Revue de la B.P.C.                           THÈMES                                 IV/2004

 

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Septembre 2004

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Le droit et la sociologie :

leurs fondements et les principes de leur coopération

selon la doctrine de Georges Gurvitch

 

 

par Michael Antonov,

 Directeur adj. des Éditions de la Faculté de droit de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg (*)

 

 

 

Dans les sociétés les plus développées, le domaine juridique fait apparaître beaucoup d’antinomies et de problèmes qui demandent à être mieux compris et surmontés. Chaque jour, l'on se trouve confronté à certaines questions tenant au fonctionnement même des institutions juridiques : d’où vient, d'une part, leur force obligatoire quand elle ne véhicule pas une pure contrainte ou une simple réprobation officielle ? et pourquoi, d’autre part, ignore-t-on les règles juridiques dans les situations où il serait plus utile de les respecter ?

Pour créer des lois nouvelles, pour les mettre en oeuvre, et pour apprécier le fonctionnement des lois déjà existantes, force est donc d’expliquer la nature du droit comme tel.

Mais peut-on améliorer le fonctionnement des systèmes juridiques en engageant une réflexion dans le seul domaine juridique ou faut-il dépasser le cadre juridique et faire appel aux sciences sociales ? L’évolution des sciences sociales montre la nécessité de les employer pour analyser et intervenir dans ce type de problématique. En effet, l'on ne peut difficilement étudier le droit sans se rendre compte que celui-ci est un phénomène social. A peine pourrait-on affirmer la validité d’une vision strictement normative du droit, où les aspects proprement sociologiques du droit seraient négligés. Tout cela conduit à chercher des points de rapprochement et de collaboration entre la sociologie et le droit.

 On constate souvent que les sociologues s’occupent principalement de faits sociaux, de l’Être..., tandis que les juristes travaillent avec les notions de norme, avec le Devoir-être ou le « Devoir ». C’est parfois un motif pour isoler chacune de ces sciences dans son propre domaine et éviter les approches transversales ou pluridisciplinaires. Mais, au XXe siècle, l'on refusa cette distinction artificielle entre l’Être et le « Devoir » — en réalité les normes n’existent pas sans les faits, et vice versa. Et, au cours du XXe siècle, la sociologie entreprit plusieurs démarches pour réunir ces sciences divisées.

Parmi ces démarches, il faut rappeler les conceptions de scientifiques comme Eugène Ehrlich, Theodor Geiger, et particulièrement, Emile Durkheim et Georges Gurvitch, que l'on peut considérer sans doute comme les véritables fondateurs d’une démarche sociologique relativement au droit.

Émile Durkheim propose une méthode consistant à réunir toutes les sciences sociales dans la sociologie, mais en même temps que les défauts apparents de cette démarche se révèle aussi une vérité : tout droit est social. Sa nature elle-même demande à ce que le droit soit étudié non seulement au travers de réflexions philosophiques, mais aussi par les moyens d’une science sociale positive. Pourtant, l'attitude de Durkheim n’est pas la seule forme possible de coopération de la sociologie et de la science du droit, il en existe d’autres.

Georges Gurvitch considère même la sociologie du droit comme une science à part entière. Gurvitch échoue dans sa critique de l’antagonisme irréductible entre l’Être et le « Devoir », le fait et la valeur auxquels il s’attaquait. Il fait le pari de pouvoir associer les deux termes d’idéal et de réalité en incluant, d’un côté, des données sociales dans la science juridique et en cherchant, de l'autre, dans ces données elles-mêmes « l’élément idéal et normatif du droit ». Il s’attache aux mouvements réciproques du fait vers la valeur et de la valeur dans le fait.

De ce point de vue, Georges Gurvitch développe une conception qui semble tout à fait originale et profonde. Selon Gurvitch, la science du droit ou « dogme du droit positif » ne fait qu’établir un système cohérent de symboles normatifs, valables pour l’expérience d’un certain groupe à une certaine époque, et ayant pour but de faciliter le travail des tribunaux. Mais, sous cet aspect, la science du droit est plutôt une technique, qu’une science proprement dite.

C’est la sociologie du droit qui est appelée à envisager la variété des expériences de toutes les sociétés et de tous les groupes, de décrire les contenus concrets de chaque type d’expériences et de dévoiler la réalité pleine du droit, que « les symboles voilent plutôt qu’ils n’expriment ».[1]

Dans quelle mesure la pensée et les concepts développés par G. Gurvitch sont-ils intéressants pour analyser et comprendre les systèmes juridiques actuels ?

L’évolution de la pensée de Gurvitch nous montre que le droit et la sociologie peuvent coopérer de manière productive. Juriste de formation, Gurvitch est devenu un sociologue qui dans ses études cherchait à saisir la réalité sociale. Au cours de ses études, à partir de problématiques juridiques jusqu’à la sociologie générale, son évolution intellectuelle est elle-même, sous certains aspects, une « méthodologie » existentialiste, qui permet d’étudier la totalité sociale à partir d’un phénomène social particulier : c’est-à-dire le droit.

L’évolution de la science en général, et celle des sciences sociales en particulier, nous permet d’envisager la coexistence du droit et de la sociologie comme un fait devenu banal. Mais il en était tout autrement dans les années 30-60, où la question souleva alors de vifs débats. Même aujourd’hui, nous ne pouvons pas rester indifférents à ces débats car c’est à ce moment-là que une nouvelle vision du phénomène juridique est à être forgée pour expliquer le domaine du droit de plus en plus complexe.

 Aussi, l’étude des conceptions de Georges Gurvitch, qui combattait vigoureusement un tel isolement de ces deux disciplines, peut être un moyen très efficace de renouveler notre vision de la réalité juridique. En essayant de rester critiques par rapport à ses idées et concepts, nous pouvons néanmoins évaluer toute la portée de son oeuvre pour la sociologie contemporaine. Une telle analyse basée sur l’existence, les interrogations, les hésitations de Gurvitch, l’évolution de ses concepts, peut nous montrer plusieurs modes d’analyse sociologique et de compréhension du phénomène juridique.

De cette manière, on chercha de formuler les principes fondamentaux de la pensée de G. Gurvitch en ce qui concerne ces deux disciplines scientifiques pour montrer les acquis de Gurvitch sur coopération entre la sociologie et le droit pour l’étude de ce dernier et les perspectives actuelles de ces recherches.

Essayons de comprendre comment la sociologie devrait, selon Gurvitch, accomplir cette tâche.

Gurvitch définit la sociologie comme « une science qui étudie les phénomènes sociaux totaux dans leur mouvement, en les captant dans des types dialectisés micro-sociaux, des groupes et des sociétés globales, en train de se faire et se défaire » [2].

Le mode principal de compréhension et d’explication de la réalité sociale s’est révélée de l’étude des institutions sociales à partir de leur typologie. Gurvitch, à l’instar de Fichte, considérait sa méthode comme idéal-réaliste dont les principes étaient le sur-relativisme, l’hyper-empirisme, l’admission de la « variation d’actualité » [3]. Le « réalisme hyper-empiriste » (ou la dialectique hyper-empiriste) — terme propre à Gurvitch[4] — serait le meilleur pour déterminer l’essence des vues de ce savant.

Cette définition impose de rechercher les fondements de l’expérience, du déterminisme et de la dialectique. Pour la première, il a nettement désigné ses références : « les théories de l’expérience intégrale de l’immédiat »[5]. Les données de l’expérience, selon Gurvitch, ne sont pas limitées au domaine sensible, mais saisies jusque dans le cadre de l’idéal et du spirituel, du logique et de la psychologie. La conscience est une conscience de quelque chose ou de quelqu’un, elle est intentionnelle. Cette théorie accorde la priorité aux données de l’intuition, aux contenus d’une expérience soumise à des variations incessantes. Et chaque expérience a sa validité, car elle s’intègre dans l’univers d’expériences qui se complètent. Empruntant une formule à William James (psychologue américaine), Gurvitch conclut que l’on n’atteint la vérité que par le moyen d’un empirisme radical[6]. Et sa théorie de la dialectique sera constamment orientée par cette conclusion.

Gurvitch a construit sa conception « hyper-empirique » au cours de l’évolution scientifique du XXe siècle, poussé par les nouvelles découvertes en sciences aussi bien que le dogmatisme de la pensée socio-philosophique actuelle. Ainsi, les découvertes du physicien danois Nils Bohr dans le domaine de la théorie de la lumière (la conjugaison de la théorie corpusculaire et de celle des ondulations), du physicien français Louis Brogel dans le domaine de la physique atomique ont contribué à la coexistence et à la conjugaison dans le cadre des sciences exactes des différents modes d’explication de la réalité actuelle et ont empêché la science contemporaine d’utiliser les schémas opératoires habituels, « persévérant dans leurs monisme et interdisant toute alternative »[7].

Les questions posées suite au développement du savoir scientifique du XXe siècle et des théories d’Einstein, Bohr, Poincaré et d’autres chercheurs, apparues à la base de nouvelles découvertes n’ont pas pu être isolées des sciences humaines et ne pas causer des transformations profondes dans leur méthodologie. De telles transformations étaient d’autant plus indispensables que les sciences humaines étaient « dialectisées » à cause de l’élément « humain » beaucoup plus que les sciences naturelles[8]. Et, pour mieux concevoir la réalité sociale, il ne faut pas refuser sa diversité (selon Gurvitch, c’est l’erreur de plusieurs sociologues et philosophes, à savoir E. Durkheim, K. Marx, A. Comte et d’autre), mais il est, par contre, nécessaire « se plonger » dans cette réalité[9] et « trouver le caché » , selon l’expression heureuse de Gaston Bachelard.

Ayant caractérisé brièvement ce que Gurvitch voulait dire par « hyper-empirisme », il reste fondamental de savoir d’où provient cette qualité de la vie sociale ?

L’empirisme dialectique de la réalité sociale est saisie du dynamisme total de cette réalité, des combinaisons plus ou moins instables des aspects par lesquels celle-ci se manifeste[10]. C’est aussi démarche critique, la mise en oeuvre d’une « dialectique impénitente et intransigeante... non domestiqué »[11]. Cette exigence vise la destruction des quiétudes trompeuses de la pensée associées à une consolidation abusive de la réalité. Gurvitch le rappelle en considérant l’inspiration première de la dialectique : assurer « la démolition de tous les concepts acquis , en vue d’empêcher leur momification, qui vient de leur incapacité de saisir les totalités en marche, ainsi que de tenir compte simultanément d’un tout et de ses parties »[12].

Gurvitch considérait l’expérience comme la seule source du savoir et affirmait que la science de la société devrait être avant tout empirique (c’est-à-dire se fonder sur les données de l’expérience) et qu’elle ne pourrait être rien d’autre. Au terme même d’ « expérience », Gurvitch attribuait une signification très étendue, il parlait de la pluri-dimensionnalité de l’expérience qui comprend l’expérience intellectuelle, religieuse et mystique, psychologique, etc. Selon Gurvitch, la perception diffère selon les sphères du social, chacune d’entre elles ayant sa propre réalité, irréductible à un principe « moniste »[13] , que ce soit un sentiment dans la philosophie sensualiste ou la conscience, ou une intuition dans l’idéalisme. A son tour, la différence dans la perception des phénomènes sociaux forme les différents types de la réalité qui sont les instruments opératoires essentiels de la compréhension et de l’explication de la société.

En même temps, Gurvitch, en parlant de l’empirisme de sa méthode scientifique, critique cet empirisme « abstrait » (qui est caractéristique, par exemple, de l’école américaine de Chicago) dans la sociologie, qui se borne à collectionner des données de l’expérience et en fait des généralisations. Le sociologue souligne qu’en poursuivant l’empirisme factuel, abstrait ; la sociologie, comme science, perd dans une certaine mesure sa valeur, jusqu’à ce qu’on puisse parler ici non plus de la sociologie, mais de la « sociographie » , s’approchant de la « quantophrénie » . Gurvitch voyait la crise de la méthodologie actuelle des sciences de l’homme aussi bien dans une concentration excessive sur les données factuelles que dans l’excès ou l’insuffisance d’explications adéquates ou dans l’interprétation incorrecte de données empiriques[14].

Le rôle de l’empirisme, selon Gurvitch, est non seulement de saisir, mais aussi de comprendre, sans que la science se trouve limitée par un tel ou tel genre de l’expérience. On ne peut pas admettre dans la sociologie un réductionnisme, défigurant, détruisant la spontanéité, la variété infinie de l’expérience. Gurvitch étudie ce problème comme le problème du « facteur prédominant » [15] et il critique la tendance erronée vers l’établissement dans les sciences de l’homme[16] d’un système des valeurs déterminé dans le cadre de la théorie scientifique et vers la formulation à la base de ce système des principes de la formation et du développement de la société.

L’empirisme ainsi compris implique le réalisme — le refus des recherches de la réalité absolue dans le domaine transcendantal : tous les phénomènes qui sont accessibles à la raison sont enracinés dans l’être (Gurvitch désigne cette caractéristique des phénomènes par le terme « la totalité immanente » ). Une telle vision, évidemment, n’implique pas la compréhension matérielle du monde actuel. Gurvitch tend ici à compléter les idées de Fichte qu’il a adoptées dans sa jeunesse sur la réalité absolue, indépendante du sujet et se manifestant en normes générales et en soumission de l’individu à celle-ci, au devoir. Ces normes forment chez Gurvitch une couche idéale de la réalité sociale et sont intégrés dans la structure de la vie sociale comme une superstructure indépendante du domaine empirique. Du point de vue méthodologique ces deux couches, la couche idéale et la couche empirique, sont séparées. Aussi l’idéal se manifeste-t-il comme extérieur par rapport à la réalité sociale (qui d’ailleurs a un caractère purement empirique), mais en fait ce hiatus irrationnel est franchi grâce à la formation d’un domaine transitoire où sont intégrés la conscience individuelle et collective, la création sociale, et les faits normatifs.

En caractérisant la sociologie de Gurvitch, C. Lévi-Strauss note que dans la sociologie de ce dernier deux directions sont convergentes : d’une part, l’intuitivisme de Bergson et la phénoménologie de Husserl, d’autre part, la méthodologie détaillée de l’analyse des données de l’expérience. Aussi, chez Gurvitch, le côté théorique et le côté pratique se complètent et convergent vers une même interprétation (converge toward the same interprétation)[17]. R. Pound trouve des points communs entre la théorie du droit de Gurvitch et les traditions de l’école historique du droit de l’Allemagne[18].

On peut établir un certain parallélisme entre l’œuvre de Gurvitch et celle de Hegel : les défauts et les contradictions de leurs constructions théoriques sont dus, non pas au caractère superficiel de leur « Weltanschauung », mais plutôt à la complexité et, en quelque sorte, à l’immensité des problèmes qu’ils se sont posé. Or, contrairement à Hegel (contre la dialectique « impérialiste »[19] duquel Gurvitch a toujours lutté) sans jamais prétendre construire une seule conception scientifique de l’explication de la réalité sociale, valable dans tous les cas.

