Centre français d'études rosminiennes

 

http://www.philosophiedudroit.org/

 

23 juin 2004

 

______________________________________________________________________________________________

 

MARIE-CATHERINE BERGEY

 

 

 

LA ROBE DE POURPRE

VIE D'ANTONIO ROSMINI

 

 

 

Annexe de l'édition 2000 (*)

Note vaticane du 31 juin 2001

 

 

 

 

 

 

Une Note Vaticane attendue

depuis un siècle et demi

 

 

Une année après la parution de cet ouvrage, un événement vient en compléter substantiellement le contenu. Ce n'est guère un événement surprenant, et l'on avait souligné dans le dernier chapitre du livre V, qu'un mouvement  en faveur d'Antonio Rosmini se précisait actuellement au sein de l'Église.

Il faut rappeler le climat du temps, et l'influence radicale de Jean-Paul II. À propos de nombreuses affaires qui entachaient la mémoire de l'Église, il fut à l'origine d'une repentance purificatrice en ce début du troisième millénaire. Cela dit, alors que demeurent encore dans l'ombre de multiples cas, celui de Rosmini n'a jamais constitué une affaire en soi, malgré l'impressionnant dossier qui figure aux archives vaticanes. Tout simplement parce que les condamnations prononcées à l'encontre de Rosmini n'ont pas porté sur des actes impliquant sa personne, ou son état, dont chacun s'accorde à souligner le caractère irréprochable.

Restait donc l'œuvre, dont certains aspects avaient été sanctionnés par Rome, et longtemps après sa mort, par le décret Post Obitum du 7 mars 1888, qui censurait quarante propositions tirées des ouvrages de Rosmini : du moins s’agit-il de ce que l'on voulait faire croire, au moyen d'une méthode quelque peu contestable. Cette censure, qui avait pour but de servir les intérêts de l'époque plutôt que la science, jeta le trouble sur la position de l'Église quant à l'interprétation de la pensée rosminienne. L'interdiction d'enseigner Rosmini dans les séminaires donna un coup fatal à la diffusion d'une pensée qui avait pourtant rayonné dès ses premières publications.

Il avait fallu le courage des Rosminiens, avec l'édition de l'œuvre complète de Rosmini, et l'acharnement de philosophes parmi lesquels Michele Federico Sciacca, et à sa suite, Maria Adélaide Raschini, Pier Paolo Ottonello, et beaucoup d'autres encore, pour que l'œuvre continuât à exister, jusqu'à connaître son ample développement actuel.

La chose culmina en 1997, lors d'importants congrès organisés à Naples par l'Institut des études philosophiques de Naples et à Rome par le C.I.R.S. et la Fondation Capograssi, pour le bi-centenaire de la naissance de Rosmini, rassemblant des chercheurs nationaux et internationaux. Ces événements furent hautement médiatisés, et à cette occasion, de nombreuses publications virent le jour, ubi et orbi.

L'Église, qui juge une œuvre à ses fruits, pouvait-elle encore longtemps conserver sa réserve envers une pensée que rien n'avait pu détruire et qui bénéficiait désormais d'une telle envergure? Pouvait-elle décemment persister dans des positions si différentes de tous les spécialistes y compris au sein de l'Institution elle-même? De plus, pouvait-elle encore assumer la contradiction entre ses positions passées, et la conduite favorable du procès de béatification, qui, il est vrai, s'applique uniquement à la personne, et, par conséquent, pouvait-elle toujours prétendre dissocier les œuvres de la personne? Le message évangélique  vise  l'unité de la personne, qui lie de façon indéfectible toutes les composantes de l'existence ; la sainteté est le couronnement d'un chemin de vie, où nulle fracture ne peut, en fin de course, subsister. Or, Antonio Rosmini, sa vie durant, a démontré l'étroite union de sa pensée et de son engagement, et particulièrement dans les instants douloureux lorsque, à Gaète, même le Pape, auquel il s'était humblement soumis sans condition, l'avait abandonné. C'est une idée qu’expose au fond le document Dominus Jesus, signé du même Cardinal Ratzinger à peine un an auparavant, en traitant de la solidarité entre le logos et l'incarnation.

 

******

 

Le jour anniversaire de la mort de Rosmini, l'Osservatore Romano titrait ainsi, mais, il est vrai, en page cinq : "Sviluppo e coerence delle interpretazioni magistrali del pensiero rosminiano" par Karl Joseph Becker, s.j.. Le choix du rédacteur n'est pas indifférent. L'article accompagnait l'événement : à cette même date en effet, un document de première importance émanait de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : Nota della Congregazione per la dottrina della fede sul valore dei decreti dottrinali concernenti il pensiero e le opere del Rev.do Sacerdote Antonio Rosmini Serbati .

Un siècle et demi après le Post Obitum, cette Note mettait un terme à la longue incertitude qui caractérisait la position de l’Église sur l’interprétation des thèses philosophiques et théologiques d’Antonio Rosmini. Revenant sur les déclarations antérieures, sans toutefois les contredire, le document évoquait le contexte qui les avait justifiées, mais qui, selon la Curie, était dorénavant dépassé : la pensée et l'œuvre d'Antonio Rosmini étaient enfin délivrées en totalité de toute suspicion.

 

 

 

NOTE DE LA CONGRÉGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI

SUR LA VALEUR DES DÉCRETS DOCTRINAUX CONCERNANT LA PENSÉE ET LES OEUVRES

DU RÉV. PRÊTRE ANTONIO ROSMINI SERBATI,

30.06.2001

 

 

 

1. Le magistère de l’Église, qui a le devoir de promouvoir et de garder la doctrine de la foi, et de la préserver des menaces récurrentes issues de quelques courants de pensée et de pratiques déterminées, s’est intéressé à plusieurs reprises durant le XIXe  siècle aux résultats du travail intellectuel du Rév. Prêtre Antonio Rosmini Serbati (1797-1855), en mettant à l’Index deux de ses œuvres en 1849, puis en démettant de cet examen l’opera omnia en 1854, par un Décret doctrinal de la Sainte Congrégation de l’Index, et ensuite, en condamnant en 1887 quarante propositions, extraites d’œuvres posthumes pour la plupart, et d’autres œuvres inédites pendant la vie, par le Décret doctrinal, nommé Post Obitum, de la Sainte Congrégation du Saint Office (Denz 3201-3241).

 

 

2.Une lecture approximative et superficielle de ces diverses interventions pourrait faire penser à une contradiction intrinsèque et objective de la part du Magistère dans l’interprétation des contenus de la pensée rosminienne, et dans leur évaluation à la face du peuple de Dieu. Cependant, une lecture attentive, non seulement des textes, mais aussi du contexte et de la situation dans lesquels ils furent promulgués, aide à saisir, et davantage encore dans un nécessaire développement, une appréciation à la fois vigilante et cohérente, au regard, comme toujours, et en tout état de cause, de la protection de la foi catholique et déterminée  à ne pas consentir à ses interprétations déviantes ou réductrices. C’est dans cette ligne que s’inscrit la présente Note sur la valeur des susdits décrets.

 

 

3. Le Décret de 1854, par lequel furent démises les oeuvres de Rosmini, atteste de la reconnaissance de l’orthodoxie de sa pensée et de ses intentions déclarées, lorsque, à propos de la mise à l’Index de deux de ses oeuvres en 1849, il écrivait au Bienheureux Pie IX : “Je veux m'appuyer en tout sur l’autorité de l’Église, et je veux que tout le monde sache que c’est à cette autorité seule que j’adhère”¹. Le Décret lui-même toutefois n’a pas eu l’intention de signifier l’adoption de la part du Magistère du système de pensée rosminien comme instrument philosophico-théologique de médiation de la doctrine chrétienne, ni entendu exprimer quelque opinion sur la plausibilité spéculative et théorique des positions de l’auteur.

