Centre français d'études rosminiennes

janvier 2002

http://www.philosophiedudroit.org/

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La B.P.C. remercie le p. Gianpaolo Salvini, directeur de la Civiltà Cattolica,

d'avoir bien voulu autoriser ces traductions et leur publication

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Extrait de La Civiltà Cattolica, 20 octobre 2001-11-28

 

EDITORIAL

 

 

La "Note" vaticane sur Antonio Rosmini

 

 

Une récente Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (cf. pp. 168-17 1) a comme objet l'interprétation "authentique" des déclarations que les Congrégations romaines ont émises sur les controverses de l'œuvre philosophico-théologique d'Antonio Rosmini. Elles furent substantiellement au nombre de trois : la première fut celle de 1849, qui mis à l'Index deux oeuvres du Rovérétain : Delle cinque piaghe della Santa Chiesa  – Des cinq plaies de la Sainte Église – et  les Costituzioni secondo la giustizia sociale  Constitutions selon la justice sociale – ; la seconde fut celle de 1854, toujours de la Congrégation de l'Index, qui libéraient les oeuvres "imputées" de toute censure et décrétait : "L'on doit démettre (dimittenda esse) toutes les oeuvres d'Antonio Rosmini Serbati" ; enfin en dernier, le décret Post Obitum du 14 décembre 1887 (publié seulement le 7 juillet 1888) de la Congrégation du Saint Office, qui condamnait quarante propositions extraites pour la plupart  des oeuvres posthumes de Rosmini.

 

Comment concilier ces trois déclarations? Jusqu'à récemment, il existait une division entre ceux qui voyaient une véritable continuité entre ces mesures et ceux qui y reconnaissaient une dangereuse discontinuité ou plus directement des contradictions. Sur ce point, la Note affirme : "Une lecture approximative et superficielle de ces diverses interventions pourrait faire penser à une contradiction intrinsèque et objective de la part du Magistère dans l’interprétation des contenus de la pensée rosminienne, et dans leur évaluation à la face du peuple de Dieu. Cependant, une lecture attentive, non seulement des textes, mais aussi du contexte et de la situation dans lesquels ils furent promulgués, aide à saisir, et davantage encore dans un nécessaire développement, une appréciation à la fois vigilante et cohérente, au regard, comme toujours, et en tout état de cause, de la protection de la foi catholique et déterminée  à ne pas consentir à ses interprétations déviantes ou réductrices".

 

La Note ne se limite pas à indiquer une concordance générique entre les mesures romaines, mais elle entend fournir à l'interprète des indications au plan soit historique, soit théologique quant au devenir de ces déclarations. Ce furent des considérations d'ordre historico-théologique, souligne la Note, qui conduisirent les quarante "thèses" rosminiennes à la censure de 1887. En fait, depuis la publication de l'encyclique Aeterni Patris (1879) de Léon XIII, tendant à la restauration de la science sacrée à travers le retour au thomisme (considéré comme philosophia perennis), les historiens rappellent que toutes les autres philosophies, même d'inspiration chrétienne, étaient tenues comme suspectes, d'autant plus lorsqu'elles concernaient la pensée moderne. Le système néo-thomiste était considéré par ses interprètes comme l'unique et irremplaçable voie d'accès à la vérité révélée et de là comme l'unique philosophie adaptée à donner une motivation rationnelle au dogme chrétien.

 

A partir de cette position monolithique de la science du Docteur Angélique, il en fallait peu pour être accusé d'idéalisme, d'ontologisme, ou pire encore, de panthéisme, ou tout simplement, d'être audacieux ou moderne : ce qui signifiait professer des théories subjectivistes en philosophie et libérales en politique. Tout ce ci avait contribué à établir les bases d'un jugement négatif sur un système qu'avait formulé à cette période le philosophe rovérétain, s'attachant à concilier le monde moderne (et les inaliénables libertés nées de la Révolution Française) avec la foi chrétienne, en suivant la consigne que, plusieurs années auparavant, il avait reçu du Pape Pie VIII d'user de sa vocation à écrire pour amener, à l'aide de la raison, les hommes à la religion. Selon de telles indications, Rosmini, encore jeune, avait aspiré à rédiger une encyclopédie du savoir chrétien en antithèse à celle des philosophes français du XVIIIe siècle. "Pourquoi, soutenait-il, les bons ne s'uniraient-ils pas pour former un recueil complet et ordonné d'études qui révèle dans sa beauté et sa splendeur  la vérité de la religion chrétienne? Pourquoi ne ferions-nous pas pour le Christ ce qu'ont fait Voltaire et les autres encyclopédistes français impies contre le Christ et contre son Église?".