D’ailleurs, on peut tracer une analogie avec la conception de Husserl, prétendant en même temps expliquer les processus mentaux, sociaux, et donner une vision totale de la vie[20]. Dans son Itinéraire, Gurvitch note qu’il a toujours préféré le réalisme à la phénoménologie[21] , mais ce n’est que dans ses derniers travaux qu’il a mis en doute la valeur méthodologique des méthodes comme la réduction phénoménologique de Husserl et l’inversion de Bergson, qu’il avait beaucoup exploitées dans ses travaux de jeunesse. En 1950, dans La Vocation actuelle de la sociologie, Gurvitch parle de l’erreur de la méthode de l’analyse de la réalité sociale où la recherche est dirigée à des niveaux superficiels vers l’expérience immédiate[22], et il avoue avoir commis l’erreur d’avoir utilisé cette approche du social[23]. Néanmoins, les critiques de l’œuvre de Gurvitch montrent quand même que Gurvitch tenait toujours à une approche réductionniste de la réalité sociale même dans ses derniers travaux[24].

La méthodologie dialectique a amené Gurvitch à affranchir la pensée sociologique de son exclusivisme qui consiste dans l’inflation des antinomies[25], bien que plusieurs chercheurs, sans refuser son originalité, mettent en doute la valeur scientifique de la dialectique de Gurvitch. Ainsi, Toulemont considère que la dialectique de Gurvitch ne propose ni une méthodologie qui serait complètement adéquate à la réalité sociale, ni un schéma purement abstrait, mais qu’il « s’est arrêté à mi-chemin entre l’abstrait et le concret » [26].

Pierre Bourdieu met en doute le caractère scientifique de la sociologie de Gurvitch et estime que rien n’est si opposé et si dangereux pour l’architectonique des théories sociales que « le relativisme doctrinal » de Gurvitch[27]. Sartre lui aussi considérait la dialectique de Gurvitch comme anti-scientifique à cause de sa tendance anti-rationaliste, néopositiviste[28]. Sorokin a critiqué la prétendue originalité et nouveauté de la dialectique de Gurvitch et signalait que ce dernier répétait involontairement la même erreur qu’il s’efforçait d’éviter avec sa dialectique : l’identification des constructions logiques formelles, utilisées pour décrire et expliquer la réalité avec cette même réalité et les principes de son existence.

Pourtant, Pitirim Sorokin pense que les procédés opératoires proposés par Gurvitch ne sont qu’arbitraires, ne représentent qu’un modèle cognitif auquel Gurvitch s’efforçait d’adapter la réalité sociale. Les erreurs méthodologiques de Gurvitch, selon Sorokin, proviennent de son aspiration à refuser aux lois de la logique formelle leur caractère universel et à se distancier de la problématique philosophique[29]. Quant à Gurvitch, il attribuait à sa dialectique un caractère plus critique qu’affirmatif et parlait de la tâche de la dialectique comme de « la destruction des concepts momifiés en faveur de l’expérience toujours renouvelée » [30] et il estimait que la philosophie et la sociologie ne doivent avoir en commun que des efforts communs pour libérer la science des dogmes, la purifier préalablement, ce qui affranchirait la science « de tout concept momifié, de tout cadre opératoire rendu immobile, de toute expérience arrêtée » [31]. Une autre vision rendra le savoir social « momifié », c’est-à-dire, incapable de se changer et suivre le développement de la vie sociale[32].

De son côté, Gurvitch critiquait plusieurs sociologues qui formèrent ces concepts par le biais de jugement de valeurs, comme le facteur économique chez Marx, le rôle prédominant de la conscience collective chez Proudhon et Durkheim, la spontanéité et l’élan vital chez Bergson, le processus de l’interaction chez Mead etc.[33]. Pour cette raison, dans les sciences de l’homme, on avance une approche pluraliste qui permettrait de prendre en considération toutes les forces diverses de la vie sociale.

A côté du problème du facteur prédominant, les sciences de l’homme actuelles se heurtent aux problèmes de la perspective historique (sur-estimation ou sous-estimation de telle ou telle période historique, aspiration à considérer l’expérience historique du point de vue de l’actualité), des relations mutuelles de l’individu avec la société, de la fausse contradiction entre les tendances statiques et dynamiques de la vie sociale (par exemple, entre l’essence immuable et la diversité ou l’irréductibilité d’un fait social concret à une formule abstraite), et de la recherche du principe du développement des phénomènes sociaux par le critère de sa régularité. Gurvitch s’approche ainsi d’un autre principe de sa théorie sociologique, celui du relativisme comme principe de l’objectivité scientifique.

La dialectique de Gurvitch, son empirisme, son réalisme, son relativisme et son intuitivisme sont infailliblement liés à un autre principe de la sociologie de Gurvitch, celui de l’humanité. Pour lui, la réalité sociale se réduit finalement à la « participation de l’humain à l’humain » [34]. Ainsi l’expérience de tout individu, les efforts de tous les hommes, de tous les groupes, de toutes les classes, de toutes les sociétés sont toujours liés non seulement au mouvement socio-historique, mais aussi à l’unicité spirituelle de l’individu[35]. Voilà pourquoi Gurvitch prétend que toute théorie qui ne prend pas acte du caractère unique de l’homme, de son potentiel, de la liberté humaine créatrice est inconsistante. Pour cette raison toutes les sciences de l’homme dirigent leurs études vers des efforts collectifs et individuels, par lesquels la société et les hommes se créent et se produisent eux-mêmes[36].

Une telle approche, pluraliste, du point de vue de la science classique, devrait paraître éclectique, très succincte extérieurement et douteuse quand à son efficacité scientifique. En fait, la science, dans la signification étroite du terme, est-elle capable de prendre en considération tous les traits particuliers de chaque individu, toute la diversité de l’expérience sous les aspects pluralistes de la réalité sociale, le relativisme comme principe du savoir scientifique ?

In fine, peut-on dire que les critères scientifiques nécessaires manquent et que Gurvitch émet des hypothèses sur la base de son expérience personnelle, de sa conception de la société et finalement, de son intuition ?

D’ailleurs, quels sont les critères pour vérifier le savoir, pour révéler la valeur cognitive de telle ou telle théorie ? En poursuivant son élaboration conceptuelle, Gurvitch affirme qu’ « une seule et unique méthode scientifique » est impossible et que toute théorie, y compris celle de l’auteur, n’est qu’un instrument, plus ou moins adapté pour étudier la réalité sociale[37]. Dans Traité de sociologie, Gurvitch souligne que nulle affirmation ne saurait être universelle, car elle se rattache à un cadre de référence précis, et sa compréhension n’est rien d’autre qu’une partie, un des aspects d’un fait social total[38].

Ph. Bosserman pense que, si l’on interroge plus avant la théorie de Gurvitch, on voit que la seule source du savoir est l’expérience et non pas la théorie, tandis que la diversité de l’expérience ne permet pas d'évoquer d’autres critères de vérité que celui de la correspondance à la réalité subjective[39]. Peut-être, est-ce une des raisons pour lesquelles Gurvitch évite la question de ce que représente cette réalité. Est-ce quelque chose qui existe objectivement, possédant a priori sa structure interne et indépendante du sujet qui l’observe, ou n’est-ce qu’un modèle intellectuel du monde qui l’entoure, construit par ce sujet même ; on ne peut y répondre d’une manière absolue[40].

Aussi Gurvitch n’a-t-il jamais été troublé par les contradictions de sa propre théorie, destinée à détruire les théories scientifiques « momifiées » . En effet, l’auteur esquive les problèmes principaux de la philosophie, ainsi la question fondamentale de la gnoséologie, de la possibilité de percevoir la réalité actuelle et les limites d’une telle perception. Pour développer sa conception Gurvitch utilise les termes compréhension et explication.

La compréhension pour Gurvitch est un autre nom pour la « dialectique ». Sa tâche ultérieure est d’appréhender les phénomènes sociaux dans leur dynamisme perpétuel et de marquer les rapports entre la sociologie et d’autres sciences humaines. Ces rapports ne résultent pas seulement de la complexité de la réalité sociale, et de son mouvement, mais aussi de la position de ces sciences à l’égard de cette dernière. Ils peuvent être définis à partir de trois constatations de la compréhension : les différences entre la sociologie et l’histoire, d’une part et les sciences sociales particulières, d’autre part, se fondent sur le fait que les premières tentent de saisir l’ensemble, et les secondes de saisir des niveaux de la réalité sociale. La continualité propre à toutes les sociétés instaure une relation privilégiée entre la sociologie et l’histoire ; de même la dialectique conceptuelle entre la sociologie et les autres sciences sociales reflète les prises de position idéologiques des représentants de ces disciplines[41].

En même temps la « dialectique nous mène au seuil de l’explication en sociologie, mais ne franchit jamais ce seuil ». Comprendre sert à démasquer toute "dogmatisation", à parvenir à une appréhension globale de la réalité sociale. Mais pour en tirer profit, on doit expliquer tout ce qu’on a obtenu par l’ « expérience immédiate ». Gurvitch a, par ailleurs, constaté les dangers de l’explication comme telle, sans rapport à la dialectique — soit qu’on ait voulu « trop expliquer », soit qu’on ait recouru à de fausses explications (par exemple, en qualifiant certains facteurs de prédominants), soit qu’on ait réduit la sociologie à une sociolographie plate ou naïve.

Comme nous l’avons déjà vu, la compréhension de la société dans la sociologie de Gurvitch n’a pour source que l’expérience de l’homme[42] (individuelle et collective) et exprime ainsi nécessairement l’état constant de changement de cette expérience, ce qui met en doute la valeur de toute conception scientifique. Le terme même de compréhension avait pour Gurvitch une signification plutôt psychologique : c’est un processus d’argumentation intuitive ou mentale de vérification de telle ou telle affirmation[43]. C’est pour cela que Gurvitch compare l’expérience avec Prothée — le monstre de la mythologie antique — qui disparaissait à chaque tentative effectuée pour le saisir : « l’expérience nous fuit quand nous croyons l’avoir saisie, nous sommes sots si nous croyons avoir pénétré ses secrets et nous sommes ses prisonniers si nous croyons être libre d’elle pour un seul moment »[44]. En même temps, cet auteur affirme que l’expérience seule peut établir une liaison constante de tous les cadres de la réalité sociale[45].

En suivant la ligne générale de sa conception, Gurvitch a élaboré une théorie sociologique de connaissance, dont la définition est suivante : « la sociologie de la connaissance est l’étude des corrélations fonctionnelles qui peuvent être établies entre les espèces, formes et systèmes de connaissance, d’une part, et les cadres sociaux (classes, groupements, etc.), d’autre part »[46].

L’expérience même et les formes par lesquelles elle se réalise, ne peuvent pas apparaître comme quelque chose de rigide et d’immobile, elles ont un caractère exclusivement dynamique et n’ont jamais une réalisation complète dans la pratique sociale. D’où s’en suit que la tâche de la science sociologique ne repose ni dans la découverte de certaines formes et causes primaires, ni dans la formulation des régularités, mais dans la perception, la description, l’étude des phénomènes sociaux et dans la découverte des causes immédiates de ces faits. C’est la raison pour laquelle Gurvitch attribue telle importance à l’étude de l’immédiat, de l’expérience présente : C’est par l’étude du présent que la sociologie pénètre dans la réalité sociale et acquiert la capacité de réaliser effectivement un savoir pratique dans cette réalité[47].

Ensuite, l’objet de l’analyse scientifique est, selon Gurvitch, non pas un « code » des lois ou régulations de la vie sociale, non pas des êtres idéaux, non pas des substances surimposées, des révélations de l’Être social, mais une totalité réelle en marche[48] et les phénomènes sociaux correspondants forment les éléments primaires de la vie sociale.

Les phénomènes sociaux et, plus largement, les phénomènes sociaux totaux se forment et se développent sous l’influence des forces résultantes si spontanées que, dans le cadre du modèle cognitif choisi par Gurvitch, leur formulation plus ou moins adéquate devient impossible. Ces forces profondes représentent ce levier mystérieux de l’histoire, le principe que, dès l’époque antique, les philosophes et les historiens essayaient constamment de découvrir et de  formuler, — mais, en vain, selon Gurvitch. Il estime que la science devrait s’arrêter modestement devant ce problème sans inclure dans le cadre de l’analyse scientifique l’étude des causes primaires de la vie sociale : la tâche de la science est d’étudier les événements de la vie sociale et les circonstances qui leur correspondent et d’en trouver des explications plus ou moins adéquates.

En même temps, Gurvitch ne nie pas l’existence d’un cadre idéal : il n’est pas à ce point positiviste. L’intégration sociale, la coopération des participants des relations sociales et l’engagement dans la création commune n’ont pas d’explication dans la totalité sociale et Gurvitch est obligé de chercher des explications hors de l’empirisme, en affirmant l’existence d’un cadre plus élevé de l’être social, dans lequel les systèmes de valeurs, d’idéaux et d’autres principes de la vie sociale ont leur fondement.

Tout en critiquant la théorie de K. Mannheim, Gurvitch montre que les relations entre les différents modes de savoir, les faits sociaux et les institutions sociales n’ont pas de caractère causal : on ne peut constater qu’un certain parallélisme dans leur développement. L’analogie la plus proche pour expliquer les rapports entre le savoir et le fait social serait la relation entre le symbole et le symbolisé[49]. Gurvitch distingue, en fonction du cadre de la réalité, les formes de la connaissance suivantes : la connaissance perceptive du monde extérieur, la connaissance des aspects extérieurs de la réalité sociale, la connaissance de sens commun ou de la vie quotidienne, la connaissance technique, la connaissance politique, la connaissance scientifique, la connaissance philosophique[50].

Pourtant, il existe différentes variantes pour obtenir un savoir de la société et de ses éléments : la théorie systématique (par exemple, jurisprudence, théorie économique) et la théorie individualisante. Gurvitch fait des références fréquentes à la division par Heinrich Rickert des sciences sociales en sciences généralisantes et sciences individualisantes, quoiqu’il parle de la sociologie comme d’un terme moyen entre ces deux types et la théorie sociologique générale, qui comprend la vision totale du social, la typologie qualitative des événements sociaux et l’empirisme, le relativisme et le pluralisme dialectique[51].

Selon lui, la connaissance sociale est fondée sur quatre principes : celui de l’approche appliquant une vue d’ensemble de la vie sociale et de ses niveaux, celui de l’approche typologique pour l’étude des phénomènes sociaux, celui de la dialectique comme mode de compréhension du social, et celui des complémentarités entre l’histoire et la sociologie, en tant que sciences sur la continuité et la discontinuité du développement de la société[52].

Gurvitch confronte cette typologie cognitive aux manifestations de la sociabilité (microsociologie de la connaissance) et aux groupements servant de “cadres” au savoir, aux classes sociales, aux sociétés globales, le but ultime étant l’étude des rapports entre les systèmes de savoir, les formes de la connaissance et les structures globales. Pour chacun des types qualifiant ces dernières, le procédé est le même : établir le dosage et la hiérarchie des divers genres de connaissance.

Une meilleure compréhension du social peut se fonder sur une théorie scientifique qui rallierait l’approche différenciée des divers phénomènes sociaux. Là, Gurvitch propose sa propre théorie gnoséologique comprenant la « dialectique » et l’explication théorique qu’il a élaboré spécialement pour l’analyse sociologique (v. ci-dessus).

