les répressions, les assassinats collectifs de sinistres mémoires. Une liberté est suspecte dès lors qu'elle couvre des excès qui dégradent les personnes et bloque leur capacité à la pensée et à la réflexion, qui fait leur dignité.

 

Si je recentre la liberté sur la conduite de la personne, je trouve que l'approche classique qui en est faite la représente comme une puissance de se déterminer par soi-même. Cependant, l'action d'un sujet ne peut être séparée des conditions même de cette action. La personne est inscrite dans le temps et dans l'espace. On ne peut donc penser la liberté d'une façon absolue. L'irréversibilité du temps fait que la réalité de mes actions est inscrite dans mon être ; je ne peux les faire disparaître. Tous les savons du monde ne supprimeront pas les crimes du couple Macbeth. Le temps de ma vie augmente d'une part le domaine du spirituel en moi, augmentant cette partie du moi qui se présente comme souvenir, c'est-à-dire comme élément du moi accessible par l'esprit. En même temps et d'autre part, la durée de ma vie diminue d'autant à chaque durée qui s'est écoulée. Il y a de moins en moins d'avenir et les conditions physiologiques de la vieillesse seront là pour me le rappeler. Quant au présent de l'action, il montre un aspect dramatique que l'on connaît bien dans les hésitations : je ne peux faire qu'une seule chose à la fois. La réalisation de mes actes par mon corps et dans ce lieu de l'espace me condamne à ce choix qui me limite. Cet acte doit être effectué dans les conditions que son environnement m'impose.

Ainsi l'intériorité de l'acte libre ne peut ignorer les conditions mêmes de l'activité humaine. De plus, la personne libre n'ignore pas que, par les deux bouts, la vie lui échappe. Nul ne choisit les conditions de sa naissance, ni le jour, ni l'heure, ni le lieu, ni le contexte social. Pas davantage ne sera choisi le contexte des derniers moments. Les accidents de la circulation le rappellent sans cesse. Chaque moment que je vis limite l'éventail de mes possibles et contredit des projets qui deviennent trop ambitieux. Il sera toujours impossible d'aller d'ici à là-bas sans passer par l 'itinéraire qui relie les deux points, comme il est impossible de vivre dans un moment en souhaitant passer d'un coup à un moment éloigné ; l'ennui me rappelle aussi que parfois le temps est, malgré soi, passage à vide.

Toutefois la vie de la liberté ne se contente pas toujours de l'acceptation de ces situations négatives. S'il est vrai que la liberté et l'esprit sont univoques, on peut constater que l'activité spirituelle peut-être victorieuse d'un temps qui n 'avance pas ou d'une espace qui me limite. D'une façon élémentaire, l'abandon à un roman populaire ou l'application à des mots croisés m'empêchent d'être passivement victime d'un temps et d'un espace qui me semblent hostiles ou indifférents. Mais la lecture de poésies ou le regard  artistique proposé à un paysage qui se présente au voyageur rendent une véritable liberté, c'est-à-dire une authentique vie de l'esprit. L'imagination qui se maîtrise est bien cheminement de l'esprit et possibilité d'accéder à un monde des valeurs, là où les circonstances semblaient m'imposer un conditionnement matériel pesant. Alors que les aspects finis du temps se montrent à moi comme une condamnation, l'activité de l'esprit m'ouvre au domaine de l'infini, où il semble que rien ne peut plus me limiter. C'est là que je trouverai la vraie vie intérieure, quand j'aurai dépassé ce qui me limitait et que je ferai de cette limitation le contexte même de l'épanouissement de ma vie spirituelle.

Les proclamations abstraites de la liberté ne peuvent concerner qu'une liberté vide, sans possibilité d'exercice, sans véritable réalité. D'ailleurs, même en se proclamant d'une façon revendicatrice, la liberté suppose une situation dans laquelle, concrètement, les marges d'activité seraient inexistantes ou insuffisantes. La liberté ne peut donc faire l'économie du préalable de la situation dans le monde ou plus précisément de son incarnation. Maine de Biran ne pouvait affirmer son  vouloir qu'en l'exprimant dans son corps et son environnement. La plénitude de la liberté est inséparable de son activité ; il lui faut donc un corps comme agent et un monde comme lieu d'exercice. La liberté ne peut se penser comme simple concept ; elle ne serait alors que le reflet d'une loi morale abstraite. Elle doit convoquer la subjectivité, mais dans l'accompagnement de celle-ci par une corporéité responsable. Il n'y a vraiment de liberté que dans une incarnation ; on constate une pré-position de la liberté comme un monde pré-réflexif où la liberté rencontrerait un monde de l'irréfléchi dont elle ferait son lieu de réflexion, dont elle s'efforcerait d'obtenir la connaissance pour le transformer en montrant la liberté dans sa vérité. Ainsi l'incarnation, de la liberté reste la condition même de sa révélation. Ce n'est qu'au moment où la liberté se découvre qu'elle trouve sa possibilité de mise en œuvre.