 

 

4. Les événements survenus après la mort du Rovérétain avaient requis de prendre distance avec son système de pensée, et particulièrement avec certains énoncés de celui-ci. Il est nécessaire d’éclairer les principaux facteurs d’ordre historico-culturel qui influencèrent une telle distance, qui culmina avec la condamnation des “Quarante propositions” du décret Post Obitum de 1887.

 

Un premier facteur se réfère au projet de renouvellement des études ecclésiastiques promu dans l’Encyclique Aeterni Patris (1879) de Léon XIII, dans la ligne de la fidélité à la pensée de st Thomas d’Aquin. La nécessité reconnue par le Magistère pontifical de fournir un instrument philosophique et théorique, fixé dans le thomisme, apte à garantir l’unité des études ecclésiastiques par dessus tout dans la formation des prêtres dans les séminaires et dans les Facultés théologiques, contre le risque de l’éclectisme, posait les prémisses d’un jugement négatif s’agissant d’une position philosophique et spéculative, telle que la position rosminienne, qui différait par le langage et par l’appareil conceptuel de l’élaboration philosophique et théologique de st Thomas d’Aquin.

 

Un second facteur à garder présent à l’esprit est que les propositions sont extraites en grande partie des oeuvres posthumes de l’auteur, dont la publication se trouvait privée d’un appareil critique apte à expliquer le sens précis des expressions et des concepts qu’elles avaient adoptés. Ainsi fut favorisée une interprétation dans un sens hétérodoxe de la pensée rosminienne, ce qui était aussi dû à la difficulté objective à en interpréter les catégories, principalement si elles étaient lues dans la perspective néothomiste.

 

 

5. En dehors de tels facteurs déterminés par la contingence historico-culturelle et ecclésiale de l’époque, l’on doit de toute façon reconnaître que le système rosminien comporte des concepts et des expressions parfois ambiguës et équivoques qui exigent une interprétation vigilante et qui peuvent être éclairées seulement à la lumière du contexte plus général de l’œuvre de l’auteur. L’ambiguïté, l’équivoque, et la difficile compréhension de certaines expressions et catégories, présentes dans les propositions condamnées, expliquent entre autre les interprétations dans un sens idéaliste, ontologiste et subjectiviste, qui furent ceux des penseurs non catholiques, contre lesquels le Décret Post Obitum mettait objectivement en garde. Le respect de la vérité historique exige d’autre part que soit souligné et confirmé le rôle important du Décret de condamnation des « Quarante propositions », en ce que non seulement il exprimait les réelles préoccupations du Magistère contre les erreurs et les interprétations déviantes de la pensée rosminienne, en opposition avec la foi catholique, mais aussi en ce qu’il prévenait contre le fait attesté de la réception du rosminianisme dans le domaine intellectuel de la culture philosophique laïque, marqué par l’idéalisme transcendantal ou par l’idéalisme logique et ontologique. La cohérence profonde du choix du Magistère dans ses diverses interventions en la matière se vérifie dans le fait que le même Décret doctrinal Post Obitum ne se référait pas au jugement sur la négation formelle de vérité de foi de la part de l’auteur, mais plutôt au fait que le système philosophico-théologique de Rosmini était considéré comme insuffisant et inadéquat à conserver et à explorer certaines vérités de la doctrine catholique, que pourtant l’auteur lui-même avait reconnues et confessées.

 

 

6. D’autre part, on doit reconnaître qu’une lecture scientifique ample, sérieuse et rigoureuse de la pensée d’Antonio Rosmini, particulièrement dans le champ catholique de théologiens et philosophes appartenant à diverses écoles de pensée, a montré que de telles interprétations contraires à la foi et à la doctrine catholique ne correspondaient pas en réalité à l’authentique position du Rovérétain.

 

7. La Doctrine pour la Doctrine de la Foi, après un examen approfondi des deux décrets doctrinaux, promulgués au XIXe, et d’après des résultats tirés de l’historiographie et de la recherche scientifique et théorique des dernières décennies, est parvenue à la conclusion suivante :

 

On peut actuellement considérer comme désormais dépassés les motifs de préoccupations et de difficultés doctrinales et prudentielles qui ont déterminé la promulgation du Décret Post Obitum qui condamnait les « Quarante propositions » extraites des œuvres d’Antonio Rosmini. Et ceci au motif que le sens des propositions, ainsi comprises et condamnées par le même Décret, n’appartient pas en réalité à l’authentique position de Rosmini, mais à de possibles conclusions de la lecture de ses œuvres. Reste toutefois renvoyé au débat théorique la question de la plausibilité du système rosminien lui-même, de sa consistance spéculative et des théories, ou des hypothèses philosophiques et théologiques exprimées par lui.

 

Dans le même temps, la validité objective du Décret Post Obitum demeure, en ce qui regarde la prescription des propositions condamnées, pour qui les lit en dehors du contexte de la pensée rosminienne, dans une optique idéaliste, ontologique, et dans un sens contraire à la foi et à la doctrine catholique.

 

 

8. Du reste, la Lettre Encyclique de Jean-Paul II Fides et ratio elle-même, alors qu’elle situe Rosmini parmi des penseurs les plus récents dans lesquels se réalise l’union féconde du savoir philosophique et de la Parole de Dieu, indique en même temps que, par cette expression, on n’entend pas « avaliser tous les aspects de leur pensée, mais seulement proposer des exemples significatifs d’une voie de recherche qui a considérablement tiré avantage de la confrontation avec les données de la foi»².

 

 

9. L’on doit aussi affirmer que l’entreprise spéculative et intellectuelle d’Antonio Rosmini, caractérisée par une grande audace et un grand courage, même si elle témoigne d’une certaine hardiesse risquée, spécialement dans quelques formulations, en tentant d’offrir de nouvelles opportunités à la doctrine catholique en rapport avec les défis de la pensée moderne, s’est développée dans un horizon ascétique et spirituel, reconnu également par ses adversaires les plus acharnés, et a trouvé son expression dans les œuvres qui ont accompagné la fondation de l’Institut de la Charité, et celle des Sœurs de la Divine Providence.

 

Le Souverain Pontife Jean-Paul II, au cours de l’audience du 8 juillet 2001, concédée au souscrit Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a approuvé cette Note, décidée en Session Ordinaire, sur la valeur des décrets doctrinaux concernant la pensée et les œuvres du Rév. Antonio Rosmini Serbati, et en a ordonné la publication.

 

Rome, Siège de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi,

1er Juillet 2001-08-18.

 

 

+ JOSEPH Card. RATZINGER
Préfet

+ TARCISIO BERTONE, S.D.B.
Archevêque émérite de Vercelli
Secrétaire

 

+ JOSEPH Card. RATZINGER Préfet

+ TARCISIO BERTONE, S.D.B.
Archevêque émérite de VercelliSecrétaire

 

¹ ANTONIO ROSMINI, "Lettera al Papa Pio IX", in Epistolario completo, casale Monferrato,

tip. Pane 1892, vol. X, 541; (lett. 6341).

² GIOVANNI PAOLO II, Lett. Enc. Fides et ratio, n.74, in AAS, XCL, 1999 – I, 62.

 

(01124-01.01). Texte original : Italien,

trad. française : Centre français d’études rosminiennes, M.-C. B.