Répétons que la dialectique de Gurvitch contient une compréhension et une explication des phénomènes sociaux totaux en état de formation, de structuration, de restructuration ou de désintégration. De tels processus sont pensés dans le contexte du mouvement social comme spontanés, révolutionnaires et irréguliers, irréductibles les uns aux autres. Or, cela n’empêche pas une approche dialectique unique de leur description qui se fonderait sur un nombre de procédés opératoires auxquels pourrait se réduire la dialectique de Gurvitch[53]. Il s’agit des 5 principes suivants : la complémentarité, l’implication mutuelle, l’ambiguïté, la polarisation, la réciprocité des perspectives, qui finalement, représentent différents degrés de la manifestation de l’antinomie de la totalité sociale. Elles se précisent les unes avec les autres et se réduisent à la caractéristique de la diversité de la société.

Le principe de la complémentarité dévoile l’apparence d’une exclusion réciproque des termes ou des éléments contraires se révélant à l’éclairage dialectique comme des frères jumeaux, des doubles s’affirmant les uns en fonction des autres et entrant, de ce fait, dans les mêmes ensembles. Ces théories pourraient contenir des affirmations non seulement opposées, mais aussi contradictoires, ce qui vérifie telle ou telle théorie, mais aussi la complexité contradictoire des phénomènes sociaux et l’impossibilité d’en trouver une explication scientifique exhaustive. D’où le fait que l’opposition des hypothèses et théories philosophiques n’est qu’apparente, car il s’agit plutôt dans ce cas de leur complémentarité. Les antinomies et les paradoxes de la vie quotidienne ne sont point immuables, inaccessibles pour la raison humaine : la réalité sociale même contient des propriétés opposées qui ne s’expliquent que dans leur intégrité (comme, par exemple, les antinomies de Kant). Ainsi les divers types sociaux paraissent entrer en conflit les uns avec les autres, mais ils n’ont aucun sens les uns sans les autres, ils ne peuvent être ni isolés ni réduits à certains d’entre eux.

Le procédé de l’implication mutuelle signifie que les phénomènes sociaux et les cadres de la réalité sociale ne sont pas fermés ou autonomes – ils se trouvent en action réciproque et cette dernière est la condition de leur existence et le prémisse de leur interprétation scientifique. En même temps, ils peuvent s’identifier, et le chercheur devrait refuser toute tentative d’explication unique de la société par tel ou tel facteur prédominant (v. ci-dessus), y compris celui de l’action réciproque sociale. Gurvitch utilise ce procédé pour souligner la thèse principale de sa théorie : tout fait social est à expliquer non pas dans le cadre des théories abstraites des origines, des forces motrices de la vie sociale, mais dans la complexité et la diversité de cette même réalité sociale et de ses manifestations concrètes à partir des conditions culturelles, historiques, morphologiques, etc.

Le procédé d’ambiguïté se veut le développement de celui de la complémentarité appliqué aux phénomènes sociaux, qui peuvent facilement contenir des propriétés contradictoires (stabilité et dynamisme des sociétés et des états, spontanéité et régularité des groupes sociaux, origines conscientes et inconscientes de la psychologie humaine etc.) : l’harmonie de ces propriétés est la condition sine qua non de ces phénomènes sociaux. Les éléments constituant les « totalités » sociales s’interpénètrent sans se confondre, sont liés tout en restant irréductibles, s’insèrent dans un champ d’attraction et de répulsion.

Le procédé de la polarisation est en quelque sorte le fondement méthodologique des trois précédents principes et comprend l’admission axiomatique d’une seule propriété « immuable » du social – de son inconstance et de sa variabilité. Les contradictions, les oppositions, les ambiguïtés, les paradoxes, les antinomies ne sont pas immuables : en fonction de conditions concrètes ces manifestations se manifestent dans la vie sociale à des degrés d’intensité différents ; leurs manifestations restent parfois inaperçues. Mais ces qualités reposent, selon Gurvitch, dans le fondement de la vie sociale et seule l’admission axiomatique de la contradiction, de l’antinomie du social peut rendre l’analyse scientifique de la vie sociale valable et plus authentique. Il faut noter que dans la dialectique de Gurvitch ces qualités sont attribuées directement au social comme ses qualités inhérentes : la contradiction, l’opposition, l’antinomisme ne sont pas éliminés dans le développement de l’Esprit absolu et au cours de la compréhension logique, comme ils le sont dans la dialectique de Hegel. Ils ne sont pas non plus surmontés, comme ils le sont chez Marx, par le passage à une autre étape du développement historique.

Le procédé de la complémentarité des perspectives (terme du sociologue allemand T. Litt) est le plus universel principe dialectique de la théorie de Gurvitch. L’existence d’autres réalités du monde actuel, à côté de la réalité sociale, à savoir biologique, psychologique, historique, conduit à la nécessité de la coexistence de sciences différentes : biologie, psychologie; etc., et à l’établissement entre elles d’une stricte limite méthodologique qui empêcherait de les lier dans le cadre d’un seul modèle cognitif. A leur tour, les différents aspects de la réalité sociale correspondent sans s’identifier ou se diviser totalement : pour le fondement de l’étude de la société dans sa théorie, Gurvitch se sert du parallélisme des phénomènes sociaux, de leur symétrie, de leur dynamisme et de leur inconstance.

Gurvitch ne considère pas sa dialectique comme fermée et note que la compréhension dialectique des choses est seulement une des étapes de la cognition qui est complétée par l’explication. Si la dialectique de Gurvitch se réduit généralement à une fonction descriptive, l’explication donne la possibilité de trouver des rapports de causalité entre des phénomènes, leur interdépendance et les régularités de leur fonctionnement dans la totalité sociale. Gurvitch dégage neuf procédés d’interprétation scientifique des phénomènes sociaux qui représentent la base de sa méthodologie[54].

Si le procédé de la dialectique chez Gurvitch est la direction du particulier au général – les individus forment les groupes, les groupes forment les classes sociales et les classes forment des institutions sociales globales etc. –, le procédé de l’interprétation est toujours inverse : du général au particulier. Gurvitch dit que le général, le total domine sur le particulier qui lui est subordonné dans un cadre méthodologique, et c’est seulement cette vision totale du social qui rend possible l’interprétation en sociologie. Aussi Gurvitch estime-t-il comme le premier procédé de l’interprétation, l’intégration des éléments sociaux en une totalité, ayant différents degrés.

L’étude de structure des faits sociaux est une des tendances les plus importantes de l’analyse sociale, mais la valeur de la problématique structurelle et fonctionnelle ne doit jamais être surestimée. La structure des phénomènes sociaux totaux porte un caractère dialectique et change sous l’influence du milieu et du développement des phénomènes sociaux. Aussi l’étude des structures sociales ne peut pas être à la base de l’interprétation sociologique et n’est qu’un moyen terme de la cognition. Par cela Gurvitch souligne que le seul fondement possible de l’analyse sociologique repose dans ces mêmes phénomènes sociaux totaux qu’il ne faut pas confondre avec les types de ses structures — des concepts opératoires construits pour les saisir[55].

En même temps, l’étude de la société ne peut pas se réduire à l’étude des concepts abstraits qui caractérisent la totalité sociale ni au dégagement du processus de développement des phénomènes sociaux totaux à partir de principes généraux de l’existence de la société : l’analyse scientifique doit reposer sur l’étude de chaque phénomène dans sa particularité et ses conditions culturelles et historiques précises. De l’admission de la diversité des phénomènes sociaux, de leurs traits particuliers suit nécessairement le fait d'admettre le caractère indispensable du conflit résultant des diversités.

Tous les changements sociaux s’expliquent finalement par les conflits sociaux, ces derniers trouvant leur explication dans les contradictions entre la structure de la société et les phénomènes sociaux totaux en tant qu’éléments de la vie sociale. De manière plus complète, ces structures peuvent être étudiées en fonction de leur division en certains types. C’est pourquoi chez Gurvitch la typologie des phénomènes et des structures sociales est un des fondements de l’interprétation sociologique (parfois Gurvitch parle de la sociologie exclusivement en sa qualité de typologie des phénomènes sociaux totaux[56]).

A côté de l’étude de chaque phénomène social isolé, l’étude de chaque cadre de la réalité sociale est indispensable. Chaque phénomène pris à part peut être décrit dans sa spécificité, mais il ne peut être expliqué qu’en fonction de la société en général et de sa structure.

Les approches historiques et sociologiques divergent par les critères suivants : suivant la première, tous les phénomènes sociaux sont strictement individuels, uniques et irréductibles l’un à l’autre, tandis que suivant la deuxième, seule la tendance vers la typologie, vers la division des phénomènes sociaux en certaines catégories et la recherche des rapports entre eux, est caractéristique. Ni l’histoire, ni la sociologie ne peuvent prétendre avoir la plénitude du savoir scientifique de la société, mais elles peuvent et doivent se compléter au cours de leur explication.

Gurvitch insiste sur la nécessité de distinguer le concept des « déterminismes sociaux » qui caractérise les principes abstraits et les cadres conceptuels de l’étude du développement des formes sociales que le chercheur dégage pendant l’analyse des phénomènes sociaux, et celui du « déterminisme social » , étant la qualité essentielle de la réalité sociale, c’est qui lui permet d’intégrer en soi des phénomènes divers. Le déterminisme est compris ici comme l’explication de ces phénomènes par la nécessité et la régularité du processus même de leur intégration[57]. Gurvitch définit la régularité sociale comme « l'intégration des faits particuliers dans un des multiples cadres ou univers réels (vécus, connus, construits) qui restent toujours contingents : il situe ces faits, c'est-à-dire qu'il les explique, en fonction de la compréhension du cadre» [58].

Ces règles de conduite scientifique, si elle sont nécessaires, ne suffisent pas. Elles n’ont leur pleine validité que si l’on rappelle les conditions plus générales, et en quelque sorte préalables, qui régissent l’explication sociologique. Sans théorie générale, l’explication est impossible. Cette dernière ne se sépare pas de la compréhension, car toutes deux ne sont que les moments inséparables du même procédé. Enfin, si les cadres sociaux échappent à la définition par des lois, l’explication sociologique peut recourir à l’intégration directe dans des ensembles.

Ayant poursuivi l’analyse des déterminismes sociaux dans le cadre des sciences de l’homme, Gurvitch dégage un nombre de procédés qui sont capables à tel ou tel degré d’élaborer les principes généraux de l’organisation et du mouvement de la totalité sociale[59] :

1) Les lois causales qui sont applicables seulement pour l’analyse des conditions matérielles de l’existence de la société. Leur application dans les conditions de la société en question doit toujours être réhabilitée. Dans le cadre des sciences de l’homme (psychologie, histoire etc.) ces lois ne sont pas applicables.

2) Les lois de l’Évolution qui étudient le lien de causalité entre la phylogenèse et l’ontogenèse. Leur application, dans une certaine mesure, est fondée en biologie, en psychologie, mais, étant incapables d’expliquer les causes du développement des phénomènes individuels, des essais de « prédire » des lois de l’Évolution sont inadmissibles.

3) Les lois fonctionnelles établissent les actions mutuelles constantes entre les processus de tel ou tel domaine de l’être. Ces lois sont très répandues en physique, en chimie et dans les autres sciences exactes, mais elles ne sont applicables dans le cadre de la sociologie qu’avec beaucoup de réserves, dont la plus importante est la pluralité infinie de la société.

4) Les lois Statistiques et le Calcul des Probabilités appliquées à l’analyse de la société représentent un essai toujours renouvelé d’intégrer les incidents qui surviennent dans la société. Un haut degré de discontinuité, de spontanéité, de hasard, aussi bien que les probabilités essentiellement rétrécissent le champ d’application de ces lois aux sciences de l’homme.

5) La causalité singulière explique le développement des phénomènes concrets du monde actuel. Établir cette causalité n’est possible que par le biais de l’abstraction du phénomène social en question, ainsi que de tous les autres, et de l’analyse de ce phénomène à part avec les procédés des différentes sciences, ce qui empêche d’application largement de cette méthode.

6) Les co-variations fonctionnelles comme constatation de mesures de convergence de deux faits ou de deux catégories de faits qui se trouvent en dehors d’une relation causale. Par exemple, l’augmentation des taux de natalité après une guerre n’est pas seulement causée par la fin de la guerre, mais se trouve  lié à cet événement.

7) Les corrélations fonctionnelles représentent un genre de corrélation entre deux faits séparés, dont le mariage demande leur intégration dans un seul et même événement dans le cadre de leur analyse. Par exemple, la corrélation entre le symbole et le symbolisé, la corrélation fréquente entre la forme cognitive mystique et l’unité sociale sous la forme de la « totalité » , entre la forme cognitive rationnelle et l’unité sous la forme de « communion » etc.

8) Les régularités tendancielles désignent les directions approximatives du développement des phénomènes sociaux totaux dans un milieu social concret. Ces tendances peuvent en quelque sorte se substituer aux analyses scientifiques par le moyen des lois de l’évolution compromises, mais les tendances découvertes par la sociologie ne doivent pas se mesurer en rapports de causalité et peuvent être contradictoires.

9) L’intégration directe dans des ensembles réels est destinée à expliquer le développement des phénomènes qui ne sont pas explicables par les procédés énumérés ci-dessus (par exemple, les relations qui s’établissent dans le cadre d’un milieu social concret entre les sexes, les générations etc.). Leur application dans la philosophie sociale doit être réglée par des conditions sociales et économiques concrètes[60].

Les lois de causalité au sens propre peuvent s’appliquer en sociologie très rarement, pour causes de discontinuité, de contingence inhérente à tout phénomène social. Les « régularités sociales » n’ont rien à voir avec celles des sciences exactes[61]. Les procédés de cette approche scientifique impliquent le refus des essais de dégager une régularité sociale générale du milieu qu’elle régit : chacune de ces régularités est relative et applicable à un seul domaine de la réalité sociale[62]. Aux régularités sociales chez Gurvitch sont typiques la relativité et pluralité accentuées, l’absence d’universalité, la distinction fonctionnelle des domaines sur lesquels influent ces régularités, la constatation de la pauvreté des approches méthodologiques de leur étude[63]. Ce qui, à son tour, s’explique par les propriétés inhérentes à la réalité sociale même et n’empêche pas son analyse scientifique.

Une autre thèse importante de la sociologie de Gurvitch est la pluralité des cadres, la diversité du social. Comme Durkheim, Gurvitch estime qu’il existe différents cadres de la réalité pluridimensionnelle : la société et la vie sociale forment une réalité à part qui ne peut pas être réduite à l’une de ces parties ou à la somme de ces parties et comprend, à son tour, des cadres différents : paliers, niveaux, plans étagés, couches en profondeur[64]. Pourtant, contrairement à Durkheim, Gurvitch ne présupposait pas qu’il soit possible de décrire ces phénomènes en termes purement sociologiques. Gurvitch critiqua les tentatives de Durkheim de fonder une science sociologique unique où toutes les autres sciences ne seraient que des branches dépendantes de la sociologie, « l’hyper-spiritualisme » de la théorie sociologique de Durkheim avec la juridicisation de la vie sociale qui en suivent et la théorie de l’unicité de la conscience collective de Durkheim[65].

Notons-le encore une fois : toute typologie n’est pour Gurvitch qu’une construction scientifique, incapable d’expliquer jusqu’à la fin la diversité de la réalité sociale, et qui ne représente que des points de repère pour une étude plus profonde du système social dans ces applications concrètes[66] ; des points de repère qui ne se fondent que sur des raisons purement pragmatiques[67]. Cette typologie étant fondée non pas sur la « compréhension du sens profond des phénomènes » (M. Weber), mais sur le saisissement des phénomènes sociaux dans la réalité immédiate (là, Gurvitch partage l’opinion de W. Dilthey et M. Mauss[68]).