Rosmini dédia toute sa vie à la réalisation de ce projet – qui se voulait encyclopédique, mais que l'on devrait dire plutôt interdisciplinaire –, c'est-à-dire à la réalisation d'une philosophie authentiquement chrétienne (fondée en particulier sur l'enseignement des Pères de l' Église ) et il le fit sur une base distincte, mais non contraire, de celle que saint Thomas avait élaborée au Moyen Age, et que ses interprètes entendaient proposer à nouveau à travers le néo-thomisme.

Toute l'entreprise de la refonte rosminienne de la pensée chrétienne commence, comme l'on sait, avec une recherche fondamentale, celle de l'origine des idées : "Il est impossible, écrit-il au père Roothaan, de justifier, de démontrer  aucune vérité scientifique sans avoir fixé le principe de la certitude ; et le principe de la certitude ne peut être établi sans avoir auparavant résolu la question de l'origine des idées" (A. Rosmini Serbati, Epistolario completo, vol. 4, lettera 1523).

Ainsi, "l'idée de l'être" devint le pivot autour duquel s'enroule toute la métaphysique de Rosmini ; il est vrai qu'un tel concept hérite de la scolastique, mais il l'interprète selon des catégories modernes, inédites. En fait, dans la recherche du fondement de "l'être idéal", il interprète une voie antithétique à celle de Kant, fixant les a priori de la capacité cognitive non dans le sujet connaissant, mais hors de celui-ci, dans l'idée d'un être indéterminé et universel, inhérent à toutes les choses et fondement nécessaire de la connaissance humaine. De ces propositions, il écrivait : "Je pense que seule une telle doctrine sur les idées, intime et propre au christianisme, peut être ce germe salutaire qui fructifiera, grâce à l'œuvre de beaucoup d'hommes de bien, selon l'ordre de toute chose, et à la lumière religieuse nouvelle, qui, par sa beauté, doit ravir les cœurs et subjuguer les esprits." (A. Rosmini Serbati, Epistolario completo, vol. 3, lettera 1348).

Ce système "idéaliste" sembla à beaucoup d'interprète en contradiction ouverte avec le thomisme. Ainsi , dit la Note à ce propos, fut posés les prémisses d'un choix négatif dans les controverses d'une position philosophique et spéculative comme celle de Rosmini, qui se différenciait par le langage et l'appareil conceptuel de l'élaboration philosophique et théologique de saint Thomas d'Aquin. En tout cas, un tel système philosophique fut jugé inapte au fonctionnement du projet léonin de restauration chrétienne de la science sacrée, et delà, suspect en certains points d'épouser l'"hérésie ontologiste" ou de tomber tout droit dans le panthéisme.

 

***

 

C'est sur ce fond historico-interprétatif que l'oeuvre du penseur européen fut censurée dans quarante points par le décret Post Obitum. La Note affirme que "l'on peut actuellement considérer désormais dépassés les motifs de préoccupation et de difficultés doctrinales et prudentielles qui ont déterminé la promulgation du décret Post Obitum (...)". Comment alors interpréter ce décret de censure, surtout si nous considérons que, 33 ans avant, une autre Congrégation romaine, celle de l'Index, avait "démis" toutes les oeuvres de Rosmini? A ce propos, la Note affirme que dans leur sens, les quarante propositions censurées "n'appartiennent pas en réalité à l'authentique position de Rosmini, mais à de possibles conclusions de la lecture de ses oeuvres". Reste par contre la validité objective du décret "pour qui les lit loin du contexte rosminien dans une optique idéaliste, ontologiste, et dans un sens contraire à la foi et à la doctrine catholique". Ces optiques, précise la Note, sont étrangères à l'esprit et au savoir du Rovérétain.