 

 

 

 

 

 

Dans la tradition des déclarations magistérielles, la Congrégation Romaine pour la Doctrine de la Foi rappelle qu'elle avait tour à tour condamné, puis démis, et de nouveau condamné tout ou partie des œuvres du Rovérétain. En 1849, deux ouvrages avaient été ainsi soumis à la censure de la Congrégation de l’Index, réunie à Naples, Delle cinque piaghe della Santa Chiesa, et la Costituzione secondo la giustizia soziale, dont Antonio Rosmini avait accepté humblement et sans condition le rejet. Puis, en 1854, une nouvelle mesure de la même Congrégation, siégeant cette fois-ci à Rome, et encore à l’instigation de Pie IX, déclarait  entièrement irréprochables l’opera omnia de Rosmini. Mais, le 14 décembre 1887, sous le pontificat de Léon XIII, et environ trente trois ans après la mort de Rosmini, au terme de longues et violentes controverses dont les protagonistes avaient été quelques Jésuites romains, la Congrégation du Saint Office frappait quarante propositions tirées des parutions posthumes d’autres écrits ignorés du Rovérétain.

Ces affaires, plus ou moins liées aux circonstances historiques, avaient donc suscité la difficile « question rosminienne » qui avait fait planer une ombre sur l’étude de la pensée de Rosmini, malgré l’abondance et l’intensité des développements intellectuels auxquels elle donna naissance .

La Note de 2001 clarifie alors ce flou herméneutique, en insistant sur les conditions de lecture nuisibles à la compréhension de la pensée rosminienne et, dans un cadre ecclésiologique plus général, à celle de la pensée catholique. Dès les premières lignes, la Congrégation tient à préciser en effet que c'est dans l'exercice de sa fonction, qui est de "sauvegarder la doctrine de la foi et de la préserver des pièges récurrents de pensée et de pratiques déterminées", qu'elle en est venu à examiner le contenu de l'œuvre rosminienne. Et pour justifier les différentes condamnations prises à l'encontre de la pensée de Rosmini, elle évoque les circonstances historiques et culturelles de l'époque : ce sont des interprétations de nature à faire courir de grands risques à la foi catholique et qui constituèrent les principaux motifs de la censure. Elle dénonce ainsi une réception erronée de l'œuvre rosminienne dans "les secteurs intellectuels de la culture philosophique laïque, marquée tant par l'idéalisme transcendantal que par l'idéalisme logique et ontologique" (§5). Ce qui tiendrait au langage et à l'appareil conceptuel de Rosmini jugé inadapté, car "différent de l'élaboration philosophique et théologique de saint Thomas d'Aquin" (§4). Et cela, en raison d'"une certaine hardiesse risquée, spécialement dans certaines formulations" (§9), d'une "ambiguïté", du "caractère équivoque", et d'une "difficulté de compréhension de certaines expressions et catégories présentent dans les propositions condamnées" (§5). Le système rosminien était donc incapable, pensait-on à l'époque, de fournir un "instrument philosophique et théologique" apte à garantir l'unité des études ecclésiastiques et la formation des prêtres dans les Séminaires et les Facultés de théologie et de les prémunir "contre le risque de l'éclectisme philosophique".

 

 

La Congrégation, s'appuyant sur des études scientifiques, à la fois    historiographiques et théoriques, déclare désormais dépassés tous ces "motifs de préoccupations et de difficultés doctrinales" .

 

******

 

Lorsque l'on consulte les récentes productions émanant de la Congrégation à propos de cas radicalement différents, il est vrai, comme par exemple la Notification parue en janvier 2001 à propos du livre du P. Jacques Dupuis, ou encore, un mois après, au sujet du R.P. Marciano Vidal, l'on retrouve l'identité de ton et de contenu d'un document magistériel. Une Note n'est pas une Notification, et ces deux dernières s'inscrivent dans le cadre de l'exercice habituel de la Congrégation, qui ne consiste plus en une mise à  l'Index d'ouvrages, mais en des avertissements sur des points précis tirés des titres examinés et que les auteurs sont invités à rectifier.

Dans chaque document, le Magistère rappelle donc systématiquement sa finalité, qui est de "sauvegarder et de défendre la doctrine de la Foi", et de rechercher "les ambiguïtés et les erreurs contenues dans les œuvres d'ample diffusion  qui peuvent nuire à la foi du Peuple de Dieu. …. Une telle notification s'avère nécessaire même lorsque l'auteur est prêt à corriger ses erreurs ou s'y emploie déjà" (Notification Vidal). Les mêmes expressions sont utilisées dans la Notification Dupuis, la Congrégation déclarant agir "dans le but de sauvegarder la doctrine de la foi catholique d'erreurs, d'ambiguïtés, ou d'interprétations dangereuses", en vue de dénoncer de "graves ambiguïtés et difficultés sur des points doctrinaux importants qui peuvent conduire le lecteur à des opinions erronées ou dangereuses".

Ces déclarations reprennent les termes mêmes du document Ratio agendi parut en 1997, s'inspirant de la Constitution Apostolique Pastor Bonus, qui fixe la procédure pour l'examen des doctrines suspectes : il s’agit plus précisément de son article 1 : "La Congrégation pour la Doctrine de la Foi est chargée de promouvoir et de protéger la doctrine concernant la foi et les mœurs dans le monde catholique tout entier (Conf. Const. Ap. Pastor Bonus, art.48 : AAS 80 (1988) 873). Ce faisant, elle sert la vérité et sauvegarde le droit qu'a le peuple de Dieu à recevoir le message de l'Évangile dans sa pureté et son intégrité. En conséquence, afin que la foi et les mœurs ne subissent pas de tort à cause d'erreurs répandues de multiples manières, elle a aussi le devoir d'examiner les écrits et opinons qui apparaissent dangereux ou contraires à la rectitude de la foi".

La procédure peut se dérouler de deux façons, une d'ordinaire et une autre en urgence, comme ce fut le cas de la procédure napolitaine, du fait de l'exil du Pape à Gaète. Mais même dans le cas d'une procédure d'urgence, si "un tort grave est causé ou pourrait être causé aux fidèles par (la ) divulgation (d'un écrit)" , la Session donne à l'Auteur deux mois pour corriger les questions jugées erronées". En pareil cas, la bonne volonté de Rosmini eut pu suffire à elle seule à lever toutes les équivoques qui planaient sur les ouvrages examinés, les Cinque piagghe et la Costituzione secondo la justicia soziale. Mais, dans une récente notification qui s'inspire des règles précédentes, la Congrégation      précise : "En certaines occasions, une telle notification s'avère nécessaire même lorsque l'auteur est prêt à corriger ses erreurs ou s'y emploie déjà" (Not.Vidal).

C'est assez dire la portée des ouvrages d'Antonio Rosmini, et c’est expliquer sans doute ce qui valut à son encontre un tel acharnement.

La Session se réserve également la possibilité d'entendre l'Auteur lui-même, ce qui ne fut pas le cas à Naples, malgré la présence de Rosmini dans la ville, et ses propositions maintes fois réitérées auprès de Pie IX de modifier un chapitre attaqué, concernant la nomination des évêques, dans les Cinque piagghe. La procédure napolitaine se révèlerait-t-elle ainsi entachée d'irrégularité, par l'absence de défense personnelle de l'Auteur? De même le procès tenu sous Léon XIII pouvait bien apparaître particulièrement contestable : il s'opéra à l’insu de ceux qui pouvaient en quelque prendre sorte la place de l'accusé et, en premier lieu, des Rosminiens eux-mêmes qui apprirent seulement la chose lors de la promulgation du Décret.

L'on se souvient plutôt de l'atmosphère qui, loin de toute préoccupation réellement intellectuelle, influença largement les conditions des différents procès, par la  mise en œuvre classique d'une désastreuse campagne d'opinion savamment orchestrée contre Rosmini. Cette campagne avait pris l'allure d'une guerre des libelles, sortes de pamphlets plus ou moins anonymes, diffamatoires, et absurdes, dont l'époque faisait un usage systématique, et cela, en toute impunité, ce qui serait impensable aujourd'hui. Les tenants de l'affaire eurent droit tout au plus à plusieurs injonctions de silence ordonnées par deux papes successifs, et il fallut d'ailleurs attendre l'intervention de Jean-Paul II pour que la procédure de mise à l'Index soit remise enfin en cause.