En examinant le problème de l’unicité de la vie sociale, Gurvitch fait la distinction entre les types différents de la sociabilité (spontanés et organisés), qu’il appelle les formes de la sociabilité (« les moyens d’être lié dans le Tout et par Tout » [69]) et entre le droit social et le droit individuel dans la forme de la sociabilité. Suivant cette théorie, la conscience collective comprend un système unique de rapports réciproques entre des « moi » et « toi » nombreux, et forme dans sa vie un cadre de la réalité sociale à part. Voilà pourquoi il n’y a aucune raison d’approprier aux Mois et à leurs relations avec les Autrui une capacité exclusive à telles émotions psychologiques qui ne pourraient être attribuées aux groupes sociaux[70]. Les mentalités individuelles, interpersonnelles et collectives ne sont rien d’autre que les trois éléments constitutifs de l’unicité de la vie spirituelle de la société[71].

Les différents degrés de l’interpénétration des consciences des individus et des collectivités créent des types différents de formes de la sociabilité : masse, communauté, communion. Plus haut est le degré de la fusion des consciences individuelles, moins grande est l’influence de la psychologie collective sur les individus, et vice versa. Avec un plus grand degré de fusion et d’attraction dans le sentiment de l’union « Nous » (communion), l’individu est complètement exclu du domaine de l’obligation collective ou individuelle. Le degré d’une telle fusion dépend du nombre des fonctions de la vie sociale : ainsi, la fusion au niveau de la communion naît dans la condition de la fusion la plus profonde des individus sous l’influence d’un danger ou d’une joie communs etc., après lesquels la communion change et s'opère en communauté ou en masse.

En ce qui concerne la spontanéité, l’importance primordiale obtient la communion « Nous », qui est l’union des états de conscience, indivisible à ses éléments constitutifs, à la conscience intuitive du groupe de son intégrité. En ce qui concerne la sociabilité organisée, les « relations avec Autrui » , elle implique l’unité par la voie de la convergence et de l’interdépendance des parties autonomes dominantes du groupe social (les individus, des micro-groupes). Les membres de l’institution sociale, par le biais de la coordination de leurs actions et de leurs états de conscience, établissent une nouvelle réalité, dans le cadre de laquelle se réalise une action sociale réciproque. Cette action réciproque est limitée par des frontières strictement extérieures, chaque individu et chaque groupe gardant son autonomie et s’opposant en tant que tel au tout social. Au lieu de « l’ouverture» des consciences au niveau du « Nous » , les individus se séparent et « se ferment » l’un à l’autre et se trouvent ainsi en conflit perpétuel.

Les cadres extérieurs qui sont imposés aux agents de la vie sociale grâce à la réalité d’autrui, de l’action sociale sont perçus plutôt comme un obstacle aux actions des agents. Aussi la communion au niveau de la sociabilité organisée en ce qui concerne « les relations avec Autrui » est obtenue non pas par la voie de cette intuition, comme cela se passe au niveau spontané, mais par la voie des signes et des symboles qui unissent l’action sociale réciproque [72].

En caractérisant une telle vision, on peut estimer que la catégorie centrale dans la sociologie en profondeur de Gurvitch, adoptée par le sociologue français Marcel Mauss, est celle du « phénomène social total » qui désigne « les faits sociaux en acte, en train de se faire et de se défaire » [73].

Gurvitch a pris au sérieux l’avertissement de Mauss dans l’Essai sur le don : « Après avoir forcément un peu trop divisé et abstrait, il faut que les sociologues s’efforcent de recomposer le tout ». En empruntant ce terme, Gurvitch l’utilise dans un champ plus étendu que Mauss et le comprend non seulement comme les manifestations organisées de l’action réciproque sociale, mais aussi comme les éléments structurels de la réalité sociale ; dès lors, les phénomènes sociaux totaux forment une catégorie plus vaste pour la caractéristique du social comme telle et sont « les foyers d’ébullition volcanique..., réservoirs de jaillissement des actes et des efforts collectifs » [74].

Gurvitch ne partage pas non plus le traitement de Mauss des phénomènes sociaux totaux comme les éléments du seul niveau global de la société et remarque leur présence à toutes les échelles de la réalité sociale[75]. En dernier lieu, dans son traitement de ces faits, Gurvitch s’approche des positions de H. Bergson, de sa doctrine de l'intuition, de son vitalisme : finalement, l’union de la société est dérivée des actes de la vie sociale, et les phénomènes sociaux totaux se trouvent indissolublement liés à la vitalité sociale, dont ils sont une représentation[76]. Il estime que les phénomènes sociaux ne peuvent être considérés ni comme une totalité de leurs éléments constitutifs (individus, normes, valeurs, modèles de conduite etc.), ni comme phénomènes homogènes : chacun d’eux est « une unité irréductible et indécomposable » [77], qui a sa valeur sui generis, ses propriétés statiques et dynamiques particulières, sa propre logique et son propre devenir. Les déterminismes du développement des phénomènes sociaux totaux peuvent s’appliquer au développement d’un autre phénomène, similaire, mais qui existe sous des formes différentes.

Dans l’analyse des phénomènes sociaux totaux, il faut prendre en considération que leur action réciproque est toujours dynamique et dialectique et que les limites des différents phénomènes sont donc toujours relatifs et leur contenu, inconstant. La totalité sociale possède la priorité ontologique et méthodologique, et elle comprend toujours quelque chose de plus qu’une structure, qu’une organisation, qu’un individu, car en elle se manifeste immédiatement la conscience collective qui est la base de tous les processus sociaux.

En utilisant la catégorie de « totalité », Gurvitch parle de la totalité de la société et de l’individu, de l’unité et de la pluralité dans la vie sociale en sa qualité de totalité spirituelle, créative. Il dit : « De l’activité immanente, où l’unité et la pluralité se créent au cours de l’action réciproque des personnes et des valeurs » [78]. Ici se rejoignent la sociologie, la philosophie et l’axiologie, et la société apparaît comme un objet d’analyse scientifique.

Au sein des phénomènes sociaux totaux se manifestent différents types de réalités (tels, par exemple, la communion, en tant que réalité de la vie religieuse ; la paix, comme réalité de la vie des sociétés agricoles ; l’État, comme réalité de la vie politique, etc.) qui n’absorbent pas l’individualité, mais qui lui donne la possibilité d’exister et se manifester différemment, de trouver ses modes d’identification[79].

A partir de ce point Gurvitch poursuit la critique des courants de la sociologie de l’homme qu’il nomme individualistes (inter-actionnisme de Mead, théorie structurelle et fonctionnelle de Parsons, etc.). Le défaut de ces types de théories est la réduction de la société à une série de caractéristiques statiques, telles qu’elles apparaissent dans la vie des individus.

La société ne représente pas l’extérieur par rapport aux individus et à leur activité, mais existe et se manifeste dans la vie des personnes engagées en actions réciproques. Le groupe social et l’individu sont tellement liés l’un à l’autre par la communauté de l’objet de leur activité que leur division est impossible même théoriquement. R. Toulemont observe que, selon la théorie de Gurvitch, « le groupe social ne peut pas exister hors du système social concret qui est composé des individus » [80]. M. Simon note également le caractère primordial de l’analyse des manifestations des réalités collectives dans la sociologie de Gurvitch[81].

L’intégration sociale et, largement, la création sociale, sont explicables comme une somme d’essais de réaliser empiriquement des valeurs absolues (« trans-personnelles » )[82]. La société, en tant que totalité organisée, possède une structure et fonctionne au fondement du système des faits normatifs qui sont adoptés dans son cadre et qui, à leur tour, se fondent sur le système de valeurs sociales qui est lié à une valeur universelle, absolue. Cette perspective dialectique permet à Gurvitch de créer un modèle de société, où « l’unité de la pluralité sans refus de la pluralité en tant que telle » [83] est possible. La devise de cette approche sociologique pourrait être, selon Gurvitch, le principe de Jean Jaurès : « en allant vers l’idéal, saisir le réel » [84].

Évidement, toutes les thèses d’une telle théorie ne sont pas incontestables. Il faut  mettre en lumière ses aspects positifs, les avantages de l’approche intégrationnelle étant accentués dans l’analyse de la réalité sociale. Un exemple succinct de l’importance de l’approche dialectique de Gurvitch est cité dans le travail de son élève Ph. Bosserman. En observant Notre-Dame de Paris du dehors, nous sommes capables de considérer et de compter toutes ses dimensions quantitatives, de voir sa hauteur, sa construction, son style architectural etc., mais, en entrant, nous comprenons que cette cathédrale est quelque chose d’infiniment plus grand, plus mystique et plus inconcevable que cela ne le paraissait du dehors.

L’importance de la sociologie de Gurvitch repose précisément dans la démonstration et l’explication de la réalité sociale dans ses manifestations contradictoires, spontanées et dynamiques[85]. Gurvitch souligne souvent que l’honnêteté scientifique d’un sociologue se mesure par le degré de sa participation dans la lutte contre les tentatives de toutes sortes de masquer ce jeu profond qui se développe aux différents niveaux de la réalité sociale[86].

 

***

 

Sur la base de ses théories proprement sociologiques, Gurvitch développe une analyse scientifique des phénomènes particuliers, incluant le droit.

Gurvitch accordait une attention particulière à la sociologie du droit. Ainsi dans sa Préface au livre de Gurvitch “Les perspectives de la sociologie contemporaine” (p. 3), Georges Balandier remarque que la problématique juridique occupait toujours une place centrale dans les études scientifiques de Gurvitch. Claude Levi-Strauss a écrit dans le même esprit: « le motif principal de la sociologie gurvitchéenne est notamment son aspect juridique» [87]. Dans les lignes suivantes de cet article, on cherchera à établir les points principaux de la conception socio-juridique de Gurvitch pour les comparer avec les principes de sa sociologie générale[88].

Gurvitch commence l'analyse microsociologique du droit par la mise en relief des éléments primaires de la réalité juridique. À la différence de l'individualisme méthodologique prédominant à notre époque dans les traditions juridiques d'Europe, Gurvitch trouve que les éléments primaires (électrons sociaux) de la vie juridique ne sont pas les individus, mais les formes de la sociabilité. C’est notamment sous cet aspect où se manifeste le pluralisme du droit, que se développe la recherche de sa nature.

Les conceptions vigoureusement critiquées par Gurvitch, présupposent un individu souverain et autonome qui se pose comme fin suprême du droit. Pourtant, l’unique fonction du droit consiste dans la limitation négative des libertés extérieures des individus. La volonté de commandement de l’individu en petit (personne morale) ou en grand (État) est le fondement exclusif de la force obligatoire du droit. Dès lors, la seule communauté envisageable est celle qui résulte de la soumission d’une multitude d’individus isolés, nivelés par une règle juridique commune. Cette assimilation a atteint une telle intensité que la critique de l’individualisme s’est confondue avec la négation même du droit.

En même temps, Gurvitch constate que toute une série d’institutions juridiques échappent à la conception individualiste du droit : « Les conventions collectives du travail, la démocratie industrielle, le fédéralisme économique, le parlementarisme social, la primauté du droit international sur le droit national, la Société des Nations et l’Organisation internationale du travail, … Pour tout dire les perspectives de plus en plus nettes d’un pluralisme des différents ordres juridiques se limitent réciproquement dans leur indépendance et collaborent sur un pied d’égalité dans la vie nationale aussi bien que dans la vie internationale »[89].

Le projet de Gurvitch consiste à conceptualiser ces nouvelles formes du droit, en prouvant que l’autonomie du droit n’est pas nécessairement attachée aux principes individualistes : le Tout social admet une expression juridique qui permet de le penser en dehors d’un individu en grand (l’État) soumettant les autres individus ; c’est-à-dire que « l’anti-individualisme et le respect pour le droit ne sont pas des termes opposés, mais des éléments tendant vers une synthèse» [90].

Or, Gurvitch refuse la vision traditionnelle du droit comme étant une source de la stabilité, de paix sociale, d'unité des systèmes de régulation sociale : chez Gurvitch la base même du droit est le pluralisme, la variété des éléments les plus instables et « anarchiques» de la vie sociale — des manifestations de sociabilité en forme des faits normatifs. C’est dans cet esprit que Gurvitch, en suivant Léon Duguit, affirme que un système du droit peut exister non seulement dans le cadre de l'État, mais dans chaque autre groupe social.

En abordant l’analyse sociologique du droit, le chercheur rencontre tout d’abord le problème du caractère impératif des prescriptions juridiques. Pourquoi les hommes et les ensembles sociaux se soumettent aux normes du droit, d'où ces normes se prend une telle force, qui fait obéir même malgré la volonté du sujet ? Le fond de ce problème est que le droit n’existe pas seulement comme la force organisée, comme le mécanisme de la contrainte d'État – il existe comme source approfondie de toute organisation. C’est à ce niveau spontané de la vie juridique que se révèle les faits normatifs. On peut penser à cet égard aux idées développés par Max Weber et J.-J. Rousseau, pour qui Gurvitch se prit de passion dans sa jeunesse[91].

Le chercheur peut constater la présence de tels faits même au niveau superficiel de la réalité juridique. Le fait incontestable est que les prescriptions juridiques empruntent l'autorité, le caractère obligatoire pas de la volonté arbitraire des individus ou des groupes sociaux, mais directement de la totalité sociale. Le droit et la réalité sociale sont indissolublement liés et ne peuvent pas être séparés même abstraitement, c’est l'idée principale de la sociologie du droit de Gurvitch. Le degré d’une telle liaison est d’autant plus intense et plus solide, que la liaison de la réalité sociale avec les autres mécanismes régulatifs de la société (les religions, la morale) : le droit en a plus de besoin pour la reconnaissance collective, puisque sans une telle reconnaissance, son fonctionnement dans le système de la corrélation des droits et les devoirs réciproques se présente comme impossible[92].

Aux « axiomes» courants de la philosophie normativiste du droit, Gurvitch objecte que l'aspiration à utiliser les techniques du travail avec des matériaux juridiques (techniques particuliers d’unification du droit) pour l'étude de la réalité juridique et la formulation à la base d'une telle technique l’esprit du droit lui-même (logos immuable du droit), conduit les juristes aux erreurs les plus graves[93], pour la raison que la réalité juridique n'est pas épuisée par la matière proprement normative du droit, mais la dépasse infiniment.

Pour aborder l’étude du phénomène juridique il faut d'abord établir un système de concepts, de méthodes et de principes, qui sont donc tous les outils techniques qui composent l’objet de chaque science. Gurvitch construit ainsi une discipline nouvelle qui doit s'opposer aux disciplines juridiques dogmatisés par les juristes et les philosophes : la sociologie du droit.

La sociologie du droit a pour objectif la mise en relief des éléments proprement juridiques de la réalité sociale, l'élaboration de la typologie des phénomènes juridiques, l'étude du droit dans le système de la réglementation sociale, la révélation de la corrélation entre le développement et le changement au niveau de la technique juridique et de la typologie des groupes sociaux et des sociétés, l'étude du rôle de la communauté juridique dans la société, l'étude des tendances générales du développement du droit et des facteurs influençant un tel développement[94].

Dans le cadre de la sociologie du droit existent trois directions principales : la sociologie théorique du droit dont le domaine est l'étude du droit comme instrument de sociabilité et comme moyen de réalisation de la valeur « Justice » aux divers niveaux de la réalité sociale. Ici, comme toujours, Gurvitch suit la tradition philosophique, qui accorde aux valeurs un rôle primordial dans le développement social.