Certains des interprètes de Rosmini ont critiqué la distinction dégagée par la Note entre "valeur objective" des propositions et "intentions subjectives de l'auteur" , argumentant que, ainsi, il y aurait une simple réhabilitation de la personne de Rosmini, mais non de sa pensée. De notre point de vue, l'énoncé de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ne suppose pas  une telle dichotomie, mais prétend que l'œuvre d'un penseur catholique s'examine, sur les questions concernant la doctrine de l'Église catholique, à partir de la teneur littérale de ses écrits interprétés – outre les règles normales de l'herméneutique – à la lumière de l'esprit de l'auteur et non de ses interprètes, et encore moins des détracteurs anciens et modernes; alors que l'examen critique de la validité théorique du système rosminien (considéré toujours sous le profil spéculatif) est de la compétence, en un libre débat, de spécialistes de la matière et non de l'autorité ecclésiastique.

Un tel document redonne dignité à la pensée de Rosmini, qu'après plus d'un siècle d'ostracisme (du fait du Post Obitum), il restitue à la place qu'il mérite, c'est-à-dire parmi les plus grands philosophes et théologiens catholiques modernes. Cette reconnaissance est également à attribuer à Jean-Paul II dans son encyclique Fides et ratio (cf. n. 74 et 76), où le Pape nomme Rosmini parmi des penseurs dans lesquels se réalise une  rencontre féconde entre le savoir philosophique et la Parole de Dieu. Rappelons que l'ecclésiologie rosminienne , dans le passé objet de suspicions et de censures de la part de l'autorité ecclésiastique, parce que considérée comme trop ouverte et "moderne", a inspiré dans une mesure significative les documents conciliaires sur l'Église et sur les réformes de la liturgie.

 

La presse a interprété ces faits selon l'optique de la purification de la mémoire historique dans laquelle l'Église s'est engagée depuis quelques années. L'on parle de "réhabilitation" (bien que tardive) du Rovérétain et de demande de pardon de la part de l' Église au sujet de ces débats. En réalité, depuis déjà longtemps, parmi les chercheurs catholiques, était en cours une oeuvre de redécouverte et de réhabilitation de la pensée de Rosmini, en mettant en évidence non seulement son orthodoxie doctrinale, mais aussi sa portée prophétique. Quelques journalistes ensuite ont ciblé notre revue, en écrivant : "A propos de la demande de pardon, on attend peut-être une parole de regret et d'excuse de la part des pères Jésuites de la revue Civiltà Cattolica, qui, dans le siècle dernier, semblait être la plus grande protagoniste de la lutte menée contre le penseur Rovérétain" (Avvenire, 10 juillet 2001). Et en effet, Domenico del Rio a raison lorsqu'il demande "un mot de pardon". En fait, il est bien vrai que certains rédacteurs de la Civiltà Cattolica jouèrent un rôle fondamental dans des événements qui conduisirent à la condamnation des oeuvres de Rosmini. Mais il faut dire que, autant la polémique menée par le père Antonio Ballerini, à cette époque professeur de morale au Collège Romain (à ne pas confondre avec Raffaele Ballerini, rédacteur à la Civiltà Cattolica), fut âpre et violente (accusant injustement Rosmini d'être janséniste en théologie, ontologiste et panthéiste en philosophie et libéral en politique), celle qui était menée par les pères M. Liberatore et G. M. Cornoldi fut en général plus argumentée et respectueuse dans le ton. Il ne faut pas oublier non plus la profonde convergence de vue dans le champ ecclésiologique du père C. M. Curci (cf. G. Mucci, Il primo direttore della Civiltà Cattolica... Carlo Maria Murci, Rome, La Civiltà Cattolica 1986, passim). Mais certainement, la prospective néo-thomiste rigide dont on s'inspira pour lire l'oeuvre du Rovérétain ne pouvait qu'aboutir à une condamnation péremptoire dans les derniers débats, qui avait beaucoup de partisans dans le monde catholique d'alors. Rappelons l'évocation de cette affaire lors d'une de ses dernières interventions dans notre revue. Dans tous les cas, la Civiltà Cattolica ne craint pas de demander pardon, – comme elle l'a du reste déjà fait dans d'autres circonstances –, et ici en ce que, outrepassant les limites de la polémique, qui devait s'en tenir au plan de la critique des idées, elle avait attaqué la "personne" de Rosmini, et n'avait pas correctement interprété la pensée de Rosmini.