 

En la forme, il est très souvent reproché à ce type de document la sècheresse du ton. Dans le Commentaire de la Notification Dupuis, la Congrégation commente ainsi ce point : " On ne peut manquer de mentionner la question du "ton" de la Notification. (…) Le ton clair de déclaration et d'assertion d'un document à caractère doctrinal – typique d'une Déclaration ou d'une Notification de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, analogue à celui des précédents décrets doctrinaux du Saint-Office – entend communiquer aux fidèles qu'il ne s'agit pas tant d'arguments discutables ou de questions faisant l'objet de controverses, mais de vérités centrales de la foi chrétienne, que des interprétations théologiques déterminées nient ou mettent gravement en danger. C'est pourquoi, de ce point de vue, le ton est lié au contenu, car il doit être cohérent avec la finalité particulière du texte. (…) En effet, il ne s'agit pas d'un document long et complexe, mais uniquement d'énoncés brefs et affirmatifs. Cette communication ne veut pas être un signe d'autoritarisme ou de fermeté injustifié, mais appartient au genre littéraire typique de ces déclarations magistérielles, dont le but est de faire le point sur la doctrine, de censurer les erreurs ou les ambiguïtés et d'indiquer le degré de consentement demandé aux fidèles."

 

 

Quant au fond, nul ne trouvera donc étonnant que les positions d'un auteur s'exprimant dans la sphère théologico-philosophique de l'Église, soient ainsi abordées avec prudence. Les récentes notes et encycliques montrent assez combien la doctrine catholique est actuellement mise à mal par l'émergence de courants d'idées multiples, du fait de l'universalisme de l'Église elle-même, qui peuvent entraîner sur la pente du sectarisme, ce qui, plus que jamais, conduit l'Institution à une vigilance extrême. Dans la Note, une expression est à relever, qui rend compte de la position de l'Église face à la recherche intellectuelle, à propos de laquelle on attribue à Rosmini une "certaine audace risquée", aidant à comprendre que si l'on consent à l'audace, l'on en souligne le risque. Le mot se retrouve dans le Commentaire de la Notification Dupuis, qui incline cependant à admettre que l'on bouscule les certitudes : "La théologie se révèle encore plus importante à une époque comme la nôtre de grands changements culturels et spirituels, qui, en soulevant de nouveaux problèmes et interrogations à la conscience de foi de l'Église, exigent des réponses et des solutions nouvelles et même audacieuses." Mais ceci, avec discernement et une certaine réserve :    "...l'audace, si elle s'impose souvent à la conscience et à la liberté du théologien, ne fait fructifier ni n'édifie la communauté ecclésiale si elle n'est pas accompagnée de la patience de la maturation et de la confrontation continuelle à la vérité qui est le Christ." Dans la Note, en effet, il n'est formulé à Rosmini aucun reproche en ce sens, pour, bien au contraire au paragraphe 9, affirmer que la pensée rosminienne trouve son accomplissement dans les œuvres qu'il a conduites sans faillir à ce principe. Et l'on vante même, en une appréciation élogieuse, la "tentative" de Rosmini d'offrir de "nouvelles opportunités" à la doctrine catholique en rapport avec les "défis de la pensée moderne".

 

******

 

Au-delà de l'affaire Rosmini, une donnée précise la portée du document : la Congrégation déclare qu'elle ne prend pas position sur le système rosminien. Cela n'est pas dans ses attributions. Le Cardinal Ratzinger insiste, dans les formes habituelles : la préoccupation du Magistère n'est pas d'exprimer un jugement définitif sur la validité du système rosminien, elle demeure en cela cohérente avec ses attitudes antérieures : "Le Décret (de 1854) n'a toutefois pas entendu signifier l'adoption de la part du Magistère du système de pensée élaboré par Rosmini". On ne le fera pas davantage maintenant, et il est indiqué, en s'appuyant sur l'Encyclique Fides et ratio qui citait Rosmini parmi les grands auteurs de la pensée catholique moderne, Newman et Maritain, que l'"on n'entend pas – formule récurrente – avaliser tous les aspects de leur pensée". La Congrégation vise uniquement à préserver l'intégrité de sa doctrine, et non à s'engager dans des débats théoriques, qu'elle renvoie aux spécialistes. Du reste, les fameuses propositions suspectées appartiennent non au domaine de la philosophie, mais à celui de la théologie, c'est ce que du moins cette affaire peut laisser croire. Mais voici que, entraînée dans la confrontation rosminienne, et par la nature même de l'œuvre qui l'avait fait naître, l'Église ne put en rester à        la limite qu'elle croyait maintenir fermement, en raison même de sa fidélité à une méthode à laquelle elle venait de réaffirmer son attachement, la plongeant dans un paradoxe difficile à résoudre.

Et, en effet, il y avait là une contradiction à assumer, d'où l'équivoque des décisions successives, pouvant laisser à penser à une apparente incohérence entres elles. C'est ce qui caractérise en réalité la véritable question rosminienne : qu'on le veuille ou non, elle dépasse largement le champ ecclésiologique, parce que, tout simplement, la pensée ne peut se contenter d'un cadre dogmatique. Le Docteur Angélique lui-même avait été mu par une aspiration identique, libérant la pensée de tout entrave méthodologique. C'est pourquoi il avait traversé une épreuve semblable lorsque l'évêque de Paris, poussé par quelques savants dominicains, avait prononcé une sentence contre ses écrits accusés d'une même audace et qualifiés, comme pour Rosmini, d'hérétiques en théologie et absurdes en philosophie!

Dans une voie qui lui était propre, Rosmini avait élaboré un système de pensée, et non une dogmatique, à partir de son œuvre première, dont le titre est un indice : le Nouvel essai sur l'origine des idées, en réponse à l'Essai sur l'entendement humain. Le but de Rosmini était de restaurer le lien de la philosophie et de la théologie : il n'était en aucune façon de soumettre la première à la seconde. Mais ceci pouvait laisser place à des dérives d'interprétation. Et, dans une atmosphère peu favorable à l'accueil d'une pensée nouvelle, nul ne fit attention aux précautions que Rosmini avait eu soin de prendre pour en ménager la réception, pour qui le lisait honnêtement, du reste, la Note en convient. Mais l'audace était bien d'avoir poussé l'Église à accomplir une démarche intellectuelle qui la dépassait, ou qui sortait de son champ propre. D'où le risque de se heurter à la prudence légitime du monde ecclésiastique qui n'a pas pour mission d'évoluer dans le domaine de la philosophie. Et c'est ce dont témoignent avec éclat tous ces documents dont le sens principal est de rappeler une telle limite. Le peuvent seulement ceux qui ont le courage nécessaire à l'entreprise spéculative et intellectuelle, un courage que la Note reconnaît à Rosmini.

.

*******

 

Mais afin de comprendre cette Institution aux déclarations aussi contradictoires malgré ses dire, il faut revenir sur les difficultés du défi que Rosmini avait tenté de relever et évoquer en quelques mots le contexte intellectuel de cette période.