La deuxième direction est différenciée du droit  par la sociologie, le droit dont le domaine d'étude est les manifestations du droit comme fonctions de l'activité des groupes sociaux. Gurvitch cherche à démontrer par la construction d’un système de corrélation entre les types des sociétés, les groupes sociaux et entre la typologie des systèmes juridiques, qu’il existe un parallélisme et une analogie dans leur développement, c’est ce qui permet d’établir cette sous-discipline.

 On y rencontre une troisième discipline – la sociologie génétique du droit[95]. Cette direction de la sociologie s’occupe principalement de l'étude des tendances de la régularité du développement, des changements, de la croissance ou de la décadence du système juridique en fonction du milieu ou du système existant[96].

En abordant la problématique épistémologique dans le cadre du droit, Gurvitch cherche à y diviser scrupuleusement des genres différents. Il remarque tout d’abord une différence entre la théorie du droit (la science de la réglementation sociale créant les moyens spécifiques de la technique juridique), la philosophie du droit (l'étude « contemplative» des valeurs étant à la base de la technique juridique) et la sociologie du droit (l'étude scientifique de la plénitude de la réalité sociale du droit[97]. En même temps, Gurvitch affirme qu’on doit conduire, parallèlement, l'étude du droit dans le cadre de ces trois disciplines.

En cherchant à diviser la science du droit et la philosophie du droit (Gurvitch renie leur valeur autonome et propose leur unité irréductible), on rencontre une troisième discipline , « la politique du droit» dont la vocation est de trouver un ensemble de valeurs juridiques, des idéaux, des moyens techniques juridiques plus convenables pour tel ou tel système juridique concret à une époque historique donnée et pour le développement d'un tel système[98].

Il y a encore une différence entre la sociologie du droit comme discipline indépendante scientifique et la théorie sociologique du droit (R. Iehring, L. Duguit, N. Korkunov etc.). Cette dernière n’est qu’une direction positiviste dans la philosophie du droit. Au fond de cette théorie réside la doctrine moniste interprétant le droit comme une fonction de la vie publique. Au juste titre, Gurvitch reproche un dogmatisme des partisans d’une telle approche qui « ferment les yeux sur les éléments spirituels (noétiques) de la réalité juridique, compromettant la sociologie du droit par l’absurdité des tâches qui lui sont confiées» [99].

Le prétendu conflit entre ces disciplines se fonde sur l'interprétation incorrecte de leur objet et de la méthode[100]. Un regard plus ou moins approfondi sur tel conflit révèle l'unité de l'objet (la réalité juridique), des tâches et des méthodes, qui, à leur tour, conditionnent les principes des relations et de la coopération entre les différentes branches de la connaissance juridique[101]. En parlant de la corrélation de la théorie et de la sociologie du droit, Gurvitch paraphrase l'énonciation de M. Hauriou : peu de droit éloigne de la sociologie, mais plus de droit ramène en arrière [102].

En étudiant les œuvres de Gurvitch, on peut aisément constater que l’esprit même des ses écrits est principalement critique. En effet, c’est par la critique développée par Gurvitch, que le chercheur retrouve les motifs qui ont inspirés le savant et pour cette raison, il sera utile de s’intéresser aux  démarches principales de Gurvitch contre les doctrines du positivisme et du contrôle social, répandues au milieu du XXe siècle.

Le droit normatif proprement dit, ou, en d’autres termes, le régime juridique du droit de l'État représente un système de modèles cohérents de conduite, de sanctions contre la violation de tels modèles, de moyens d’établir l’équilibre et la paix dans les conflits sociaux et inter-individuels, de symboles et de valeurs sociaux, ayant une signification pour le groupe social concerné. Et ce n’est que pour le fonctionnement de ce système que l'on élabore une technique juridique pour telle ou telle société.

Cette technique ne peut pas entièrement correspondre aux réalités de la vie sociale, elle reste souvent en arrière et ne se transforme en fonction du développement spontané de la réalité juridique qu’avec retard. C’est pourquoi la tâche de la technique juridique comprend la détection des éléments juridiques réels (les faits normatifs) dans la réalité sociale[103]. Gurvitch conteste le fait que le droit puisse exister en dehors de l'État et sa structure, et l'erreur de conception de l’époque « mécaniste » (XVII-XIXe siècles) était d’avoir transféré les conditions apparentes de l'existence du droit dans la société moderne à d’autres époques historiques[104].

D’un autre côté, Gurvitch accepte qu’aujourd’hui il soit difficile de nier le rôle dominant de l'État dans la formation du droit. C’est le résultat de l'évolution des mécanismes de régulation publique syncrétiques : à partir de formes particulières vers des mécanismes plus globaux. Mais il ne faut pas se tromper en regardant le niveau superficiel des choses sociales, qui ne restent jamais figées et changent sans cesse de formes. Pour cette raison, même s’il était confortable aux juristes de transférer la terminologie sèche de la jurisprudence à la réalité « vivante» du droit, on ne doit pas mélanger les concepts juridiques et les réalités de la société. Pour tout cela Gurvitch remarque que l'intérêt du sociologue à l'étude de la réalité juridique comprend plus l'analyse des faits réels (quid facti), que la matière proprement normative-juridique (quid juris)[105].

Ayant constaté la fausseté de l’approche normative en général, Gurvitch indique ses erreurs principales : le cercle vicieux entre l'État et le droit, quand ils sont les sources et les conditions de l'existence l'un de l'autre, la contradiction fondamentale entre le caractère invariable du Devoir, caractérisant les normes du droit, et la constatation de la variabilité effective de ces normes ; la présence du réglage juridique dans telles sphères de la vie publique, où l’on ne réalise pas la réglementation d'État; l'existence de heurts entre les normes du droit, l’incohérence des pratiques judiciaires, et l’existence de normes qui existent formellement, mais qui « ne marchent pas» en réalité[106].

Gurvitch entreprend une démarche critique contre les partisans du « dogmatisme juridique» , qui en abusant par une vérité, qui se trouve dans la reconnaissance de la nécessité de l'organisation sociale pour le fonctionnement effectif du droit et pour la plénitude de son efficacité, supposent que la condition unique de l'existence du droit est l’existence d'un appareil organisé de l'État[107].

 Selon l’opinion de Gurvitch, une telle affirmation se fonde sur des prémisses faux : la nécessité de l'unité et de l’hiérarchie pour les systèmes du droit ne provient pas du tout du fait qu’il n’existe qu’une seule source du droit comme telle, que ce soit l'État dans le cadre du positivisme normatif, la nature et la raison dans le cadre de la théorie du droit naturel, etc. Chacune de ces conceptions « philosophiques» du droit a sa raison d’être, un fondement empirique et théorique, sans qu’aucune d'entre elles ne soit capable de donner l'explication universelle du phénomène juridique. Le pluralisme même de ces conceptions indique leurs insuffisances et la nécessité non seulement d’une approche proprement philosophique, mais aussi d’une approche sociologique du phénomène juridique.

En analysant la conception du « contrôle social» répandu dans la sociologie américaine du XXe siècle, Gurvitch met en relief une série de conditions, qui sont valables pour l'étude sociologique du phénomène juridique comme outil du « contrôle social» . Il est important de tenir compte des points suivants :

1) Il faut renier la foi en la théorie du progrès ou l'évolution de la société et refuser l'interprétation des mécanismes régulatifs de la société comme résultats d’une telle évolution.

2) Il ne faut pas interpréter le droit comme un système de l'ordre public ou comme l'outil de la « paix éternelle» (Kant). Il faudrait estimer que le droit est dérivé de la multitude de conflits, contradictions, antagonismes et se présente comme un système d'équilibre entre les intérêts et les valeurs de divers groupes sociaux.

3) Il faut proclamer que la compréhension du droit comme du résultat d'un accord public et comme la négation de l'admission de la volonté arbitraire est une faute. Le droit n’est pas seulement une garantie mutuelle pour les individus et la société contre la possibilité d'abus par le pouvoir et la liberté au préjudice l'un à l'autre : les conflits, la lutte sociale et le pluralisme des valeurs ne pas sont quelque chose abstrait qui pourrait être « surpassé» au cours de l’évolution sociale, mais ils forment le contenu même de la vie publique.

4) Il faut reconnaître que la société comprend une multitude de groupes autonomes divers, dont chacun élabore des faits normatifs, et pour cette raison les systèmes de contrôle social peuvent, non seulement, ne pas coexister, mais peuvent également entrer eux-mêmes en conflit.

5) Il faut se rendre compte du rôle des valeurs dans la vie publique : Gurvitch réfute l'absolutisme axiologique dans la sociologie (Weber, Cooley), et le relativisme positiviste, qui se fonde sur la reconnaissance d'une interdépendance bilatérale fonctionnelle des sociétés et des valeurs. Gurvitch désigne cette approche comme le « relationisme fonctionnel ».

6) On ne peut pas négliger l'impossibilité d'identifier le système du droit au système des règles de conduite acceptées dans la société concrète[108].

Il est nécessaire de prendre en considération que de différents groupes sociaux ont différentes possibilités pour créer du droit. La différence des groupes sociaux selon l'appartenance fonctionnelle conditionne la division du droit en droit politique (le droit de l'État), le droit économique naissant des relations commerciales, et le droit mystique (canonique). Gurvitch distingue aussi le droit national et le droit international, le droit unitaire, fédératif, confédératif, etc. Tous les aspects indiqués se croisent l'un avec l'autre et formeront en somme toute la typologie du droit[109].

Dans l'analyse sociologique du droit Gurvitch juge nécessaire de ne se baser sur ce que le droit de l'État, qui n'est pas le seul moyen possible de l'existence du droit. Il existe d’autres moyens de fixation des faits normatifs, en dehors du droit de l'État, ce sont : le droit social, canonique, international aussi bien que d'autres systèmes de droit. Entre ces systèmes sont possibles des conflits et des collisions, qui amènent au problème de la souveraineté juridique et la relation entre le droit et l'État.

Gurvitch définit l'État comme « le bloc des groupements de localité s’appuyant sur une contrainte inconditionnée, à laquelle on ne peut pas se soustraire »[110]. De ce point de vue, l'État peut être compris aussi comme une partie du droit : « dans la réalité juridique l'État se présente comme un petit lac embrassé de tous les côtés par la mer du droit »[111].

Par ailleurs, Gurvitch indique les principes suivant de la corrélation du droit et de l'État : le droit et l'État ne doivent pas être identifié. Ni le droit, ni l'État ne peuvent être pensés comme se surpassant qualitativement l'un l'autre, le droit et l'État ne peuvent  être entièrement indépendants l'un de l'autre, la base de l'organisation publique est le droit et c'est pour cela qu'on ne peut pas parler d’État de droit, puisque c’est redondant[112].

Le problème principal de l'étude sociologique entre la corrélation de l'État et du droit est le problème de la souveraineté. La souveraineté d’un point de vue sociologique peut être définie comme une prédominance envers chaque groupe social de l’unité au-dessus de la multitude, des forces centripètes au-dessus des forces centrifuges. De cette manière chaque groupe social peut posséder une telle souveraineté (ici on ne peut pas identifier les différents aspects de la souveraineté : politique (qui est en possession absolue de l'État), juridique, économique, etc.. Dans la réalité sociale le pluralisme des ordres juridiques souverains est transformé en hiérarchie réciproque : la souveraineté des groupes se soumet à la souveraineté de la classe sociale, des nations, des églises, etc. La souveraineté de ces derniers tombe sous la prééminence des sociétés globales.

C'est pourquoi l'État ne possède pas de souveraineté absolue. Une telle souveraineté est seulement attribuée aux sociétés globales. A force de manquer de souveraineté absolue (ou sociale) le signe principal de la souveraineté d'État – le monopole à la contrainte absolue – peut être réalisé seulement dans les cadres, qui sont limités par la société globale correspondante. Par conséquent, Gurvitch prête une attention spéciale à la typologie des structures des sociétés globales et à la typologie régimes juridiques dérivée de ces sociétés[113].

Gurvitch introduit les critères suivant pour la typologie des structures des sociétés globales : la hiérarchie des groupes fonctionnels, les moyens de la manifestation de la sociabilité dans l'activité vitale des groupes, les particularités des niveaux et des paliers de la réalité sociale, les moyens de la division du travail, la hiérarchie des moyens du contrôle social, le langage, les systèmes du temps social, la hiérarchie des régularités du développement de la société[114]. Sur la base de tels critères Gurvitch construit une typologie comprenant sept types des régimes juridiques des sociétés globales :

1. Les régimes juridiques des sociétés polysegmentales primitives fondées sur la magie et la religion. Le réglage juridique ici est réalisé exceptionnellement au niveau du clan, de la tribu, etc. Toute la plénitude des droits et les devoirs se concentre dans le tout social. Les membres d’un tel système juridique ont seulement un devoir : ne pas rompre l'unité de la totalité. Les normes du droit se fondent sur la révélation mystique. Dans la vie juridique, prédomine le droit de la communion et le droit du rapprochement.

2. Les régimes juridiques des sociétés homogènes organisées selon les principes théocratiques ou charismatiques. De telles sociétés apparaissent au passage des sociétés de type primitif vers les sociétés avec les germes de l'organisation politique. Le centre du pouvoir ici se concentre non dans la communion indifférenciée, mais dans la personnalité revêtue par l'autorité mystique. Tous les membres de telles sociétés se trouvent liés par la relation au symbole de l'unité collective, le roi. Ainsi, se développent des relations interindividuelles strictement limitées par les intérêts du collectif. Les normes du droit, dans de telles sociétés ont un caractère rigoriste qui n'est lié qu’à leur origine supposée divine. Le système judiciaire est construit par le jugement des personnes revêtues de l'autorité mystique.

3. Les régimes juridiques des sociétés féodales. Le système féodal de la société est une structure extraordinairement complexe de corrélations entre les divers groupes publics, fondée sur des principes semi-rationnels, semi-mystiques. L'État se présente, ici, non comme une unité territoriale et politique, mais dans les relations personnelles contractuelles du suzerain avec ses vassaux. Les normes du droit se distinguent par leur flexibilité et leur dynamisme. La compétence judiciaire se disperse entre les nombreux centres du pouvoir.

4. Les régimes juridiques des sociétés organisées selon le principe de la prédominance de la cité ou de l'empire. L'individualisme reçoit un fort développement sous l’emprise des relations interindividuelles, y compris des relations juridiques. Le droit individuel (rationnel) sort au premier plan. Le régime juridique sera sécularisé et démocratisé, les normes du droit acquièrent un caractère véritablement obligatoire.

5. Les régimes juridiques rationalisés et sécularisés, où domine l'État organisé selon le principe territorial. Dans le cadre des relations interpersonnelles prédominent des formes contractuelles. Le droit individuel acquiert une supériorité par rapport au droit social. Le système du droit se différencie fortement et, en même temps, est unifié (dans une plus ou moins grande mesure) par le droit de l'État.

6. Les régimes transitoires des sociétés modernes. Les bases du régime juridique précédent : le rationalisme, la liberté individuelle, la souveraineté d'État s'affaiblissent à cause du développement des nouveaux aspects du droit social : les droits des communautés internationales, des syndicats, le droit commercial et les autres aspects naissant spontanément du droit. On rencontre alors une situation ambivalente, ou l'intervention de l'État se renforce et, en même temps, les nouvelles formes spontanées de l'organisation sociale reçoivent des stimuli pour son développement.