 

L'attitude polémique de la Civiltà Cattolica envers Rosmini resta vive durant quelque temps, puis au début du Concile Vatican II, beaucoup de rédacteurs de la revue  commencèrent à regarder l'oeuvre du Rovérétain avec intérêt et sympathie, comme en témoigne une lettre du père Roberto Tucci, alors directeur de la revue et aujourd'hui cardinal, adressée en 1966 à don Clemente Riva (depuis évêque auxiliaire de Rome), à l'occasion  de la parution de la nouvelle édition des Cinq plaies de la Sainte Église de Rosmini. Voici ce qu'écrivait le père Tucci :

"Cher révérend don Riva, engagé dans les travaux de la Congrégation générale, je regrette vivement de ne pouvoir participer en personne à la présentation du volume des Cinq plaies de la Sainte Église d'Antonio Rosmini, dont vous avez remarquablement assuré la publication. Je suis très heureux que le père Martina, dont la compétence est indiscutable pour la période historique à laquelle appartient cet ouvrage, ait accepté de figurer parmi les présentateurs et d'en parler aussi au nom de la Civiltà Cattolica. Ainsi passent les polémiques d'un temps, qui traitaient de choses qui appartiennent au passé et, en ce qui concerne notre revue et ses rédacteurs, sans laisser de traces, pour laisser place à notre admiration pour la figure de Rosmini, la profondeur de sa vie spirituelle, et l'élévation de son esprit et de sa doctrine, et ce, aujourd'hui, grâce à l'œuvre clarificatrice et méritante menée sans ombre par des pères rosminiens. Pour cela, c'est avec un vif plaisir que je vois la réédition des Cinq plaies de l'Église : une oeuvre qui révèle en Rosmini un vif amour pour l'Église et une foi indéfectible en sa divine constitution ; mais qui montre aussi une profondeur de vue et une prescience clairvoyante, un siècle avant la célébration du Concile de Vatican II. Je suis sûr que la lecture de l'ouvrage, dans ce climat de renouveau conciliaire, offrira à beaucoup matière à réflexion et stimulera l'actualisation des décisions du Concile qui, non toujours dans la forme, mais pourtant dans l'esprit, sont assez voisines de ce qu'avait préconisé Rosmini.

Je souhaite un vif succès à vos travaux et vous salue cordialement

Roberto Tucci, S.J."

 

La lettre du père Tucci met en évidence la nouvelle attitude à laquelle la Civiltà Cattolica entend se conformer en assumant les années cruciales sur la question rosminienne (et sur beaucoup d'autres choses encore). Étant considéré que ces polémiques appartiennent désormais au passé, et que la revue n'en conserve plus une trace. De fait, commentant brièvement cet événement quelques années après, il affirmait dans notre revue : "Contre Rosmini, l'on a procédé avec trop de précipitation et avoir voulu étouffer la pensée philosophique et théologique du grand Rovérétain a eu une influence négative pour le développement de la recherche originale théologique et philosophique en Italie" (Civ. Catt.1970, 1333).