Le poète qui veut créer son univers doit aussi entrer dans le langage, se découvrir être parlant, se sentir responsable envers le mots, affronter les difficultés, la banalité du discours et promouvoir les images qui vivent en lui en les insérant dans ses propos. Ce qui peut apparaître comme un jaillissement désincarné n'est en réalité que la volonté e pénétration dans les conditions même de la vie réelle. L'esprit ne peut souffler que s'il est capable de soulever la médiocrité ordinaire des conditions de vie. Le poète ne s'exprimera que s'il a pris conscience de l'incarnation nécessaire de sa parole. Si c'est la condition pour pouvoir tenir un discours partageable avec les autres, c'est aussi le chemin inévitable pour que ce même discours puisse se formuler concrètement. On ne propose pas une parole ou une écriture dans le vide. Il faut accepter de transiter par l'institution même de la langue : les mots ne sont pas incorporels. Ce sont les mots d'une langue qui a ses contraintes et dont il faut trouver les possibilités même de dépassement, comme s'y est essayé Mallarmé. A ces conditions seulement on pourrait faire dire aux mots ce qu'ils n'ont encore jamais dit, qu'on pourrait les faire vivre au-dessus d'eux-mêmes. Leur matérialité sera la condition d'une ouverture vers la vie de l'intellect, dans la sensibilité spirituelle.

 

Le langage est devenu le lieu de la liberté créatrice du poète, comme les livres d'histoire contiennent les faits d'héroïsme. On peut les apprendre, les faire vivre en nous comme s'ils étaient à notre disposition. On les saisit dans la matérialité des textes, ce qui nous fait oublier qu'ils d'abord été des créations libres, c'est-à-dire des actes de l'esprit. En vivant selon la liberté et l'esprit, il m'appartiendra de leur redonner un souffle intérieur, de les restituer dans la vie axiologique. On trahit de cette façon la signification du mot valeur en l'utilisant comme un donné, comme un acquis, comme une façon caractéristique d'aborder certaines conduites en les voyant de l'extérieur.   Il n'y a de valeur que pour la vie spirituelle créatrice, s'efforçant de se dépasser pour se réaliser par delà le quotidien et la médiocrité. La valeur n'est pas seulement une étiquette culturelle ; elle est une façon de vivre par delà soi-même. Elle n'appartient pas à la taxinomie, mais à l'activité spirituelle. Elle est l'occasion d'une réflexion qui fait passer à un autre ordre, aidant à repérer ce en quoi je suis spirituellement enraciné, les idéaux  qui font partie de mon environnement humain et en même temps à m'appuyer sur cette conscience pour m'engager librement dans la vie de l'esprit qui donnera à es valeurs une nouvelle jeunesse, grâce à mon activité propre. La liberté, rajeunie par ces initiatives, se trouvera en même temps  reliée à l'expérience culturelle de la société dans laquelle je suis immergé. La liberté ne me condamne pas au solipcisme ; le moi s'enrichit de ce que la collectivité lui propose. Notre tâche est ici de comprendre la vie spirituelle suggérée par la communauté ; elle précède la saisie que je vais faire ce celle-ci et de l'appel à y participer.

C'est donc par ce lien au monde qui m'entoure, mais avec lequel je reste en contact, en le comprenant et en m'y insérant, en le délimitant et en le dépassant que je vais affirmer ma valeur personnelle et montrer qui je suis. Je ne suis pas spectateur de ce monde, mais participant ; pas plus que mon corps ne m'a été donné pour le considérer comme fait, c'est grâce à lui que je me fais actif, donc que j'affirme ma liberté. Si j'ai à consentir à ce monde et à mon corps, en même temps je dois m'engager envers eux et aussi me consacrer à un dépassement continu de moi-même ; alors seulement je réaliserai l'être qui m'a été donné à assumer. Ce qu'il peut y avoir de passif dans ce lien au monde et dans la relation à mon corps est corrélatif de l'activité que je dois exercer. Dans la parenté que je dois accepter avec le monde et avec mon corps, il me faut trouver les conditions d'une participation dans laquelle ma liberté s'affirmera. Grâce à l'engagement dans la liberté, c'est-à-dire dans la réalisation de mon être, c'est bien l'action qui sera primordiale, condition de l'effectuation de mes possibles.