Les débats suscités par les courants de pensée illuministes et, de manière plus proche, par le kantisme, avait attiré la curiosité de Rosmini, dès son plus jeune âge. Très tôt, avant même d’accéder à l’Université de Padoue, où il fit sa thèse de doctorat, il s’était intéressé à tout ce que l’esprit du temps avait fourni à son esprit critique, puisant dans l’immense bibliothèque familiale du Palais Rosmini, non seulement fort riche, mais, surtout, ne laissant rien passer des grandes nouveautés de l’époque. Confronter la philosophie chrétienne aux nouvelles catégories modernes de la pensée était une gageure qui lui permit d’asseoir son système propre. Ce qui l’exposa aussitôt aux attaques de contradicteurs, dont les plus acharnés étaient les Jésuites de Rome, ceux-là mêmes qui furent à l’origine des condamnations qui culminèrent dans le Post Obitum de 1888. Pour comprendre la controverse, il faut remonter à son œuvre de jeunesse, le Nouvel essai sur l’origine des idées, qui servit de base théorique à un système aux innombrables facettes, et qui atteignit ensuite son apogée dans l’œuvre de maturité, la Théosophie. Après un examen critique de l’ensemble des systèmes de pensée relatifs à l’activité de la raison et à la loi cosmologique qui préside à l’acte même de raisonnement, Rosmini reprend la question déjà posée dans la préface du Nouvel Essai : « Qu’est-ce que la lumière de la raison ? ». Il dénonce les erreurs qu’il impute à la raison, pour aller plus avant dans la recherche de la vérité qu’il situe en-deçà de tous ces systèmes, en « cette Lumière médiatrice entre l’esprit et les choses qui constitue et qui crée la nature de l’intelligence elle-même » (Nuovo Saggio, p. XXVI, - ed. 1875) .

Cette approche, beaucoup la reçurent sans comprendre – sans vouloir surtout comprendre – les nombreux aspects qui permettent d’interpréter exactement la pensée profonde de leur auteur, si bien qu’il fut facile à certains détracteurs d’y percevoir le spectre de l’ontologisme, et, pire encore, mais dans la logique du premier terme, du panthéisme. Les méthodes du soupçon furent celles du temps : la délation par des écrits anonymes auxquels Rosmini dut répondre pour ne pas laisser des erreurs nuire à la réception de son œuvre. Si bien qu’à deux reprises, devant l’intensité des débats, pour ne pas dire la violence des attaquants, Grégoire XVI en 1843, et Pie IX en 1851, durent faire taire les partis par une injonction de silence, jusqu’au Dimittantur de 1854.

Comment admettre alors que trente ans après, sous Léon XIII, le Pape de l’infaillibilité, une nouvelle convocation de ce qui s’appelait désormais la Congrégation du Saint-Office, put aboutir à la condamnation de quarante propositions tirées de l’œuvre posthume de l’infortuné Rosmini?

Malgré les diverses décisions précédentes, les choses s’étaient envenimées au fur et à mesure des productions du Rovérétain, et en raison de l’attrait que celui-ci commençait à exercer, d’autant que non content d’écrire, il avait fondé un Ordre dans le Piémont, l’Institut de la Charité. À Naples, l’on avait étouffé une influence possible sur tous ceux qui voyaient en Rosmini un soutien au courant libéral modéré, y compris au sein de l’Église. Restait donc un courant d’idées auquel on allait s’attaquer, un nouveau "chantier" en quelque sorte, et une fois le calme politique à peu près revenu, les polémiques reprirent, toujours menées activement par des Jésuites romains, notamment les rédacteurs de la Civiltà Cattolica, dans un contexte philosophique et surtout théologique marqué par la Révolution française.

Cette fois-ci, les choses se passèrent au sein de l’Église, et le climat de restauration du pouvoir pontifical sous Léon XIII en favorisa les développements. À défaut d’un pouvoir temporel sans cesse réduit, le Pape cherchait à redonner à l’Église sa puissance intellectuelle et spirituelle, menacée par certaines tendances qui ébranlaient les fondements de la pensée catholique. Le Syllabus de 1867 et le Concile Vatican I (1869-70) furent les deux événements qui tentèrent de porter remède à la déperdition philosophico-théologique de l’époque, et de ramener les esprits à l’orthodoxie d’une ligne établie par le concile de Trente. Le mouvement culmina en 1879, avec l’Encyclique Æterni Patris de Léon XIII, en faveur du système thomiste comme unique garant de la doctrine, du fait de sa méthode, déclarée seule capable de combattre les erreurs du temps et de maintenir, sur une base éprouvée, les interprétations de la pensée catholique. Dans cet esprit, il n’y avait pas de place pour le système rosminien qui, aux yeux de ses détracteurs, en différait dangereusement par sa méthode et du fait de quelques unes de ses assertions trop novatrices. Ce furent alors les représentants d’un néo-thomisme intransigeant et discutable qui se chargèrent  de trouver dans les élaborations rosminiennes les arguments qui en permirent la condamnation. L’on surmonta une difficulté, constituée par les termes du Dimittantur qui portaient sur toute l’œuvre du Rovérétain, mais non sur les publications posthumes : et c'est celles-ci que l’on s’empressa d’examiner à la lumière d’une interprétation thomiste à la mode. L’on en extirpa des extraits non corrigés par l’auteur, et privés de leur contexte. La Civiltà se déchaîna, et, avec l’appui du Pape il est vrai, publia articles sur articles. Dans un numéro de 1885, ces quelques lignes résument les accusations : « Rosmini est un janséniste en théologie, un panthéiste en philosophie, et un libéral en politique ».

Comment avait-il été possible d’en arriver là ? Après avoir écarté les philosophies récentes, de l'empirisme et du sensualisme au kantisme, Rosmini fait reposer son système sur l’idée suivante : l’activité cognitive est fondée sur l’acte de l’esprit qui autorise la connaissance au moyen d’un mouvement spontané de la conscience, et cela avant même la mise en œuvre de la raison. L’esprit saisit immédiatement l’identité ontologique de l’objet. Cette première vérité préside à l’existence même de la chose que l’on atteint ainsi, et désigne l'être idéal, ou l'être indéterminé. Elle n’est pas perçue par l’analyse qu’effectue la raison à partir des caractères sensibles qui en permettent la classification conceptuelle, autrement dit par "abstraction", mais par une illumination de l’esprit qui reconnaît d'emblée l’identité ontologique de la chose à connaître. Et pour déterminer le mode propre de cet acte initial, universalisateur et objectivisant, Rosmini élabore une définition de l’être et de l’étant, selon des modalités qu’il ne cessera d’affiner jusqu’à la fin de ses jours, du Nouvel essai sur l’origine des idées, publié en 1830, à la Psychologie, à l’Anthropologie surnaturelle, à la Théodicée, et à cette Théosophie posthume dont on se servit pour attaquer sa conception.

L’idée développée pouvait être interprétée d’un point de vue dont Rosmini avait lui-même tenu à se démarquer, en particulier dans les chapitres de la Théosophie consacré à ce sujet. Mais peine perdue. L’on avait là une philosophie qui différait du système thomiste par la méthode et par l’appareil conceptuel, ce que rappelle la Note de juillet 2001 ; et, à l’époque de Léon XIII, une telle « audace », après tant d’années difficiles, n’était pas de mise. Toute innovation était suspecte des maux d’une modernité dont les effets les plus marquants avaient pris la forme des cris populaires et des canons massés devant le Quirinal en 48! Les mentalités n’étaient donc pas prêtes à avancer, du moins ne voulaient-elles pas en prendre le risque. L’Église, se remettant mal de ses souffrances – le Pape ne se considérait-il pas « prisonnier en ses États » – se devait de retrouver une unité que les affaires politiques avaient minée. De plus, les accusations furent entretenues par la difficulté à interpréter certains concepts rosminiens.