 

A l'occasion du centenaire de la condamnation des quarante propositions, le père Vanzan, rédacteur de la Civiltà Cattolica, lors d'une contribution au XXIIe cours de la Cattedra Rosmini, mit en évidence le rôle prophétique de l'ecclésiologie rosminienne, considérant le Rovérétain comme parmi les précurseurs du Concile Vatican II. De ce point de vue, il souligna l'originale conception rosminienne de la société théocratique comme préfiguration du peuple de Dieu dont a parlé le Concile, et en même temps, il introduisait une confrontation entre les "sept pouvoirs" rosminiens et les tria munera (sacerdotale, prophétique, royale) que Vatican II a reconnu aux christifideles laici. Une telle lecture prophétique de Rosmini ne provenait pas, comme l'a écrit un auteur, "d'un complexe exagéré de culpabilité" de la part des Jésuites de la Civiltà Cattolica  (C. Fabro, L'enigma Rosmini, Napoli-Roma, Esi, 1988, 13), mais d'un moyen nouveau,  et non préconçu, de lire et interpréter l'oeuvre monumentale du penseur de Rovereto.

 

Pour marquer encore l'attention et l'estime pour l'oeuvre de Rosmini, notre revue accueillit en 1984 un article de Mgr. Clemente Riva, intitulé "L'ecclésiologie d'Antonio Rosmini et le Concile Vatican II".

L'écrit était accompagné de la note suivante : "Nous dérogeons à la norme selon laquelle, dans notre revue, ne peuvent écrire que des Jésuites, nous avons invité Mgr. Riva, rosminien et évêque auxiliaire de Rome, à traiter dans la Civiltà Cattolica un aspect essentiel de la pensée théologique d'Antonio Rosmini. Dans l'esprit du Jubilé de réconcilier aussi dans le monde de la culture qui tient tant au cœur de Jean Paul II, ce fut un hommage de notre revue à la grande pensée rovérétaine et à sa famille religieuse avec lesquelles ne manquèrent pas, par le passé, de moments de tensions et de fortes polémiques" (Civ. Cat. 1984 11223-237).

Dans cet article entre autre, l'auteur relevait la modernité  de la position rosminienne sur le thème de la liberté de conscience. "Rosmini, soulignait Mgr. Riva, revendiquait la liberté de la religion catholique, non dans un mode sectoriel – qui la détacherait des autres libertés de la personne – mais au nom de la liberté même, du droit de la liberté de conscience commune à tous. Pour Rosmini, un droit exprime toujours un rapport interpersonnel, "fondé dans les personnes, qui régulent leur rapports selon le droit". Non seulement les personnes sont sources de droit, mais aussi, écrit Rosmini,"elles sont le droit existant".

 Non seulement l'ecclésiologie rosminienne mais aussi la pensée philosophique et théologique de Rosmini est aujourd'hui l'objet d'attention de la part de notre revue,. Sur ce point, la Civiltà Cattolica a publié ces dernières décennies divers articles de valeur, par exemple les écrits de F. Évain, s. j., in Civ. Cat. 1988 1130-35, 1989 11343-355), et de nombreuses recensions sur des études rosminiennes. Parmi les articles, rappelons les deux récentes contributions de X. Tillette, s. j., publiées à l'occasion du bicentenaire de la naissance du Rovérétain (cf. CC, 1999 1 486-488 ; II 544-558). Selon l'auteur, il existerait "une osmose continuelle" entre la pensée théologique et la pensée philosophique de Rosmini, qui le rendrait "archaïque pour certains, mais qui innove à nos yeux" ; c'est un très grand théologien, continue encore l'auteur de l'article, à la fois traditionnel et inventif, "parfois jusqu'à l'excès". Mais ses intuitions n'ont pas encore porté des fruits. En somme, un penseur qui attend encore d'être complètement exploré et compris. Mais il faut encore se rappeler, continue Tillette, que Rosmini, "parfois,  s'est laissé transporter par son imagination spéculative", rendant ainsi sa pensée difficile à interpréter : hors de leur contexte,  certaines de ses propositions sembleront "suspectes ou difficilement compréhensibles". Et de conclure, faisant référence aux censures passées : "ce  n'était pas un manquement à la vérité, ni à la charité, de relever des aspects qui se prêtaient aux fausses interprétations des oeuvres posthumes. Seulement Rosmini ne pouvait plus se défendre ni se soumettre, et cela, les adversaires l'avaient un peu trop oublié".