 

On pourra se demander sans cesse à quoi faire servir la liberté. Les phénoménologues ont redonné de l'importance au monde, au corps et à la parole ; l'espace est inséparable de la saisie de ma réalité et on y accède dès le préréflexif. C'est là que se présente l'effectivité, dans une série d'événements dont je suis le spectateur. Ils s'imposent à mon regard, invitent mon corps à la réaction. Ils m'apprennent bien que les choses m'apparaissent, qu'elles sont liées à ce monde dan lequel je suis peu à peu incité à agir. Mais rien ne me permet encore de dire la vérité de ce monde, de distinguer l'illusoire du réel authentique, de saisir la présence de ce qui m'apparaît dans sa positivité. Je vois sans discerner comme je peux agir sans vraiment comprendre. Je risque alors de me voir proposer un monde qui recevra mon activité sans savoir ce qu'est agir. Je n'aurai accès qu'à la partie fallacieuse de la liberté. Elle se montrera comme un pouvoir, sans que je sache vraiment à quoi correspond ce pouvoir. L'espace n'est donc pas vraiment le lieu de la liberté ; il n'est que son contexte virtuel. Il peut être l'incitation ; par les réalités qu'il contient, il peut faire naître un élan pour l'action que je me sentirai capable d'effectuer. Mais ce ne sera pas encore une activité saisie dans sa signification car les objets seront donnés à un moi qui ne les appréhendera que pour leur valeur objective, du point de vue de l'utilisation, de l'instrument.

Ne pourra venir qu'ensuite le véritable contexte de la liberté qui interpellera le cheminement vers la réflexion, le jugement de valeur, qui sera approfondissement du sens, de la qualité de l'acte à réaliser. Grâce à la durée, nous pouvons donner une fin à notre action. L'espace n'est que ce lieu qui nous est offert pour que nous puissions réfléchir sur ses possibilités et par là les dominer par la pensée. L'espace ne contient rien vraiment tant que la pensée ne l'aura pas investi par des jugements de valeur. Les choses données dès l'irréflexion n'ont pas été imprégnées d'une manière d'être authentique ; elles ne sont pas encore pénétrées d'être. Alors je ne peux pas encore les vouloir, les inscrire dans le champ de ma liberté, établir le véritable rapport qu'elles doivent avoir avec moi. L'espace n'est d'abord qu'un champ informel ; le prochain et le lointain correspondent à la topographie. Il m'appartiendra d'établir une distinction entre le lointain et le prochain selon les valeurs ; cette distinction permettra le choix, l'engagement selon  la valeur. C'est donc dans le temps  que je formulerai la cartographie spirituelle de cet espace et que j'y localiserai ce qui est digne de mon activité, ce qui mérite que je choisisse ceci plutôt que cela, ce qui me permettra de réaliser mon être et non ce qui me rabaissera dans la satisfaction d'une pulsion où je ne pourrai pas me reconnaître. L'espace est un possible pour mes possibilités ; il m'appartient d'y formuler le terrain de ma liberté et d'y inscrire la manière dont je formulerai mon passage de la puissance à l'acte.

 

On trouvera une seconde raison pour ne pas privilégier l'espace pour comprendre la nature de ma liberté. Certes, l'espace est ouvert devant moi et, selon mon apparence, paraît révéler le lieu de mon pouvoir. L'espace, en son principe, est ouverture indéfinie ; il est là qui m'invite à l'action, d'une manière illimitée. Mais l'espace est le lieu déjà réalisé et il est la condition de la rencontre d'autrui. Le sensible que je découvre n'est pas indifférent. La manière dont l'espace est occupé, dont il est construit, est pour moi une incitation à la réflexion. Il y a une intelligibilité qui devra se mettre en œuvre. Les personnes qui le peuplent seront à la fois données comme faits et proposées comme occasion d'interrogation. Ceci doit nous rappeler que la liberté ne relève pas de l'exercice solitaire ; elle ne peut faire l'économie d'autrui.