Si bien que l’on en vint à attribuer à Rosmini des positions que lui-même avait voulu combattre! Ainsi, sur la question de l’ontologie et du panthéisme, Rosmini s’était vivement opposé à Gioberti, mais c’est au côté de ce dernier qu’il subit la Censure de 49! Il faut aussi souligner les erreurs d’appréciation et d’analyse que commirent les censeurs de Rosmini, confondant allègrement par exemple idéalisme ontologique et idéalisme objectif (P.P. Ottonello, L’ontologia di Rosmini, Japadre, L’Aquila-Roma 1989, L’attualità di Rosmini, Japadre, L’Aquilà-Roma, 1989). Mais les tenants de la pensée catholique officielle avaient une obsession : écarter tout ce qui touchait de près ou de loin à la culture établie, sans voir qu’en Allemagne, Kant, et plus encore, plus proches de Rosmini, Fichte et Hegel, avaient déjà suivi une démarche que l’on ne pouvait ignorer, et que Rosmini avait entrepris, après un rigoureux examen critique, de recevoir et de dépasser. D’où le sens de cet être idéal, qui sauvait l’esprit de ses déterminations pour le libérer. Car personne n’avait perçu, dans le feu de la disputatio, l’idée-clef du système rosminien : Rosmini n’avait pas seulement contribué à redonner à l’esprit ses lettres de noblesse, en le délivrant des conditionnements du sensible. Il en avait fait le siège de l’unité fondamentale de l’esprit et du corps, à travers le pré-phénoménologique "sentiment fondamental d'exister", comme expression de la personne (cf. J.-M. Trigeaud, « Au risque de renaître », préf. de l’Introduction à la philosophie de Rosmini, B.P.C., Bière, Bordeaux, 1992).

Mais il y avait aussi un autre élément, qui entachait l’idée même de théosophie à Rome en cette fin de siècle. New York, en 1875, voyait la fondation de la Société théosophique, par le grand maître de la franc-maçonnerie américaine et par Helen Blavatsky, – ce que rappelle également P. P. Ottonello (Rivista Rosminiana, oct. 2001, p. 324) – , laquelle était fort connue des Italiens pour avoir adhéré, au côté de Mazzini, à La Jeune Europe, et pénétré, avec les troupes de Garibaldi en 1867, en terres pontificales. La doctrine théosophique dont elle avait été le chantre emphatique fut d'évidence la crainte des censeurs de Rosmini.

Le 14 décembre 1887, un décret, publié fort discrètement le 7 mars 1888, condamnait quarante propositions de Rosmini, relevant des thèmes habituels de la pensée doctrinale de l’Église, tels que le mystère de la Sainte Trinité, le mystère de l’Incarnation, le caractère baptismal, le sacrement de l’Eucharistie ou encore un thème objet de débats nombreux et constants, la question du péché originel, celle-là même qui avait fait l’objet de vives controverses avec les Jésuites.

Sur cette affaire, le mieux est de se reporter aux abondants travaux de Mgr Giorgio Giannini, doyen de l’Université Pontificale du Latran, spécialiste de la pensée thomiste, qui élabora en 1985 une défense dont l’accusé n’avait pu bénéficier un siècle plus tôt. Il s’appuie du reste sur des travaux antérieurs, dont ceux de Lorenzo Billia, qui, en 1889 déjà, avait cherché à démontrer la parfaite orthodoxie des thèses rosminiennes (G. Gianinni, Esame delle 40 proposizioni rosminiane, Bib. Stud. Rosm., 1985 ; Scritti su Rosmini, id. 1994 ; La Metafisica de Antonio Rosmini, Conv. Filos. ed., Cordoba /Arg., 1997). D'autres auteurs encore auraient pu être utilisés, tel un cardinal dominicain espagnol, que cite Lockhart dans sa biographie.

Les propositions étudiées sont des fragments de textes, privés de leur contexte, et elles comportent des lacunes qui changent complètement le contenu des positions de Rosmini, comme le souligne Giannini, en s'abstenant de tout commentaire sur les raisons de cette singulière altération du texte original. De plus, les textes ont été traduits en latin, modifiant substantiellement le sens de certaines expressions. En outre, certains de ces textes ont été tirés d’ouvrages posthumes, dont la correction fut privée du contrôle de leur auteur. Il s’agit avant tout de la Théosophie publiée en 1859, trois ans après la disparition de Rosmini, et du Commentaire de l’Introduction à l’Évangile de Saint Jean, en 1882.

Giannini s’est donc chargé de remettre de l’ordre dans les données incriminées, et de les replacer dans la perspective rosminienne, opération élémentaire en toute exégèse, et avant tout procès! Après avoir en quelque sorte recousu les phrases et mis en parallèle les thèses avec des textes tirés d’autres ouvrages, il les examine à la lumière du système rosminien, les  confronte au système thomiste, et les discute enfin dans l’esprit de la tradition doctrinale et en référence aux textes fondateurs. Il réussit à ôter toute ombre aux propositions rosminiennes, qui retrouvent plus clairement leur logique propre et en révèlent l'unité en profondeur. C’est ainsi que la question du mystère de la Trinité, ou plutôt de la connaissance que l’homme peut en avoir, ne peut se comprendre que si l’on connaît cette notion de l’être idéal, qui hantait Rosmini depuis son plus jeune âge, quand il en débattait dans sa correspondance avec ses amis Tevini et Sonn. Marqué par une approche platonicienne qui pouvait le conduire à cet ontologisme suscitant la méfiance, Rosmini signale lui-même les écueils d'interprétation de ses assertions. Après tout, Augustin, Thomas, Bonaventure n'ont pas fait différemment. Mais la méthode rosminienne s’ouvrant aux acquis de la pensée la plus actuelle de son époque, c’est cette nouveauté qui posa quelques problèmes de lecture que ne purent ou ne surent résoudre correctement les censeurs de 1887, lesquels redoutaient ce qui pouvait de près ou de loin toucher à la modernité.

Depuis le Concile de Trente il est vrai, l'Église avait adopté le système thomiste, comme le plus apte à appareiller, en quelque sorte, la pensée catholique, et l'on était allé jusqu'à admettre que la pensée philosophique soit libérée de la théologie, en restituant à la raison son autonomie. Mais en ce milieu       du XIXe siècle, les temps étaient chargés d'incertitudes conceptuelles, et les nouveaux courants de pensées faisaient peur, peut-être parce qu'on ne les dominait pas assez. Quelle réception connut alors l'entreprise de Rosmini qui, à la demande des papes eux-mêmes, avait tenté de venir au secours d'un malaise devenu une des plaies de l'Église? Aux yeux de l'Institution, le système rosminien était-il de nature à remplacer le système thomiste? La réponse de Léon XIII fut claire et l'on réaffirma le choix thomiste, ce que la Note rappelle en évoquant l'encyclique Æterni Patris, qui reflétait la stricte observance vaticane en matière "d'entreprise spéculative et intellectuelle", le système rosminien fut pratiquement banni et la formidable tentative de Rosmini d'offrir de nouvelles opportunités à la pensée catholique, et non à la doctrine, comme le dit la Note, était restée ignorée, dans l'ombre des certitudes thomistes. Comme les moyens employés ne furent pas à la hauteur du débat, et que les accusations portées contre les propositions rosminiennes n'ont pas résisté à l'histoire, l'Église a su donc remettre les choses à leur place. La validité du système rosminien en demeure inchangée.

 

******

 

Mais le document fait silence sur d'autres enjeux plus politiques, malgré leur apparente importance et l'éclat des nombreux récits portant sur le sujet : ils sont peut-être moins capitaux que le précédent, parce qu'ils appartiennent à des sphères plus immédiates, et donc dépassées, il s'agit de l'histoire de l'Italie pendant le Risorgimento d'un côté, et de la réforme des Institutions ecclésiastiques de l'autre. C'est du reste en référence à ces deux domaines que porta la condamnation de Naples. Mais la Note n'en souffle mot, opérant ainsi une hiérarchie dans son jugement. L'histoire n'est plus, et le Concile Vatican II est survenu pour adopter bon nombre de propositions rosminiennes. Sans négliger pour autant la portée des faits, la Note privilégie donc la pensée, à laquelle tout est  subordonné et qui met en jeu la liberté de l'esprit, sans laquelle un être ne peut vivre : l'Église ainsi se fait un devoir de la défendre et de la promouvoir. L'Église, redisons-le, ne prend pas de position quant au système qui lui semble le meilleur à cette fin. Mais elle dégage l'œuvre rosminienne d'entraves remontant à une époque désormais révolue. Le document Dominus Jesus procure l'éclairage qui, loin des reproches qu'on a pu formuler à son encontre, suscite au contraire un mouvement à son tour audacieux : après avoir invoqué les données de la doctrine et dénoncé les présupposés philosophiques qui pouvaient en dénaturer l'unité, ce texte insiste sur la nécessité de la réflexion : "Le salut se trouve dans la vérité. Ceux qui obéissent à la motion de l'Esprit de vérité sont déjà sur le chemin du salut". Et plus loin de conclure : "Tous les hommes {…} sont tenus de chercher la vérité". Rosmini était l'un de ceux qui se sont  sentis précisément tenus : l'Église l'a ainsi reconnu comme tel.