Nous voudrions ajouter que, le Père Général de la Compagnie de Jésus, P.-H. Kolvenbach, lui aussi a publié un article intitulé : "Rosmini : un prophète pour le troisième millénaire", dans une monographie de la revue Filosofia Oggi (80, 1987, 417-422), dédiée à Rosmini. Il a d'autre part souscrit à la supplique adressée à Jean-Paul II par de nombreuses personnalités académiques et religieuses, en vue de la béatification de Rosmini. Le vœu a été rédigé à la fin du congrès international tenu à Rome du 26 au 29 octobre 1988 sur "Rosmini, penseur européen".

 

La Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi réhabilite la pensée et l'oeuvre de Rosmini, un homme qui, dans un siècle contrasté,  avec courage et selon un mode authentiquement chrétien, a su penser une nouvelle synthèse entre la révélation chrétienne et la spéculation philosophique, puisant abondamment avec une grande audace et une grande élaboration théorique à l'Écriture Sainte et aux Pères de l'Église. Sa pensée, comme on l'a vu, fut combattue, et ensuite en partie condamnée, parce que déformée par le canon néo-thomiste dominant en cette période, selon lequel le dogme chrétien devait être interprété d'après ces uniques catégories conceptuelles. Aujourd'hui, la théologie, illuminée par les intuitions de Vatican II, enseigne qu'un tel point de vue théorique et spéculatif n'est pas la seule voie d'accès à la vérité de l'Évangile, et qu'elle n'épouse aucun système de pensée particulier comme étant le seul apte à l'interpréter. Mais en aucun cas, il ne faut oublier que, dans Fides et ratio, Jean-Paul II a réservé une place particulière à la pensée de saint Thomas d'Aquin.

 

Le fait que l'unique message soit pensé dans des modes variés n'est pas un mal, mais au contraire, un bien. C'est pourquoi aucun système théologique particulier ne doit être imposé selon un mode dogmatique, exigeant de l'intellectus fidéi qu'il s'exprime en un seul mode ; au contraire, il est de conviction commune que la vérité de l'Évangile est rendue plus intelligible à l'esprit humain par la convergence de concepts théologiques différents, tous animés d'une même fin : interpréter avec humilité et honnêteté l'unique Vérité de foi, ce qu'a fait Rosmini, avec une grande ardeur et une grande charité intellectuelle.

Enfin, nous ne voulons pas passer sous silence combien furent riches les qualités humaines et spirituelles de Rosmini, ce qui ne fut jamais mis en doute, même de la part de ses adversaires les plus acharnés. Il fut un homme à la vie sainte et eut comme fin d'agir pour le service de l'Église, qu'il souhaitait purifiée de toute faiblesse humaine ; exemplaire fut d'autre part son attachement au Siège Apostolique, en particulier à la personne du Pape, dans les moments difficiles, et tout aussi exemplaire sa fidélité et son obéissance au Magistère de l'Église.

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Traduit de l'italien par M.-C. Bergey

 

 

Centre français d'études rosminiennes

janvier 2002

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Extrait de La Civiltà Cattolica, 17 novembre 2001, année 152, n°3634, p.331

 

Article

 

 

LA "QUESTION ROSMINIENNE"

 

Giovanni Sale, s. j .

 

 