Il y a donc lieu de bien discerner l'acte de liberté de la pratique du pouvoir. Je ne suis pas libre en imposant mon autorité à autrui, en l'asservissant, en l'utilisant comme moyen pour parvenir à la réalisation de mes projets. La liberté n'est pas la mise en œuvre d'un pouvoir hors de tout contrôle. Il faut que la pensée juge, évalue, pèse la pratique. La liberté est mise en cause de l'action par l'esprit ; elle est promotion de soi et non dégradation de la personne dans l'exercice de ses forces physiologiques et de sa parade sociale. La manifestation de la liberté ne peut s'effectuer que dans un lieu où les esprits sont invités à communiquer, à partager une vie spirituelle, à vivre selon des valeurs participées.

Dans un tel contexte  collectif, on constate que la liberté peut se penser dans une perspective de communauté, voire d'universalité. Tous les esprits sont invités à communier à la pratique des idéaux que l'acte libre met en œuvre. Alors que la force sépare, individualise, isole, l'acte inspiré par l'esprit invite d'abord au dialogue, puis à la vie de la communauté. Même une pensée vécue dan l'activité de l'esprit, dès qu'elle peut être communiquée, est une invitation à recevoir, à accueillir les autres. Montaigne note que celui qui rit seul porte un jugement implicite qui fait de lui-même une société supposée pouvoir porter le même jugement que celui qui l'énonce spontanément dans sa solitude. Il postule donc un type de société virtuel. Dans une communauté ouverte, l'acte libre sera partagé et pourra s'ouvrir  à la sensibilité intellectuelle de tous ceux qui réfléchissent. Par là se manifestera et se développera la conscience d'appartenir à un même monde qui n'est pas coexistence des corps, mais échange des pensées et confrontation  des jugements de valeurs.  Cet échange ne sera pas perçu comme un fait, mais sera lui-même voulu. Il appartiendra au domaine de la liberté, dans son expression, son épanouissement.

 

Sans doute, une étude sommaire de la conduite humaine limite le regard à la singularité de chaque action. On examine cette action et on en précise la finalité ; on la juge, on décide de l'exécuter et on agit. Cette approche a certes, le mérite de la clarté ; elle présente une analyse qui paraît exacte dans sa particularité, mais qui ne correspond pas à la vérité. De fait, elle ne concerne que les actes effectués par manque authentique de volonté et qui exigent une prise en considération de l'acte à faire sous tous ses aspects pour se contraindre à agir. En considérant, à  l'inverse, le mouvement réalisé dans la plénitude du pouvoir, on constate l'absence de toutes ces approches ; une seule décision suffit ; l'engagement suit rapidement, comme on le voit dans la clémence d'Auguste. On comprend également que le shème intellectualiste exige un autre fendillement, temporel, de l'acte. Si on décide de vouloir, il faudra aussi le vouloir et vouloir ce vouloir, etc. On sera renvoyé indéfiniment à une prise de décision et l'acte ne sera accompli que sous l'effet de la nécessité d'agir.

En réalité, l'acte véritablement libre est simple : il suffit de l'accomplir. Hésiter devant le remède désagréable à prendre révèle une volonté défaillante qui valorise le contexte de l'action et les détails de l'exécution.  Vouloir la bonne santé conduit à une action simple qui engage totalement la personne. L'acte de liberté montre la plénitude du pouvoir de la personne sur elle-même. Il est vécu globalement et s'identifie avec la dynamique même du moi. La liberté exprime la maîtrise sur soi-même et s'identifie avec la réalisation du sujet. La perspective selon laquelle on envisage l'acte change alors complètement. Au lieu de considérer le contexte de l'acte et le rapport du sujet avec ces péripéties, il faut envisager le lien intime du moi avec lui-même, là où s'effectue la réalisation du moi. Au lieu de la simple volonté d'accomplissement d'une action, c'est l'accomplissement du moi tout entier qui est devenu primordial. L'acte libre est devenu un engagement envers mon propre devenir. C'est bien ce dynamisme grâce auquel le moi pénètre dans son être propre et se donne à lui-même une dignité créatrice dans laquelle c'est lui qu'il découvrira. Ainsi l'acte libre nous conduit au foyer même de notre être, là où se ressent une présence qui est celle du dynamisme réalisateur de notre personne en devenir. Notre existence personnelle se saisit dans ce pouvoir d'agir qui, en même temps, montre que nous participons à cette tension de vie, en nous comme autour de nous, qui est appel à  l'être, à la pointe de soi-même et aussi dans l'univers qui nous entoure. L'acte de liberté, expression de notre subjectivité, nous rend participant de tout ce qui demande à être, nous conduit à coopérer à la vie même du monde.