 

******

 

C'est alors que toute la presse italienne titre sans attendre, le jour même, et cette fois-ci, en première page : "La voie au dialogue avec la modernité" et "Les plaies de Rosmini enfin guérie", affirme Domenico Del Rio dans L'Avvenire, faisant allusion au titre de l'ouvrage stigmatisé à Naples ; "Une décision attendue depuis un siècle et demi", La Stampa ; "Le Vatican réhabilite Rosmini", Corriere della Serra, mais non sans une certaine modération : "Ratzinger réhabilite Rosmini, mais seulement à moitié". Autant d'exclamations qui témoignent de la force d'une déclaration que l'on n'attendait plus.

Réhabilitation : l'expression s'est communément imposée. C'est peut- être oublier un peu rapidement que toute l'œuvre de Rosmini n'avait pas été condamnée en son entier, et que, une fois encore, le choix des propositions incriminées était largement sujet à caution. Et, surtout, que Rosmini n'était coupable en rien. Du reste, c'est bien ainsi que les auteurs de la Note le conçoivent, en évoquant clairement l'interprétation avec laquelle on ne doit pas appréhender le système rosminien. Les condamnations y sont donc quelque peu révisées  sous un angle de vue nouveau, et assez surprenant : on pourrait aller jusqu'à dire qu'elles visaient non la pensée rosminienne, mais ceux qui la manieraient avec des outils conceptuels dangereux pour l'intégrité de

 

Très vite, les ténors de la question rosminienne et tous ceux qui, dans la discrétion , avaient soutenu la cause rosminienne, étaient  interviewés. Le P. Umberto Muratore, devenu depuis général de la province italienne, le jour même dans l'Avvenire assurait qu'enfin était arrivé le "moment juste". La formule renvoyait sans doute à celle de Paul VI qui, après avoir lui-même engagé la révision du procès Rosmini, avait déclaré en 1976 que la "suppression de la condamnation n'était ni fondée, ni opportune". C'est le moment juste, dit encore P. Muratore, de l'indispensable dialogue entre la tradition et la modernité, qui faisait tant peur, mais dont l'Église a compris l'urgente nécessité, restituant ainsi à l'œuvre de Rosmini la place qu'elle mérite dans cette voie.

Quelques jours plus tard, Antonio Stagliano, professeur à l'Université Grégorienne, reprenait, dans l'Osservatore Romano, le mot d'audace, pour en     renforcer la signification : "Audace de la pensée, liberté chrétienne et obéissance ecclésiale". Il apporte une précision qui eut dû intéresser les contradicteurs de 1887 : Rosmini, peu de temps avant de mourir, était en train d'écrire un opuscule traitant du problème de l'obscurité linguistique dont on l'accusait déjà : "Le langage théologique" ; "le théologien doit procéder en toute liberté, résume ainsi Stagliano, mais il n'est pas un "cavalier seul, il vit dans l'Église, et sent avec l'Église", soulignant de la sorte l'extrême difficulté à laquelle l'homme de réflexion est confronté, lorsqu'il cherche, comme Rosmini, à unir la foi et la raison. Il faut noter en l'occurrence tout l'intérêt de cet article paru dans l'organe même du Vatican : il pose en effet le problème du rapport entre la pensée et la théologie, montrant ainsi que l'Église s'engage, avec prudence certes, dans la voie de cette "audace", après un certain recul néo-thomiste, et exhorte même à s'y engager avec elle, confirmant les propositions de Fides et Ratio et de Dominus Jesus.

 

******

 

Les retentissements de la Note furent d'importance. En particulier du côté de ceux qui avaient joué un grand rôle dans l'affaire rosminienne. Mais il est vrai que, depuis longtemps, le champ des adversaires de Rosmini s’était considérablement réduit. Et les plus coriaces ont été peut-être les premiers à revenir radicalement sur leur attitude passée. La Civiltà cattolica, qui avait été le lieu d'un tel affrontement aux conséquences désastreuses, n'avait pas manqué, à plusieurs reprises, d’en porter témoignage dans ses colonnes. Au cours de l’année 2001, plusieurs numéros de la revue furent consacrés à cette "repentance" émouvante, et pas seulement d’ailleurs en ce qui concerne la question rosminienne. Peu de revues en sont capables. L’éditorial du 20 octobre 2001 rappelle ainsi que, depuis Vatican II, le périodique avait commencé à « regarder l’œuvre du Rovérétain avec intérêt et sympathie », reprenant une lettre du p. Roberto Tucci s.j., aujourd’hui cardinal, s’adressant en ces termes à Mgr Riva, qui avait assuré la publication d’une nouvelle édition des Cinque piaghe : « Ainsi passent les polémiques d’un temps, qui traitaient de choses qui appartiennent au passé et, en ce qui concerne notre revue et ses rédacteurs, sans laisser de traces profondes, pour laisser place à notre admiration pour la figure de Rosmini, la profondeur de sa vie spirituelle, et l’élévation de son esprit et de sa doctrine, et ce, aujourd’hui, grâce à l’œuvre clarificatrice et méritante menée sans ombre par des pères rosminiens ». Et d’insister sur la place non négligeable du Rovérétain parmi les précurseurs de Vatican II, en raison, notamment, de sa conception originale du rôle des fidèles laïcs dans l’Église ; et d'indiquer que Jean XXIII lui-même avait souhaité la canonisation de Rosmini avant l’achèvement du concile. Mais la Civiltà s’attacha aussi à la pensée philosophique et théologique sur laquelle elle réunit diverses études, comme celles du p. F. Évain s.j., auteur d’une thèse française sur la philosophie rosminienne (F. Évain, Être et personne chez A. Rosmini, Paris, Beauchesne 1981, préf. H. Gouhier) .

D'où l'intérêt du premier article de l'Osservatore signé d'un Jésuite, portant ainsi la marque de cette reconnaissance qui, du reste, avait été celle de toujours, car, en réalité, les Jésuites qui avaient pourtant eu une influence décisive dans les condamnations, avaient été minoritaires.