Au fond de l'analyse sociologique du droit se trouve la variabilité de l’expérience juridique[115], par laquelle s'exprime la diversité et le dynamisme de la Justice, ce cœur spirituel de l’ensemble du droit. Ici, Gurvitch prend pour axiome la conception, introduite pour la première fois dans la sociologie par E. Durkheim, selon laquelle le fondement du droit, de la morale, de la religion est formé par les systèmes de valeurs résultant des idées collectives. Les valeurs sont perçues par la conscience collective dans l'expérience, qui se différencie dans chaque sphère sociale. Répétons que dans la sphère de la réalité juridique, les valeurs se réaliseront par l'expérience juridique.

En outre, l'expérience juridique comprend la reconnaissance collective des faits normatifs, par lesquels dans le milieu social se réalise tel ou tel aspect de la Justice[116]. Cette expérience est autonome et indépendante des autres aspects de l'expérience sociale (religieuse, artistique, morale etc.). C’est la démarche qui distingue la conception de Gurvitch des positions similaires de M. Weber.

L'expérience juridique sert d’intermédiaire entre la perception émotionnelle des valeurs et la perception intellectuelle des principes logiques ; c’est dans de telles expériences que l’on comprend la réalité totale du droit[117].

De ce fait, la fonction du droit consiste en la réconciliation des valeurs collectives et des intérêts individuels. De sorte que R. Pound caractérise la sociologie du droit de Gurvitch comme « l'empirisme radical fondé sur l'intuitionnisme ou l'intuitivisme, où le droit se manifeste dans l'intuition dérivée de l’expérience juridique» [118]. C'est pourquoi le droit est dynamique. C’est-à-dire que le milieu social, où il existe, les valeurs, qui se réaliseront dans le droit, l’expérience juridique, tout cela doit être pris en considération afin de donner la définition du droit.

Gurvitch définit le droit, comme l’essai de réaliser l’un des multiples aspects de la justice, dont l'efficacité se manifeste par les faits normatifs. A partir de cette définition, Gurvitch donne une autre définition, celle de la Justice comme la réconciliation préalable et mutuelle des prétentions et des devoirs. En somme, le droit pour Gurvitch représente « un essai de réaliser, dans un cadre social donné, la justice (c’est-à-dire une réconciliation préalable et essentiellement multilatérale entre prétentions et devoirs), dont la validité dérive des faits normatifs, qui portent en eux la garantie de l’efficacité des conduites correspondantes» [119].

Dès lors, le droit et les faits normatifs se trouvent indissolublement liés aux valeurs réalisées par le droit. La valeur principale et dominante de la réalité juridique est la Justice. Le système social est un système de coopération, où l'unité est atteinte au détriment de la totalité (celle-ci dans la vie politique se manifeste par la volonté de tous ou de la plupart – ici, Gurvitch s’approche de la conception de la volonté générale de Rousseau). Ces valeurs s'expriment par des faits normatifs ou comme des normes morales (structurant et réglant la vie intérieure), ou comme des prescriptions juridiques structurant les processus extérieurs de la vie sociale.

La Justice est disposée à la frontière de deux systèmes de valeurs : transcendantal (trans-personnel) et immanent (empirique) et des deux sphères de la réalité : morale et juridique. En parlant de l'équation et de la distribution comme des fonctions principales du droit social, Gurvitch affirme que la Justice ne se réduit pas à l'équation ou à la distribution, mais les surpasse. Dans une série d’articles pour L’Encyclopedia of Social Sciences, Gurvitch définit la Justice comme la synthèse subjective et objective, idéelle et formelle, qui introduit l’individu dans un ordre social, où il retrouve la dignité humaine. Philipp Bosserman relève que dans l'interprétation de la Justice, Gurvitch est proche du subjectivisme psychologique de Leon Petrazitsky et de sa conception de la Justice réduite à l'amour (« agape» )[120]. La formule de la justice dans une telle compréhension peut être exprimée par le principe : « la liberté dans l’ordre et l'indépendance dans l'unité» [121]. Le droit et la Justice se trouvent indissolublement liés ; c’est pourquoi l'ordre social n'ayant pas pour but la justice, il n'est plus ni ne peut être le droit[122].

Le pluralisme juridique suppose que dans la société il y a non un, mais plusieurs « centres de l'expérience juridique» . Au lieu de l'image dogmatisée du droit comme celle d’un système abstrait de normes exprimant des intérêts particuliers, Gurvitch propose un autre regard sur la vie juridique, où chaque groupe social crée indépendamment son droit. La vie sociale avec ses contradictions et ses antagonismes évolue vers la création d’une équilibre définie de forces, bien qu’appartenant à d’autres branches différentes du droit. C’est ce qui caractérise le système du droit de la société, lorsque ses éléments sont pris à part[123]. Le droit donc existe non seulement au niveau normatif : celui du régime juridique d'État, mais aussi à plusieurs niveaux profonds de la réalité sociale.

Pour expliquer la conception du pluralisme juridique de Gurvitch, où la présence de la multitude de droits juridiques se concurrençant est reconnue, R. Pound cite l'exemple de la grève illégale, qui n'est pas admissible du point de vue du droit existant officiellement, mais à laquelle la participation est tout à fait admissible, voir même obligatoire pour les travailleurs du point de vue de la solidarité syndicale. Celle-ci est capable d'engendrer elle-même des prescriptions obligatoires ayant toutes les caractéristiques des prescriptions juridiques. La pratique des cours royales en Angleterre est aussi une bonne source d’indications, qui donnent dans certains cas une protection juridique à de telles règles de la conduite, qui n'étaient jamais établies juridiquement, mais qui étaient nées spontanément dans la vie publique[124].

Or, la destination fonctionnelle du droit est de servir comme intermédiaire entre les divers intérêts sociaux et de régler le processus de leur coopération. Une telle régulation est possible ou bien au niveau individuel, ou bien à un niveau intégré. En fonction de l'aspect et du niveau du réglage, il existe trois sous-systèmes juridiques : le droit social, le droit individuel (de coordination) et le droit de subordination[125]. Par analogie avec la réalité sociale (qui, selon Gurvitch, comprend deux couches (strates) : superficielle et profonde), il met en relief dans la sphère de la réalité juridique deux couches. Ces couches se distinguent en fonction du moyen de leur perception. La sphère de la réalité juridique, où domine la perception intellectuelle, comprend des structures juridiques formelles nécessaires au règlement de conflits d’intérêts divers, et formera la couche superficielle du droit positif. La couche profonde de la réalité juridique sera formée par des actes intuitifs de reconnaissance, autrement dit : par la sphère du droit naturel.

Le droit naturel, selon Gurvitch, est « le droit intuitif positif» , traduisant, sans structures formellement juridiques, la connaissance des faits normatifs au niveau de l'intuition[126].

Gurvitch définit ce dernier comme « la vérité indépendante par rapport aux lois, aux traités et à d’autres formes du droit, fondée sur la nature profonde de l’individu et de la société »[127]. Le droit naturel, dans une telle interprétation, n’est que de l'abstraction, un postulat moral, un idéal juridique, mais il n'est pas le droit au propre sens du mot. Le nom lui-même ne peut pas signifier quelque réalité absolue « naturelle», juridique. Le droit naturel ne saurait exister séparé de la réalité concrète sociale, puisqu'il s'exprime différemment à travers les conceptions des différents auteurs comme un jugement qui établit dans quelle mesure tel ou tel droit est juste ou non moralement. Gurvitch met en garde contre les tendances à confondre ces diverses couches de la réalité juridique, et il remarque que les tentatives successives de réaliser entièrement le droit naturel amène inévitablement à l'anarchie[128].

Pour lier ensemble tout ces paliers, niveaux de la réalité juridique Gurvitch offre une conception du droit social, qui est appelée à changer l’idée du droit naturel. Le droit social se définit comme un droit d'intégration objective à la communauté dite « Nous» , à la totalité immanente. C'est l'ordre objectif, au moyen duquel les éléments de la totalité sociale sont intégrés aux phénomènes sociaux totaux[129]. Au XXe siècle, le droit social se manifeste directement dans de tels phénomènes, comme le mouvement syndical, le parlementarisme, le fédéralisme, l'activité des organisations internationales, ainsi que dans « les expériences sociales» .

Ce terme de droit social est à l’origine d’un premier malentendu avec les juristes qui entendent par ce terme la manière de regrouper le droit du travail et le droit de la sécurité sociale. Mais, en réalité, il serait plus exact de parler de conception sociale du droit opposée à la conception individualiste. Cependant, Gurvitch fonde sa théorie du droit social sur une critique du postulat individualiste qui domine la conception occidentale traditionnelle du droit.

Gurvitch met en relief sept caractéristiques principales du droit social : 1) La fonction principale du droit social est de fournir la garantie de l'intégration de la totalité sociale. 2) L'auto-intégration de la totalité sociale au courant du dynamisme social relève directement du caractère impératif des prescriptions du droit. 3) L'objet du droit social est la régulation de l'activité vitale de la société. 4) La structure du droit social doit coïncider avec la structure du droit positif. 5) La réalisation du droit social n'est pas liée, en général, avec la contrainte organisée. 6) Le droit social n'a pas besoin de formes organisées et peut se manifester à un niveau spontané. 7) Les normes du droit social sont créées par la société elle-même au cours de son développement[130].

Le droit social est défini par Gurvitch comme « le droit autonome de communion par lequel s’intègre d’une façon objective chaque totalité active concrète et réelle incarnant une valeur positive, un droit d’intégration, aussi distinct du droit de coordination que du droit de subordination »[131].

Ceci, à tel point qu’intégrer un membre signifie le faire participer à la création d’un ordre dont il fait partie de manière active et non pas le soumettre à des commandements unilatéraux. De cette façon dans chaque groupe existe une opposition du droit social et du droit individuel. « Le combat entre l’intégration et la coordination est perpétuel : il est la vie même de chaque groupe social qui s’aménage précisément comme un système concret d’équilibres mouvants à la base de ce combat »[132].

L'unité « Nous» obtient sa base intuitive dans la communauté, dans l'interpénétration de la conscience collective, dans la fusion de ses parties dans la totalité et c'est pour cela qu'ici le caractère coercitif des faits normatifs provient de l'intérieur de la sphère de la conscience collective. C'est notamment la sphère de l'action du droit social.

À la différence de cette forme de l'unité, l'unité des « Autrui » est fondée sur les relations entre des sujets autonomes. Chacun des sujets isolé résiste à l'ensemble, et, au lieu d’une fusion, il y a une communication, fondée sur la communauté des signes, des symboles, des modèles, etc. Ici, se développe et fonctionne le droit individuel. La base du droit individuel, à la différence du droit social, est la méfiance, le système de la protection de la liberté individuelle des atteintes de la société et d'autres individus. Le droit social existe au niveau du « Nous» et ne peut pas être imposé du dehors, sous une contrainte extérieure. L'efficacité, « la force juridique» des faits normatifs du droit social provient directement du sujet de l'unité « Nous» et n'a pas besoin de fixation formelle et logique et d’un système de sanctions. Le droit individuel ne possède pas une force juridique personnelle et représente ou la manifestation de l'unité de groupe, ou le système de l’équilibre des intérêts des divers groupes sociaux. Son efficacité et sa force obligatoire n’existe qu’en fonction du droit social.

À partir de la classification des groupes sociaux selon l'intensité de la fusion apparaissent les aspects suivants du droit social. Le droit social des masses se caractérise par une faible liaison entre les faits normatifs du droit social et, en conséquence, une corrélation insuffisante des prétentions et des devoirs correspondant. L'élément d’attribution de la réglementation juridique est remplacé presque entièrement par un élément impératif, ce qui est compensé par le rigorisme des prescriptions du droit et la sévérité des sanctions juridiques. Le droit social des communautés représente l’équilibre entre le droit subjectif et le droit objectif, et se caractérise par un plus grand degré de la stabilité.

L'intensité de la contrainte et de la sévérité des sanctions sous cette forme du droit sont plus faibles, que dans les deux autres aspects. Le droit social des communions exprime le plus grand degré de l’accession et de l'interpénétration des consciences individuelles, le réglage juridique ici devient inutile. Mais, en objectant aux théories sur l'« atrophie» du droit après le passage aux nouvelles formes de la solidarité sociale (Proudhon, Marx, etc.), Gurvitch indique qu'à cause de l'instabilité et de la courte durée des communions, de la prédominance des éléments moraux et mystiques, la nécessité du réglage juridique est même plus forte à ce niveau, qu'au niveau des communautés. Dans cet aspect du droit, les devoirs des individus prédominent par rapport à leurs prétentions, le droit objectif prédomine vis-à-vis du droit subjectif.

Le degré d'intensité de la coopération présente un autre critère de classification. Toutes les formes de relations dans le cadre de la société, même le conflit et l'antagonisme, supposent nécessairement la coïncidence des exigences, des besoins, des centres d'intérêt. À partir du degré de telle coïncidence, les relations peuvent prendre la forme de rapprochement, d‘éloignement, ou d’une forme mixte entre rapprochement et éloignement. Ici Gurvitch met en relief trois aspects du droit : 1) Le droit interpersonnel de séparation pour lequel on constate la prédominance des prétentions par rapport aux devoirs ; comme exemple, Gurvitch indique le droit romain classique et le droit international. 2) Le droit interpersonnel de rapprochement ou les obligations unilatérales, les coutumes juridiques prédominent, ici le sujet du droit agit, n'ayant pas la garantie de l'octroi de sa conduit par des autres. 3) Le droit interpersonnel de forme mixte, qui se présente comme le plus répandu dans la société moderne. Dans le cadre de cette forme se formeront des obligations mutuelles caractérisés par l'égalité des parties[133].

Le concept-clé de cette idée de droit social est celui de fait normatif, censé apporter au droit des éléments à la fois plus concrets et plus objectif que les règles. « Il y a des communautés, écrit Gurvitch, qui, dans un seul et même acte, engendrent du droit et fondent leur existence sur lui ; des communautés qui créent leur être en engendrant un droit qui leur sert de fondement. On peut dire que ni le droit préexiste à la communauté, ni la communauté au droit, mais ils naissent et s’affirment ensemble, inséparables dans leur existence et leur validité. Ces communautés dans lesquelles la constitution par le droit et la génération d’un droit concordent, sont précisément des faits normatifs »[134].

L'existence des faits normatifs peut être déduite de la caractéristique essentielle de la Justice : ses tendances pour l'établissement d’un ordre public stable, de la coopération et de la sécurité. La justice dans cet aspect exprime la nécessité de la coexistence de la société et de l'intégration, elle « réconcilie» les valeurs subjectives et objectives, elle crée un équilibre dynamique, changeant constamment l’équilibre entre eux[135]. C'est pourquoi Gurvitch souligne le fait que le droit est élaboré par la société au cours de la réalisation de ses valeurs et de ses idéaux[136], et que le droit s’établit comme « l’essai de réaliser les valeurs collectives, et avant tout : la valeur de la justice» [137]. La Justice dans la sphère de l'expérience juridique n'est pas un élément invariable et varie avec le développement de la réalité juridique.