 

L'acte de liberté peut donc être considéré dans le mouvement effectué correspondant à la satisfaction d'une tendance organique voire à un désir capricieux. Il suffit que je m'aperçoive en train de réaliser cet acte pour que je le qualifie de libre. Ceci demande des précisions, car un tel acte n'est considéré que dans sa pratique objective et il s'agit simplement d'une reconnaissance d'action. De tels actes sont conduits à se répéter indéfiniment dans mon propre devenir et nous ne devons pas oublier, comme le remarquait déjà Leibniz, que nous agissons automatiquement  dans les trois-quarts de nos actions. A de telles conduites, on associe une approche de liberté négative, telle que nous ne voulons pas que l'on puisse contrarier nos caprices. La liberté se trouve alors dans l'absence d'entrave ; c'est bien un champ libre qui est ouvert devant nous, et nous le souhaitons indéfiniment ouvert. Rien de répréhensible, pour une conscience élémentaire, ne venant ternir ces actes, nous disposons d'une bonne conscience et nous sommes satisfaits de cette situation moyenne et sans relief.

Il y a en réalité confusion entre l'indéfini, que l'ouverture de notre devenir constate sans obstacle, et l'infini qui est vécu comme le dynamisme de notre esprit. Le manque d'esprit critique, l'emballement des désirs pourront très bien laisser aller l'esprit vers des satisfactions faciles, puis dangereuses où le passionnel trouvera sa place. En commençant par de simples expériences, on se trouvera prisonnier peu à peu, de l'alcool, du tabac, de la drogue, de la vitesse. Et on se voudra toujours libre de s'abandonner à ce qui est devenu un esclavage, à nous esclave, comme le dit Montaigne. Ces passions, supposées libres, d'un moi capricieux qui s'en est rendu victime, ont déréglé notre moi et ont fini par le chasser de son ipséité. Il n'y a de liberté que si celle-ci s'origine dans le moi considéré comme source de son propre dynamisme, soucieux d'être fidèle à sa propre essence, capable de vivre son être dans sa véritable réalisation. Alors, la liberté n'est plus à penser du point de vue de l'indéfini, mais de l'infini. Et ce sera l'ouverture infinie de l'esprit, issue du contact avec ce que Bergson appelait le moi profond. L'acte vraiment libre est en rapport avec le foyer de l'existence personnelle et il exprime tout ce qu'il y a de richesse propre au moi. Ce qui fonde notre vie personnelle ne peut pas être en dessous de nous ; ceci ne peut que s'unir à notre dynamisme propre et nous élever par delà nous-même. Tandis que le processus personnel évoqué préalablement nous limitait, nous fermait sur nous-même, ne créait que des relations interindividuelles de circonstance, l'acte libre qui exprime l'authenticité de notre vie spirituelle nous élève avec les valeurs. Et c'est là qu'il est possible de rencontrer les autres personnes, dans ceci même qui les unit. La personne en moi a vocation pour rencontrer les autres personnes, en formant avec elles une société ; cette société spirituelle vivra dans la progression spirituelle de chacun. Chaque personne est la médiation grâce à laquelle l'activité infinie réalisée par chacun s'ouvre à la participation de la communauté envers des valeurs qui enrichissent l'esprit et sont conformes à sa vocation.

L'acte de liberté ne peut pas se limiter à lui-même. Il contient un sens, celui de la personne qui l'accomplit. Il ne peut être simplement un acte résumé à son objectivité : il rayonne de la personne même qui l'effectue. Dans cet acte, celui qui l'accomplit montre le sens de l'action, c'est-à-dire la signification de lui-même qu'il manifeste. Cette signification déborde de cet acte particulier, ouvre un domaine qui est le champ d'activité de la personne. A la fois, cet acte montre la personnalité de son auteur et ouvre la possibilité des conduites à venir, c'est-à-dire les possibilités du sujet en activité. Il y a le domaine présent de l'action en même temps que le champ d'activités possibles qui dégagent le futur de son auteur. Puisqu'il s'agit de l'activité d'une personne, l'acte libre qui a été accompli ne peut se réaliser qu'en tant qu'il ouvre un parcours disponible pour la fécondité d'un sujet. C'est ce que certains auteurs appelleront sa transcendance.