 

L’ontologie rosminienne trouve bien des échos de nos jours. « Antonio Rosmini  ontologiste ? » Tel est le titre d’un article de William Daros, en 1981, dans la Rivista Rosminiana, où le philosophe argentin démontre avec vigueur que Rosmini, incompris de ses détracteurs, distingue, en reprenant Thomas d’Aquin, l'« esse deductum a Deo », ou encore l’« abstracto divino » (non humain) qui est autre (l’être idéal) sans être Dieu. Et l’auteur de résumer la position   rosminienne, à l’aide de la terminologie thomiste : “L’être idéal, dont nous avons l’intuition en sa forme innée, n’est pas Dieu (lequel est l’être personnel réel infini), mais une entité participative qui procède de Dieu, sans être Dieu, et qui, sous certains aspects, peut s’appeler divine, et, sous d’autres, créée". Pier Paolo Ottonello (connu par ses études classiques au sein même de la Riv. Rosm. qu'il dirige) a rassemblé dans son Ontologie de Rosmini différentes approches sur ce thème de réflexion. Se fondant sur la Théosophie d’Antonio Rosmini, il fournit les clefs théoriques qui permettent de comprendre l’objectivité de l'être initial, possible ou indéterminé dans sa différence avec l'être nécessaire et inconnaissable en Dieu, et dans sa distinction d'avec l'être actuel ou déterminé. Les travaux immenses de Maria Adelaide Raschini sont enfin à consulter, parmi lesquels Le principe dialectique dans la philosophie d’Antonio Rosmini (Milan, 1961) qui définit les principes du discours ontologique de Rosmini. Dans ses Études sur la théosophie rosminienne, Gênes, 1985,  M. A. Raschini éclaire ainsi la solution du problème ontologique rosminien, en dégageant l’ensemble des matériaux qui justifient la méthode rosminienne. S'y ajoute récemment l'approche originale de Franco Percivale, i.c., Da Tommaso a Rosmini, Venezia, Marsilio, 2003, à partir d'une étude informatique du vocabulaire thomiste de l'idée de l'être.

Ces auteurs, choisis parmi beaucoup, font clairement saisir que l’ontologie de Rosmini, loin d’être enfermée dans les limites de l’interprétation hâtive des contradicteurs du XIX e siècle, s’épanouit bien au contraire dans le vaste champ d’une pensée assumant une haute tradition métaphysique et philosophique en solidarité avec la théologie. Et, en effet, l’on ne peut comprendre pleinement la dimension ontologique de ses positions que si l’on étudie parallèlement la question de la Grâce, et donc, de la charité. Rosmini ne se contenta pas d'ailleurs de la développer dans ses écrits, mais elle fut aussi l’œuvre de sa vie et de ses engagements, jusqu’au nom symbolique donné à l’ordre qu’il fonda en 1828 : l’Institut de la Charité.

 

******

 

Qu'en est-il aujourd'hui de la réception de l'œuvre rosminienne en France? Fort étudiée dans le monde entier, elle ne semble curieusement pas intéresser le public français. Mais faut-il pour autant prétendre que la pensée de Rosmini n’avait pas franchi les Alpes. Sûrement pas. Contrairement à une idée bien établie, Rosmini entretenait des rapports étroits avec bien des penseurs internationaux, parmi lesquels, en France, Victor Cousin, La Mennais, comme l'atteste sa correspondance. Il y eut même des contacts directs avec La Mennais, avant que l’auteur du Livre du peuple ne subisse le sort que lui réserva la Congrégation de l’Index ; à la différence de Rosmini, il avait refusé de se soumettre. En ce qui concerne Victor Cousin, Rosmini lui faisait régulièrement hommage de ses publications et cela, jusqu’à la fin de sa vie, ainsi qu’on peut l’apprendre, entre autres, par une lettre datée de 1838 pour l’Antropologia, de 1848 et de Milan, pour la Costituzione et l’Unità d’Italia, ou encore de 1851, pour la Psicologia, qui fut traduite en français en 1888, par E. Segond, aux éditions Perrin. Le même Victor Cousin le fit élire correspondant à l’Institut        de France.

Les idées, comme chacun sait, appartiennent à tout le monde. Mais enfin, de curieuses coïncidences ouvrent à l’interrogation. C’est ainsi que Régis Jolivet, en 1953, aux éditions Vitte, publiait un petit opuscule, De Rosmini à Lachelier, essai de philosophie comparée, qui soulève l’épineuse et éternelle question de l’apparition  en simultané de quelques idées, et pas des moindres, dans les œuvres de personnages fort connus. L’affaire est classique, et l’on sait le peu de moyens pour en découdre. Mais Jolivet ne s’embarrasse pas de formules, et, dans le premier chapitre de son ouvrage, il n’hésite pas à rapprocher les dates des voyages italiens de Lachelier en 1868, à Domodossola, d’où ce dernier écrit à Boutroux ; et  il suppose la fréquentation plus que probable de la bibliothèque rosminienne dont le site s’enorgueillissait. Et de s’inquiéter de savoir si « Lachelier n’aurait pas subi directement, souligne-t-il, l’influence de Rosmini », et plus subtilement, « si sa pensée n’avait pas été orientée, dans les années de réflexion et de méditation qui ont précédé la composition du Fondement de l’induction et, surtout, de sa Psychologie et métaphysique ». Jolivet établit d’autres chronologies à l’appui de ses remarques : Rosmini, 1797-1855, Lachelier, 1832-1917 ; thèse de Lachelier, 1871, parution de sa Psychologie, 1885, dans la Revue de Psychologie, en 1885, et en volume en 1916. De plus, ajoute-t-il dans une petite note qui en dit long : « Lachelier avait été reçu premier au concours d’agrégation de philosophie en août 1863. Or, le troisième de la liste des agrégés, dans ce même concours, était E. Segond, qui devait plus tard publier une traduction française de la Psicologia de Rosmini, précédée d’un exposé général de sa doctrine. On peut se demander, commente Jolivet, si Lachelier n’aurait pu être initié par ce camarade d’étude, dont l’enthousiasme était grand pour la philosophie de Rosmini, pour la doctrine de celui-ci » ; le même Segond qui publiait en 1889 la traduction en langue française de la Vie d’Antonio Rosmini par William Lockhart, augmentée de nombreux développements sur la pensée du Rovérétain.

Mais, surtout, Jolivet n’hésite pas à appeler « similitudes », ou encore « ressemblances frappantes », certaines des assertions fondamentales de Lachelier, et il évoque « la parenté des solutions » au point d’user des « mêmes formules », étayées de références qui le vérifient (note 161, p 58 ; op. cit.) ! Il est vrai, se plaît-il à préciser, que « les œuvres éditées de Lachelier ne font mention d’aucun ouvrage, ni même du nom de Rosmini »! Jolivet s’attache ainsi à démontrer certaines « similitudes », euphémisme dont il use courtoisement. Considérant un problème fondamental de la philosophie, celui des principes de la connaissance et du réel, il rapproche le cheminement de Lachelier de celui qu’il définit comme son prédécesseur italien, tout ceci exprimé « sensiblement dans les mêmes termes », en formulant les mêmes hypothèses, selon une méthode identique, en usant des mêmes arguments et en adoptant la même position critique à l’égard du sensualisme, de l’empirisme et du criticisme kantien, pour en venir aux mêmes conclusions.

 

Et, comme l'indique J.-M. Trigeaud :

«À partir du rôle plus que majeur joué par Rosmini, institutionnellement reconnu et traduit en France, comment ne pas alors relire autrement         la tradition philosophique qui fera le renom de notre pays, de Lachelier à Alain, en passant par Lagneau, Lequier, Lachièze-Rey, Delbos, Hamelin, Brunschwicg, et qui laissera la marque que l’on sait, sur l'enseignement de classe terminale et de première supérieure des établissements publics. S’il est d’usage en effet d’invoquer l’influence de Rosmini en milieu chrétien, jusqu’à certains philosophes qui y appartiennent en totalité ou en partie (Blondel, Nédoncelle, Lavelle), il est plus rare d’avoir à la faire admettre dans la meilleure part du domaine laïc, voire positiviste français ; or c’est bien le phénomène qui s’est produit, touchant la théorie de la connaissance et de la rationalité critique. L’étrange abandon de la mémoire qui a frappé Rosmini en France pourrait s’expliquer ainsi : par un certain refus de reconnaître une telle dette envers le père humilié.»

 

Marie-Catherine Bergey

 

©Centre français d’études rosminiennes (Bordeaux-France), janvier 2004,

Bibliothèque de Philosophie Comparée

 

 

(*). Cette annexe figure dans l'édition en langue espagnole parue le troisième trimestre 2004 aux Ediciones Cristiandad, Madrid.