Plus distinctement les traits caractéristiques de la justice se manifestent en comparaison avec l'idéal moral de la justice. L'infini des exigences de l'idéal moral s'oppose à la précision sévère des exigences de la justice juridique dans le cadre du système concret du droit. La Justice, d'une part permet l'œuvre créative et la liberté (la condition de l'acquisition de l'idéal moral), mais d'autre part elle en est la garantie (assurant la sécurité et l'ordre social) et la condition sine qua non pour la réalisation des idéaux moraux, la « logicisation» de tels idéaux[138].

Ce concept de fait normatif permet à Gurvitch de sortir du сercle vicieux que constitue le débat sur l’autonomie ou l’hétéronomie du droit par rapport au social. En effet , « isoler résolument le droit de la force, écrit Gurvitch, est aussi faux que les identifier »[139]. Le fait normatif est un fait intimement pénétré d’une valeur juridique et morale dont il est inséparable. Il est une « matérialisation du spirituel », une idée objective devenue fait social, il exprime des « idées-actions » ou encore des « valeurs-créatrices ». Une communauté, pour engendrer du droit, doit, en effet, avoir « une œuvre à accomplir ».

Les faits normatifs sont présentés par les groupes sociaux, « dont l'organisation, elle-même, marque la naissance du droit » [140]. C’est plus exactement, là où « domine sociabilité active qui réalise certaines valeurs positives, en engendrant de ce fait une réglementation juridique[141]». Ainsi, un fait normatif devint la catégorie la plus totale de l'analyse sociologique du droit, qui comprend toutes les liaisons sociales, tous les groupes et les mécanismes publics, dont l'existence et l'activité permettent de réaliser les valeurs positives juridiques[142]. Les faits normatifs se développent au sein de la coopération des individus et des groupes sociaux, et par la suite des prétentions et des devoirs subjectifs apparaissent et prennent forme. Ils existent au niveau spontané de la vie publique et se manifestent au niveau de l'organisation sociale comme les normes, les prescriptions du droit. La corrélation des faits normatifs et de la totalité sociale comporte un caractère dialectique complexe : d'une part, de tels faits sont le produit du développement de la totalité sociale, d'autre part, ils dirigent, organisent et changent les processus du développement social.

Ainsi, un syndicat porte en lui-même l’idée d’une représentation collective d’intérêts communs, de la même manière qu’une organisation internationale comme l’ONU est en même temps un fait politique et une réalité juridique indissociables. Il n’est pas possible de distinguer si c’est la volonté politique qui a créé le droit et qui le rend obligatoire ou si c’est l’instrument juridique international qui a stimulé la coopération politique : c’est certainement les deux ! Dans tous les cas, il n’est pas possible d’affirmer avec netteté la primauté, l’antériorité d’une volonté de commandement.

Gurvitch construit une hiérarchie originale des faits normatifs : les faits normatifs élaborés par les sociétés globales, les groupes sociaux et apparus directement dans des formes de la sociabilité. Il existe des conditions nécessaires à l'apparition des faits normatifs : la capacité des phénomènes sociaux à exprimer les valeurs collectives, à qui se soumettraient les sujets du réglage juridique. La prédominance dans les phénomènes sociaux des éléments actifs, sans qui les manifestations de la sociabilité resteraient au niveau des autres institutions sociales (morale, religion). Quelques ans après Gurvitch indiquait encore une condition : la capacité de mouvements de réprobation à l’égard des réfractaires[143]; c’est qui rapproche sa conception de la théorie de L. Duguit.

Les faits normatifs pourront être source de droit, soit de manière indirecte, en influençant les lois, les coutumes et autres sources traditionnelles du droit qui n’en sont que l’expression et la formalisation, soit de manière directe, en inspirant le législateur. Ainsi, le fait normatif justifie-t-il en lui-même son autorité, c’est-à-dire le respect spontané des membres de la communauté, en le dispensant d’avoir recours à la contrainte de l’État, en même temps qu’il dépossède également les autres sources formelles du droit de leur trop grand prestige ou plus exactement de leur prétention à résumer toutes les formes du droit.

Vis-à-vis de la problématique des sources du droit, Gurvitch propose un système à trois niveaux, où se divisent les faits normatifs résultant des coutumes, traditions et, proprement, des établissements juridiques (les lois etc.). Gurvitch indique l'insuffisance d’une telle interprétation restrictive des sources du droit, le terme réducteur donné exceptionnellement aux deux niveaux superficiels et parle de la nécessité de « la recherche des sources des sources»[144].

            C’est encore un effet de la conception étatiste, et donc individualiste du droit, que d’avoir confondu le droit positif en général avec son espèce particulière que constitue le droit formel. Et Gurvitch conclut, comme souvent dans sa théorie, une relation entre ces deux formes de droit, en termes d’équilibre : « L’équilibre mouvant entre ces variétés de droits positifs est la condition nécessaire de tout développement juridique normal. Si cet équilibre entre le droit positif formel et le droit positif intuitif est rompu, les révolutions s’annoncent, présentant un triomphe temporel du droit intuitif sur le droit formel mieux adapté aux “faits normatifs” que l’ancien, qui devait les exprimer mais avait commencé à les trahir... »[145].

            Ensuite, Gurvitch pose une distinction entre un droit positif formel et un droit positif intuitif. On peut parler de cette dernière catégorie lorsque le juriste tire la règle du droit directement de l’observation des faits normatifs, sans l’intermédiaire de la technique juridique. Le juge va, par exemple, déduire sa décision non d’une règle de droit mais de la réalité de telle entreprise ou de telle famille particulière.

            À côté des systèmes de régulation sociale (le droit, la morale, la religion) dans la société existent d'autres formes de contrôle social (les mœurs, les coutumes, les règles de la convenances, etc.). En général, Gurvitch considère la religion, le droit, la morale, l'art, la connaissance et la formation comme les aspects du contrôle social, qui s'alignent en une hiérarchie spécifique au sein de chaque société concrète.

Gurvitch rencontre ici les problèmes de la démarcation du droit et d’autres systèmes normatifs de la société. Le système juridique se distingue d’autres systèmes par le caractère circonscrit en précisant les limites de leurs applications, par sa structure multilatérale impérative-attributive. Le droit est toujours « positif» – c’est-à-dire, lié à la réalité sociale – d’où la garantie de son efficacité sociale. On peut estimer une telle efficacité en considérant la réalité de l'expression dans le droit des faits normatifs – pas des faits construits, ou idéalisés. Cette garantie se manifeste par le fait de s’appuyer sur l’autorité des faits normatifs.

Pour mieux comprendre le domaine du droit, le penseur propose une classification complexe et à plusieurs niveaux sa structure. Le point principal de cette classification est la division de la structure du droit en ordonnancements, en formes et en systèmes du droit. Les ordonnancements du droit sont produits en fonction de la différenciation structurelle de la réalité sociale. Les systèmes du droit se forment à la suite de la fusion des normes du droit à des niveaux différents : à partir du plus haut niveau (les nations, les États, la société globale). Ainsi, il y a des régimes juridiques bourgeois, féodaux archaïques, les systèmes juridiques de la France, de la Russie, etc. Gurvitch ne s'arrête pas en détail sur la question de la classification des régimes juridiques et renvoie à la typologie des sociétés globales qu’il a élaborée[146].

Et déjà, dans le cadre des systèmes concrets du droit se produit une division théorique du droit en branches, sous branches, etc. Gurvitch met en relief quatre ordonnancements du droit, à partir du degré de leur corrélation avec l'État : l’ordonnancement du droit social pur et indépendant, qui en cas de collision avec les normes du droit de l'État a la priorité; l’ordonnancement du droit social pur, mais soumis à la tutelle étatique ; l’ordonnancement du droit social autonome, mais annexé par l’État ; l’ordonnancement du droit social, condensé en ordre du droit étatique[147].

Au moins, le droit n'est pas conditionné par l’existence d’une organisation sociale, mais dans le cadre d’une organisation sociale, l'efficacité de l'influence juridique est beaucoup plus haute que dans le cas de manifestations spontanées et non structurées de la sociabilité. La possibilité de l'utilisation de la contrainte organisée comme garantie de l'observation des prescriptions juridiques est, bien sûr, un facteur stimulant vigoureusement la force du droit. Cependant, ce fait n'entraîne pas la reconnaissance de la force comme attribut invariable du droit[148].

Abordant la question de la contrainte, Gurvitch distingue la contrainte inconditionnée, c’est-à-dire à laquelle on ne peut se soustraire et qui est le privilège du droit étatique, de la contrainte conditionnelle qui caractérise le droit social et qui réserve toujours à l’individu soumis à la contrainte la possibilité de sortir du groupe (de l’organisation, de la famille, du syndicat, etc.). De plus, Gurvitch distingue la contrainte proprement dite comme un moyen d'organisation des pouvoirs publics, la sanction comme une mesure de réprobation pour la violation d’une prescription juridique de la part des groupes sociaux, la garantie sociale comme le fait de la liaison du droit et des valeurs collectives, stimulant inconsciemment les individus et les groupes sociaux à respecter les prescriptions juridiques[149].

Pourtant, il demeure encore la question de la nature du fondement de tous ces institutions juridiques. Pour en répondre, Gurvitch emprunte à Léon Petrazitsky le terme de relations impératives-attributives. À la différence de la conception de Léon Petrazitsky, la structure impérative-attributive des relations juridiques ne se réduit pas chez Gurvitch seulement aux facteurs de la mentalité individuelle humaine. Il faudrait mieux parler ici de la reconnaissance collective des faits normatifs, comme d’une condition nécessaire de corrélation des prétentions et des devoirs. C'est pour cette raison que l'expérience juridique pour Gurvitch désigne toujours l'expérience collective. On peut apprécier la proximité de la théorie psychologique du droit de Petrazitsky et de la conception des faits normatifs de Gurvitch à l’aide des remarques de M. Laserson[150].

Ensuite, Gurvitch distingue deux niveaux du droit : spontané et organisé. Dans chaque appareil organisé, il y a un droit naissant spontanément. Ce droit spontané n’étant pas encore formalisé, il se fonde sur les faits normatifs, d’où se révèle le caractère impératif des prescriptions juridiques. Apparus à un niveau spontané, les faits normatifs sont structurés au sein du système du droit social et sont transformés au niveau suivant (d'organisation) de la réalité sociale en normes du droit. Le caractère supra-personnel des faits normatifs leur donne la possibilité de devenir la base du droit, mais le droit lui-même se présente comme le lien entre le monde des valeurs et le monde des objets sociaux (choses sociales, selon le terme de Durkheim). Pour éviter la confusion méthodologique, Gurvitch ne met le droit ni dans la sphère idéale, ni dans la sphère empirique. Le droit a un caractère idéal-réaliste[151], et, ici, Gurvitch s’approche encore une fois de Proudhon.

            Droit et société, ces deux mots semblent d’être indissolublement liés. Certes, il n’existe pas d’accord univoque sur les rapports entre ces mots, – ou bien la société comprend en soi le droit, ou bien le droit existe à coté de la société, – mais il est presque impossible étudier l’une des ces notions de manière isolée et sans regarder l’autre. Ici nous revenons à la nécessité d’une discipline comprenant des méthodes d’analyse des deux.

Gurvitch offre une vision à la fois pluraliste et compréhensible de la réalité sociale. Malgré l’impossibilité des lois sociales on y trouve divers types de régularités dits déterminismes, qui agissent sur la vie sociale et permettent d’y distinguer les principes fondamentaux. La Justice se présente comme le critère d’existence du droit ainsi que comme le caractère actif des communautés et la structure impérative-attributive des rapports juridiques. En outre, les faits normatifs nous enseignent de traiter le domaine juridique comme un phénomène sociologique pour lequel on doit utiliser des méthodes de recherche sociologiques.

Le cadre de la conception du droit de Gurvitch se trouve lié à la vie sociale par des rapports plus étroits que ceux qui unissent cette dernière aux autres mécanismes régulateurs de la société. C’est grâce au fait que la première vocation du droit est d’aplanir les conflits sociaux et pour cela il est collectif par sa nature même. Et étant immergés dans la vie sociale, les juristes sont souvent des sociologues sans le savoir. Ubi societas, ibi jus – Gurvitch croit que ce diction latin devrait être nuancé : « Là ou il y a une société, une classe sociale, un groupe structurée, et même simplement le Nous actif, il y a des chances pour qu’on se trouve en présence du droit »[152].

            Cette pensée nous amène à poser la question suivante : ne devrait-on pas distinguer des types de cadres sociaux, plus ou moins capables d’engendrer du droit et ayant de l’importance dans l’ensemble des réglementations sociales, de la vie sociale en général ?

On peut répondre par l'affirmative, et sous cet aspect on retrouve le droit comme un fait social. C’est ce qui distingue Gurvitch d’autres sociologues et philosophes traitant le droit comme un phénomène social, en voulant éviter toute prise de position philosophique et toute "dogmatisation" d’une situation particulière du droit, liée à un type précis de société.

Pour cela, Gurvitch offre de s’appuyer sur la variabilité de l’expérience juridique, sur le caractère mobile de toute Justice, sur la garantie sociale de l’efficience de l’effort de réalisation de Justice par des conduites collectives et individuelles[153]. C’est notamment la sociologie du droit qui est appelée à cette fonction. C’est-à-dire, de purifier la science du droit de tout dogmatisme et de permettre d’envisager le droit comme un fait objectif. L’étude des variations de l’importance du droit dans la hiérarchie des réglementations sociales et des œuvres de civilisation, des variations des techniques de systématisation du droit, du rôle variable des groupes de juristes dans la vie de la société et, enfin, l’étude génétique des régularités tendancielles dans le développement du droit et de ses facteurs – tout cela peut effectivement enrichir la sociologie, aussi bien que le droit, et nous aider comprendre l’univers complexe du droit.

            La conception de la sociologie du droit, qui a été formulée par Georges Gurvitch et qui a été brièvement exposée ci-dessus, nous offre alors des perspectives très optimistes pour la collaboration entre ces deux sciences. La sociologie comme étude des phénomènes sociaux totaux , et le droit comme étude d’un phénomène social total particulier, se montrent aptes à se rejoindre dans le cadre de la pensée gurvitchéenne.

Cette réunion des deux disciplines a eu lieu dans le cadre de la sociologie du droit, la science dont la création est le mérite majeur de Gurvitch. « C’est principalement grâce à lui, comme le dit Jean-Marc Trigeaud, qu’une nouvelle discipline appelée « sociologie du droit » a pu se constituer »[154].

A l’inverse de nombre de sociologues de sa génération, Gurvitch ne place pas l’État au cœur de sa théorie juridique, mais plutôt l’expérience juridique, en « associant le droit à une expérience psychique plutôt que consciente, de reconnaissance plutôt que de création du droit, intuitive que logique »[155].

De ce point de vue, le fait normatif de l’État subit la concurrence de tous les autres faits normatifs : l’évolution actuelle du droit, dont la construction européenne n’est pas le moindre exemple, ne nous entraîne-t-elle pas vers une multiplication des foyers de création du droit ? [156]

D’autre part, la conception de Gurvitch permet de conceptualiser le pragmatisme qui caractérise le droit contemporain. A la vue à des tentatives (telles que les débats sur l’euthanasie, les mariages gays, les achats par Internet, les guerres dits « antiterroristes » des États-Unis, etc. ) de « mobiliser » la législation au cours du développement de plus en plus rapides de la vie sociale, il est très utile aujourd’hui rappeler que « dans le domaine du droit, la valeur de réalisation est au moins équivalente à celle qui doit être réalisée (c’est-à-dire que l’ordre établi ou la sécurité est équivalent de progrès) »[157]. Notre droit, toujours pris de cours par l’innovation technologique ou par les évolutions sociales, doit se montrer souple et prouver sa capacité à s’adapter de manière réaliste aux changements et, en même temps, à la possibilité de sauvegarder l’ordre et la justice dans les relations humaines. Gurvitch avait raison : dans le cadre du droit, il ne faut rien faire d’autre que privilégier la « valeur de la réalisation » au détriment de celle de ce qui doit être réalisé.