C'est comme si la richesse de l'acte accompli ouvrait un parcours intérieur qui, se nourrissant de la vie propre de l'agent, inaugurait un cheminement et donnait une suite à cette initiative qui ne paraîtra ponctuelle que vue de l'extérieur. Car il s'agit bien de la richesse propre de la personne qui se nourrit de cette activité et se développe à partir de toutes ses potentialités. La personne se répand sans cesse et s'exprime d'une façon continue, le long de sa temporalité propre. La personne s'exprime et se positionne dans le monde. L'intériorité de l'acte libre est appelée à vivre de ce monde et à montrer aux autres ce qu'est sa vie intérieure, initiative de tous ses actes. Par là autrui est invité à comprendre, à travers ces actes, une personne spirituelle vivant ses possibilités propres. L'acte libre, par les valeurs qu'il met en œuvre, n'est pas un solipcisme. Il donne des valeurs à vivre et autrui est incité à les saisir à l'œuvre dans ses actes dont il est le spectateur. Le peintre qui crée montrera, de même, à ses semblables ce qu'il réalise et le proposera à leur jugement axiologique. L'acte créé par la liberté apparaît comme un appel à voir le réel autrement ; une personne vivant de la vie spirituelle propose son témoignage intense à la sensibilité de ses semblables.

Comme le savant invite ses lecteurs à saisir la vérité de ce qu'il énonce, l'homme libre proposera à ses proches la rencontre avec les valeurs spirituelles qui sont exprimées par son activité. Le juste, le bien, le généreux qu'il rend sensibles par son acte sont des ouvertures de chemins spirituels suggérés aux autres. Ce qui vivait aux racines de mon être intérieur a été rendu visible. Ceci montre la manière dont les autres pourront s'inspirer de ce qui est vivant à l'intérieur de ces actes pour inciter en eux le dynamisme appelé à publier à l'extérieur ces valeurs quine demandent qu'à s'exprimer librement pour peu qu'on leur donne la possibilité de montrer leur autorité propre.

 

Cette approche progressive de la véritable réalité de la liberté nous a montré celle-ci comme inséparable du dynamisme de la personne et intimement liée à l'esprit qui lui confère et aspect essentiel  d'intériorité. Ainsi la liberté, tout en étant inséparable de l'activité de la corporéité du sujet et de l'environnement où s'effectue l'acte, dépasse du tout au tout ce double conditionnement pour s'affirmer dans la sensibilité même de l'esprit et rejoindre son mouvement ; nous le retrouvons  sous deux aspects : l'amour et l'espérance. Comme la liberté, l'amour est indissociable du tout de la conscience. L'acte libre comble la vie de l'esprit, comme l'amour qui atteint son projet spirituel. Dans un cas comme dans l'autre, cette plénitude est ce qui est donné de surcroît, toutes les fonctions venant s'unir à la vie même de l'esprit. La compréhension de la personne est à son maximum, son intelligence est irradiée dans toutes les nuances du moi. Il semble que l'on est en présence d'une sorte de dilatation de la personne et que le contact est établi avec l'être.

On peut craindre que le temps vienne perturber cet accord. Cependant le souvenir de cet acte libre et de cet amour viendra se déposer dans la conscience et enrichir la sensibilité que la personne a d'elle-même. Ce qu'il y a de projet et de présent dans la conduite se retrouvera  transcendé dans la vie spirituelle, grâce à la mémoire. Ainsi le temps reste ouvert et disponible pour la vie de l'esprit, c'est bien l'espérance que l'on y découvre, qui suscitera de ces palpitations indissociables de l'intériorité. Cette expérience sensible de l'esprit, cette participation à un amour spirituel qui nous dépasse tout en vivant en nous-même, nous orientant vers un avenir que l'on soupçonne rempli de promesses. Nous vivons en tant qu'être disponible et ouvert aux autres. Nous ressentons le monde comme rempli de circonstances qui viendront combler nos désirs personnels. Ainsi se constituent les complicités mondaine et sociale favorables à notre libre activité à venir, celle-ci sera ouverture et dépassement. Ainsi elle appelle les valeurs par lesquelles nous donnerons une plus grande dignité à tout ce qui est.

 

 

 

©Thèmes 7-1-2003 Revue de la B.P.C.

 

 

*Michel Adam participera à l'émission du 27 févrie 2003 , "La vie comme elle vient",  sur France Culture.