Revue de la B.P.C.                           THÈMES                                 II/2003

 

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La Cour de cassation valide les perquisitions

dans les officialités au nom de la vérité

 

par  Bertrand de Belval,

Docteur en droit, avocat à la cour (Lyon)

 

 

 

1. L’affaire avait fait grand bruit : un juge d’instruction enquêtant sur des affaires de pédophilie imputées à des religieux avait ordonné en août 2001 une perquisition dans l’officialité interdiocésaine lyonnaise chargée d’instruire sur ces faits. Feu Monseigneur Billié avait publiquement regretté cette méthode faisant fi du droit canonique. Sur le plan de la procédure, la chambre de l’instruction de Versailles avait été saisie, et avait annulé la perquisition, au motif que la recherche d’une possible preuve dans une procédure canonique diligentée par l’official, pour être utilisée dans une procédure pénale laïque pouvait être considérée comme déloyale. La Cour de cassation a cassé le 17 décembre 2002, sans véritable surprise, l’arrêt de la chambre d’instruction.

 

2. La question juridique posée était en substance la suivante : le secret des « ministres du culte » peut-il faire échec aux pouvoirs d’investigation du juge d’instruction ? Dans son arrêt du 17 décembre dernier, la chambre criminelle de la Cour de cassation a posé un principe qui devrait faire jurisprudence : « l’obligation imposée aux ministres du culte de garder le secret des faits dont ils ont connaissance dans l’exercice de leur ministère ne fait pas obstacle à ce que le juge d’instruction procède à la saisie de tous documents pouvant être utiles à la manifestation de la vérité ». En d’autres termes, la manifestation de la vérité (donc la perquisition) prévaut sur le secret ecclésiastique.

 

3. Dont acte, le message paraît clair. Si de prime abord, il faut se féliciter de tout ce qui peut participer à la manifestation de la vérité, à la réflexion, cet arrêt est assez symptomatique de la place réservée au religieux dans notre société qui est moins laïque qu’athée, et qui sous la bannière de vérité se garde de chercher à comprendre la portée du secret, partant sa nécessité. De plus, la motivation de cet arrêt de ne manque de surprendre eu égard à la jurisprudence de la Cour de cassation. En effet la Cour indique en l’espèce que l’obtention de la preuve ne s’est pas faite de manière déloyale (« aucune artifice ou stratagème ») ; le contraire aurait pu être une cause d’annulation de la perquisition - et donc de confirmation de l’arrêt de la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Versailles. Rien n’est moins sûr au regard des arrêts récents. Par exemple, la Cour de cassation a jugé le 11 juin 2002 (affaire du « Testing ») « qu’aucune disposition légale ne permet aux juges répressifs d’écarter les moyens de preuve produits par les parties au seul motif qu’ils auraient été obtenus de façon illicite ou déloyale ». La loyauté de preuve est sinon un vœu pieux, du moins une peau de chagrin. Aussi, dès lors que la perquisition est diligentée selon les normes de la procédure pénale, elle n’apparaît pas contestable. C’est pourquoi, le vrai message de la Cour de cassation n’est sans doute pas à rechercher dans la (dé-)loyauté de la preuve.

 

4. A notre avis, la portée de l’arrêt se situe sur le plan de la hiérarchie des normes, à savoir l’ignorance par le droit pénal laïque du droit pénal canonique. Cette négation (car il s’agit bien de cela) n’est pas nouvelle. La tradition catholique de la France faisait que son Eglise méritait des égards, qui semblent indifférents aux juges positivistes – ces derniers ne faisant que relayer une pensée plus générale comme en témoigne le refus des plus hautes autorités politiques françaises d’inscrire dans la charte européenne des droits fondamentaux l’héritage et la mémoire chrétiens de l’Europe. En conséquence, l’arrêt de la Cour de cassation n’est que l’affirmation que la France est un pays démocratique dans le sens où il s’agit de s’en tenir aux normes issues de l’ordre politique.

 

5. Cette ignorance du droit canonique, pour n’être qu’une étape de plus dans le refus de « prendre au sérieux » le religieux, est traitée d’une manière trompeuse qu’il convient de relever. En effet, tout en posant le principe de la supériorité du droit pénal laïque, la Cour semblerait reconnaître « le secret professionnel des ministres du culte » (cf. Communiqué de l’Archevêché de Lyon, du 2 janvier 2003). Or, nous croyons que ce n’est pas exactement le cas. La Cour de cassation n’admet pas le secret professionnel des ministres du culte dans l’ordre positif français – et pour preuve : la décision du 17 décembre ! Elle se borne à rappeler l’obligation imposée au ministre du culte par « son » ordre normatif en l’occurrence canonique. La subtilité n’a sans doute pas échappé aux autorités ecclésiastiques, nonobstant le communiqué précité. Bref, la Cour de cassation prend acte des obligations canoniques, mais se garde bien d’en tirer les conséquences dans l’ordre laïque. En définitive, il apparaît que le secret professionnel du droit canonique n’est nullement sauvegardé par le droit pénal français, et encore moins consacré. Nous aurions plutôt tendance à penser le contraire. Quand bien même une procédure d’instruction canonique ne comporterait pas d’actes ou documents (susceptibles d’être saisis), un ecclésiastique dépositaire d’un secret pourrait être interrogé par un juge d’instruction de droit français. Le clerc ne pourrait pas opposer un « droit ordinal au secret », sauf à prendre de sérieux risques pénaux…

 

6. Que faut-il en conclure ? Tout d’abord, les enjeux du secret sont esquivés au nom de la vérité, l’argument faisant ‘mouche’. Certes, il est légitime qu’une instruction reflète la réalité de la manière la plus vraisemblable, surtout quand les faits à instruire sont graves. Pour autant, il ne faudrait pas que le souci légitime, répétons-le, de la manifestation de la vérité, soit le prétexte à des perquisitions qui s’apparentent davantage à des opérations de discréditation aux relents médiatiques qu’à d’authentiques recherches de preuves. A cet égard, la convocation d’un clerc ayant autorité peut être un moyen d’éviter des perquisitions qui s’accommodent mal avec les lieux du sacré et les personnes qui les servent d’une manière souvent extraordinaire.

 

7. C’est pourquoi, on n’échappe pas à une réflexion sur la portée du secret, sur sa raison d’être. Le secret, lieu de l’ultime, navigue dans les eaux profondes, des âmes souvent agitées. Toucher au secret, c’est d’une certaine manière rompre le lien qui s’est établi au plus profond de l’être. Le secret n’est pas antinomique avec la vérité. Bien au contraire, c’est au cœur de cet être, blessé, que demeure la vérité et la vie. Et le fait de confier un secret apparaît souvent comme le premier pas d’une reconnaissance d’une faute, la recherche d’un pardon et ce faisant la volonté de repartir sur le chemin de la vérité. Oui, il faut sauvegarder la confession et méditer la vie du curé d’Ars et d’autres. Le Christ n’est pas venu pour condamner les hommes, mais les sauver proclame l’Evangile. La justice politique peut-elle en dire autant ? Là encore, il y a urgence à méditer l’ordre des priorités : le religieux n’est pas accessoire à l’être, mais consubstantiel. Veritatis splendor.

 

 

Janvier 2003.

 

 

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