Ce pragmatisme du droit le conduit à découvrir la Justice dans la réalisation même de la valeur plutôt que dans sa proclamation a priori. La pratique judiciaire offre de nombreux exemples de la recherche constante des équilibres virtuels dans la réalité déjà existante; équilibres tributaires des multiples modifications de la vie économique ou sociale, qui justifient les ajustements incessants auxquels se livre le juge.

Dans la vision gurvitchéenne du droit, celui-ci n’est donc pas un modèle logique ; il s’agit davantage d’une manière de penser, d’un jeu de catégories, à la fois transcendantales et historiques, qui détermine certaines pratiques sociales aussi bien que juridiques. C'est ce qui nous a ainsi permis de constater l’actualité saisissante de la pensée de Gurvitch dont l’un des mérites consiste à fournir un ensemble de concepts pour mieux comprendre l’évolution du droit contemporain.

 

(*) L'auteur a entrepris l'édition systématique et critique en russe des écrits de Gurvitch en langue française. Le premier volume, très substantiel, comportant notamment L'idée du droit social, vient de paraître dans une présentation de luxe aux Presses universitaires de Saint-Pétersbourg, avec l'introduction, les notes de M. Antonov, et divers textes de commentateurs. D'auteurs auteurs russes émigrés devraient être publiés en suivant dans la même perspective (Sorokin, Timaschef…) sous la responsabilité de M. Antonov et du directeur général des éditions auquel il est associé : Eugeni Novikov . M. Antonov conduit parallèlement le travail de publication des écrits russes de Gurvitch en langue française.  (N. réd.)

 

 

 

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© THÈMES     IV/2004



[1] V. : Gurvitch G., Eléments de sociologie juridique, Paris : Aubier, 1940, p. 25.

[2] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. l, p. 10.

[3] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 171.

[4] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 19.

[5] V. : G. Gurvitch, L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, Paris : Pedone, 1935, p.p. 11 et suiv.

[6] Ibid., p.p. 14 et suiv.

[7] G. Gurvitch, Dialectique et Sociologie, Paris : Flammarion, 1962, p. 11.

[8] Ibid., p.p. 19-20.

[9] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 13.

[10] V. en détail Ph. Bosserman, « De la dialectique comme méthodologie » in Les Perspectives de la sociologie contemporaine : Hommage à Georges Gurvitch, Paris : 1966, p.p. 358-369.

[11] G. Gurvitch, L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, Paris: Pedone, 1935, p. 78.

[12] G. Gurvitch, « Hyper-empirisme dialectique », in : Cahiers Internationaux de Sociologie, 1954, XV.

[13] Selon Gurvitch, la conception sociale doit être pluraliste, c’est-à-dire, à suivre les sinuosités du réel. Celle-ci est d’être aussi mobile que le réel qu’elle appréhende. C’est par cette raison Gurvitch critiquait impitoyablement toutes les « systèmes scientifiques », qui comme structuralisme, psychologisme etc., qui cherchèrent à expliquer le réel par un principe unique. La sociologie, selon Gurvitch, est appelée à provoquer le renversement perpétuel des systèmes en faveur de l’approfondissement toujours renouvelé des problèmes (V. : G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 26).

[14] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 171.

[15] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p.p. 50-57.

[16] Ibid., p.p. 30-65.

[17] C. Lévi-Strauss, « French Sociology » , in : Twentieth century of Sociology, N. Y.: Philosophic Library, 1946, p. 532.

[18] R. Pound, « Sociology of Law » , in : Twentieth century sociology, op. cit., p. 319.

[19] Le nom donné à la conception de Hegel par Gurvitch lui-même. V. : G. Gurvitch, sous la dir. de, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 22.

[20] L’influence de la phénoménologie husserlienne sur Gurvitch est révélée par l’étude d’un des élèves de Gurvitch : René Toulemont, L’Essence de la Société selon Husserl, Paris : PUF, 1962.

[21] G. Gurvitch, Mon itinéraire intellectuel // Duvignaud J, Georges Gurvitch. Symbolique social et Sociologie dynamique, Paris : PUF, 1978, p. 88.

[22] G.Gurvitch, sous la dir. de, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 65.

[23] Cf. : G. Gurvitch, L’expérience juridique et philosophie pluraliste du droit, P., Pedone, 1935, p. 63, Essai de sociologie, Paris : Sirey, 1938, p.p. 20-21, Sociology of Law, New York: Philosophical Library, 1942, p. 42 etc.

[24] Ph. Bosserman, op. cit., p. 107, P. Sorokin, « Dialectique empirico-réaliste de Gurvitch » // Les Perspectives de la sociologie contemporaine : Hommage à Georges Gurvitch, P., Pedone, 1966, p. 439.

[25] Par ce terme, Gurvitch voulait désigner le processus de multiplication des prétendues antinomies, c’est qui résulte d’une fausse proposition parce qu’ il existe des antinomies sans solutions. Au contraire, Gurvitch cherche à prouver que tout ce qui est dit « antinomie » ne constitue en fait qu’en des aspects d’un phénomène total, explicable par « complémentarité » : V. : Gurvitch G., Dialectique et Sociologie, p.p. 208-210.

[26] René Toulemont, Sociologie et pluralisme dialectique, Louvain, Éd. Nauwelaerts, 1955, p. 246.

[27] P. Bourdieu et alt., Le Métier de sociologue, Paris : Nathan, 1976, p. 45.

[28] J.-P. Sartre, Critique de la raison dialectique, v. 1, P. 1960, p. 117.

[29] P. Sorokin, « Dialectique empirico-réaliste de G. Gurvitch » , in : Les Perspectives de la sociologie contemporaine : Hommage à Georges Gurvitch, P., 1966 .

 p.p. 436-442.

[30] G. Gurvitch, Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 19.

[31] Ibid., v. 1, p.p. 155-156.

[32] Ibid., v. 1, p.p. 17.

[33] Ibid., p.p. 55-65.

[34] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 20.

[35] G. Gurvitch, Dialectique et Sociologie, Paris : Flammarion, 1962, p. 8.

[36] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, vol. 1, p. 15.

[37] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 67.

[38] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 2, p. 121.

[39] Ibid., p. 226.

[40] V. G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 65 et suiv.

[41] V. : G. Gurvitch, Dialectique et Sociologie, Paris : Flammarion, 1962, 2ème partie.

[42] Gurvitch souligne le caractère primaire de l’expérience collective et critique, par exemple, « le nominalisme individualiste » , la réduction de la réalité et de sa perception à l’expérience individuelle chez Lévi-Strauss (G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p.p. 211-212 , v. 2, p.p. 132-135).

[43] G. Gurvitch, « Die Wissensoziologie » („La sociologie de la connaissance“) in : Der Lehre der Gesellschaft („La science de la société“), rééd. de G. Gurvitch, G. Eisermann, Stuttgart: Neuvied, 1958, p. 431.

[44] G. Gurvitch, Dialectique et sociologie, Paris : Flammarion, 1962, p. 8.

[45] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 157.

[46] G. Gurvitch, Les cadres sociaux de la connaissance, Paris : PUF, 1966, p. 12.

[47] G. Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 7.

[48] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p.p. 17, 158.

[49] G. Gurvitch, « Die Wissensoziologie » ("La sociologie de la connaissance"), op.cit., p. 423-432.

[50] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 2, p.p. 122-127.

[51] Par exemple, G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p.p. 21-26.

[52] G. Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p.p. 8-10. Discontinuité - intermittence, spontanéité, caractère saccadé du développement d’un événement ; continuité – au contraire, uniformité, régularité du développement d’un événement qui passe insensiblement d’un état à un autre.

[53] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, v. 1, Paris : PUF, 1963, p.p. 169-170.

[54] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p.p. 241-245.

[55] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 241.

[56] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. l, p.p. 19, 242.

[57] G. Gurvitch, Déterminismes sociaux et liberté humaine, Paris : PUF, 1955, p. 40.

[58] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. l, p. 237.

[59] G. Gurvitch, Déterminismes sociaux et liberté humaine, Paris : PUF, 1955, p.p. 49-75.

[60] G. Gurvitch, Déterminismes sociaux et liberté humaine, Paris : PUF, 1955, p. 207.

[61] G. Gurvitch, Déterminismes sociaux et liberté humaine, Paris : PUF, 1955, p. 40.

[62] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. l, p.p. 236-237.

[63] Ibid., p. 288.

[64] Ibid., v. 1, p. 157.

[65] V. G. Gurvitch ; Sociology of Law, N.Y.: Philosophical Library, 1942, p.p. 118-122.

[66] G.Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris : PUF, 1950, v. 1, p. 11.

[67] G. Gurvitch (éd.), Traité de sociologie, Paris : PUF, 1963, v. 1, p. 157.

[68] Ibid., v. 1, p. 13.

[69] Ibid, p.199.

[70] G. Gurvitch, Traité de sociologie, v. 1, Paris : PUF, 1963, p. 169.

[71] Ibid.

[72] G. Gurvitch, Die Grundzuge der Sociologie des Rechts („Les principes de la sociologie du droit“), op. cit., S. 132-134.

[73] G.Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, op. cit., v. 1, p. 17.

[74] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 1, p.p. 18-19.

[75] Ibid., p. 240.

[76] G.Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, v. 1, p. 20.

[77] G. Gurvitch, Traité de sociologie, p. 157.

[78] G. Gurvitch, L’Idée du droit social, Paris : Sirey, 1932, p. 17.

[79] Cf., par exemple, René Toulemont, Sociologie et pluralisme dialectique, Louvain : Édition Nauwelarts, 1955, p. 6.

[80] Ibid., p.p. 86-87.

[81] M. Simon, « Classes sociales : dialectique de groupements. Sociologie en profondeur » in : Les Perspectives de la sociologie contemporaine : Hommage à Georges Gurvitch, Paris : PUF, 1966, p. 108

[82] G. Gurvitch, L’Idée du droit social, Paris : Sirey, 1932, p. 17.

[83] G. Gurvitch, L’Idée du droit social, op. cit., p. 32.

[84] G. Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, op. cit., v. 1, p. 7. 

[85] Ph. Bosserman, Dialectical Sociology : an analysis of sociology de Gurvitch, op. cit., p.p. 303-304.

[86] G.Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, op. cit., v. 1, p. 66.

[87] C. Levy-Stross, « French sociology » (La sociologie française) in: Twentieth century sociology : op. cit., p.532.

[88] V. en détail: M. Antonov, 1) « La sociologie du droit de Georges Gurvitch », in : La Jurisprudence (hebdomadaire), N°2, 2003, en russe ; 2) « Le monde du droit selon Georges Gurvitch », in : Georges Gurvitch, Oeuvres choisies en la sociologie et la philosophie du droit, Saint-Pétersbourg, Presses universitaires de Saint-Pétersbourg, 2004, en russe.

[89] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p. 14.

[90] Ibid., p.8.

[91] V., par exemple, l’un des premiers travaux de jeune Gurvitch : « Rousseau et la Déclaration des droits », Petrograd ; 1918, en russe.

[92] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.173.

[93] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., p.173-174, G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.200.

[94] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.192.

[95] Selon la terminologie de G. Gurvitch.

[96] V. : G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.61-66.

[97] Ibid, p.p. 60-61, 303-309.

[98] Ibid, p.309.

[99] Ibid, p.66.

[100] V. : G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.213-233.

[101] V. la critique d’une telle approche chez le sociologue américaine Pound : R. Pound, Sociology of Law, op. cit., p.301.

[102] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.2.

[103] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.133.

[104] Pour cette question V. la préface de R. Pound à « Sociology of Law » de G. Gurvitch, op. cit., p.p. III-XII.

[105] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.1.

[106] Ibid. p. 7-9.

[107] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.175.

[108] G. Gurvitch, Social control in: Twentieth century sociology, op.cit., p.p.286-290.

[109] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.242-249.

[110] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.195.

[111] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.152.

[112] Ibid.

[113] V.: Antonov M., « La structure du droit : la théorie sociologico-juridique de Georges Gurvitch » in : La problématique de la structure du droit, Saint-Pétersbourg, 2004, en russe.

[114] G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, op. cit., v. 1, p.p.12-13.

[115] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.189.

[116] Ibid., p.189.

[117] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.306.

[118] R. Pound, Sociology of Law in : Twentieth century sociology, op. cit., p.317.

[119] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.189.

[120] op. cit., p.26.

[121] Encyclopedia of Social Sciences, N.Y., 1930, v. VIII, p.512.

[122] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.96.

[123] Cf. : C. Levi-Strauss, French sociology in : Twentieth century sociology, op. cit., p. 533.

[124] V.: R. Pound, Sociology of law, op. cit., p.p.317-318.

[125] G. Gurvitch, L’Expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p. 75 et suiv.

[126] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p. 135-136.

[127] Encyclopedia of Social Sciences, N.Y., 1930, v. IX, p.284.

[128] G. Gurvitch, Expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p.119.

[129] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.12.

[130] Ibid., p.17.

[131] Ibid., p.p. 11-12.

[132] Ibid., p. 19.

[133] G. Gurvitch, Sociology of Law, p.217-220.

[134] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p. 119.

[135] G. Gurvitch, L’Expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p.120.

[136] Ibid., p.120.

[137] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.96.

[138] Ibid, p.101.

[139] Ibid., p. 115.

[140] Ibid., p.119.

[141] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.241-242.

[142] V.: M. Laserson, Russian sociology, op. cit., p.675.

[143] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.192.

[144] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.120.

[145] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.1.

[146] G. Gurvitch, sous la dir. de La vocation actuelle de la sociologie, op. cit., v. 1, p.p. 447-506.

[147] V. : G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p. 53-94.

[148] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.189.

[149] G. Gurvitch, Sociology of Law, op. cit., p.58.

[150] M. Laserson, Russian sociology, op. cit., p.675.

[151] G. Gurvitch, L’idée du droit social, op. cit., p.117.

[152] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.173.

[153] G. Gurvitch, Traité de sociologie, op. cit., v. 2, p.p. 188-189.

[154] J.-M. T. « G. Gurvitch » in Revue d’histoire des facultés de droit et de la science juridique, №. 9, 1989, p. 82.

 Gurvitch s'engagera au premier plan des Archives de philosophie du droit créées à Paris, aux éditions Sirey, en 1932.

[155] Belley J.-G. « Georges Gurvitch et les professionnels de la pensée juridique » in : Droit et Société, №. 4, Paris : LGDJ, 1986, p. 359.

[156] V.: M. Antonov, « L’État social et le droit social : la perspective réciproque » in : Les problèmes d’État social, Saint-Pétersbourg, 2003, en russe, p.p. 88-92.

[157] G. Gurvitch, « Théorie pluraliste des sources du droit positif », in : Annuaire de l’Institut international de la philosophie du droit et de sociologie juridique, 1934-1935, p. 119.