La "Question rosmienne", ainsi appelée communément, eut pendant presque la totalité du XIXe s., un profond retentissement culturel et spirituel dans la vie ecclésiastique italienne, et l'on en perçoit encore les échos aujourd'hui. Le dynamisme intellectuel dont elle témoigne rappelle en quelque façon la controverse janséniste des siècles auparavant. Les historiens distinguent habituellement trois périodes ou phases de la question rosminienne. La première s'achève en 1849[1], sous le pontificat de Pie IX par la mise à l'Index de deux œuvres de Rosmini, Le cinque piagghe della Santa Chiesa, Les cinq plaies de la Sainte Église, et La Costituzione civile secondo la giustizia sociale, Constitution Civile selon la Justice Sociale. Les principaux antagonistes de la controverse furent d'un côté les catholiques libéraux, s'appuyant sur des positions soutenues par Rosmini, et de l'autre les partisans "du vieil ordre", les intransigeants, dirigés par plusieurs Jésuites romains. La deuxième phase dura de 1850-1854, toujours sous le pontificat de Pie IX. Cette période prit fin avec le décret de la Sacrée Congrégation de l'Index qui déclara que "tous les travaux d'Antonio Rosmini Serbati devaient être démis" (dimittenda esse) de toute censure […] et "que l'on ne devait absolument pas porter atteinte au nom de l'auteur". La dernière phase, dans les années 1873-87, se conclut, sous Léon XIII, par le décret Post Obitum de la Sacrée Congrégation de l'Index. Ce décret condamnait quarante propositions "prises parmi des travaux édités et inédits d'Antonio Rosmini, prêtre, (1797-1855)". Ce fut enfin, le 1er juillet 2001, la Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[2].

 

L'existence de déclarations différentes émanant du Dicastère romain créa bien des difficultés pour les interprètes de la pensée rosminienne. Beaucoup de chercheurs relèvent une contradiction entre la disposition de la Congrégation de l'Index en 1854 et celle de la Congrégation du Saint Office en 1887. D'autres, par contre, soutiennent le maintien d'une continuité substantielle entre le Dimittantur de Pie IX et le Post Obitum de Léon XIII. C'est aussi la position de la Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Selon Cornelio Fabro[3], qui fut appelé avec d'autres par Paul VI pour examiner la question rosminienne, les perplexités soulevées par le Dimittantur de 1854,  les nouvelles controverses et la publication d'importants travaux inédits de Rosmini, comme par exemple sa Théodicée, ont conduit Pie IX lui-même à reprendre, pour la troisième fois, un examen des travaux du philosophe, et ce dans les années ultimes de son pontificat. La théorie d'après laquelle Pie IX aurait défendu son ami Rosmini jusqu'à la fin doit donc, aux yeux de Fabro, être révisée ou tout au moins redimensionnée. Il ne fait aucun doute en effet que le Pape, après son retour de Rome et l'expérience amère des événements qui l'avaient conduit en exil, trouva plus que jamais appui sur la partie intransigeante de la Curie et sur les Jésuites romains qui critiquaient le système rosminien qu'ils considéraient libéral en politique, et contaminé par l'hérésie de l'ontologisme en philosophie et théologie.

 

En tout cas, même si l'on considère les faits historiques – et ceux-ci sembleraient corroborer la thèse de Fabro – une lecture de ces faits mieux située historiquement, conduit à distinguer deux périodes différentes dans cet événement aux implications extrêmement complexes. Pour résumer, bien qu'il n'y ait aucune rupture ni contradiction entre les faits qui constituèrent la dite question rosminienne, il est néanmoins vrai qu'ils peuvent être lus et évalués par l'historien en référence à des horizons interprétatifs différents et à des nouveaux contextes culturels par rapport à ceux dans lesquels ils furent élaborés[4], comme par exemple la lente, mais sûre, réaffirmation du néothomisme à partir des dernières années du pontificat de Pie IX. Sur la détermination des deux premières dispositions romaines pèsent indubitablement des considérations d'ordre pratique ou philosophico-politique : en fait, ceux qui soutenaient l'intransigeance rigide et conservatrice voulaient que fut censuré et condamné par l'autorité ecclésiastique un Rosmini défenseur du libéralisme modéré en politique et en philosophie. Par contre, dans le Post Obitum de 1887, ce furent les considérations d'ordre théorique ou philosophico-théologique qui poussèrent les réviseurs à censurer en quarante points  l'œuvre de Rosmini[5]. C'est cela qui conduit à traiter la question rosminienne en deux parties distinctes, et non uniquement une répartition pratique du matériel historique.

 

 

Le libéral catholique qui dénonça les blessures de l'Église

 

Comme nous savons, les premières polémiques entre le prêtre rovérétain et quelques jésuites  – encouragés dans la controverse par leur propre général, le père Jan Roothaan – nous ramènent au commencement des années 1840. Cette première phase fut close par l'injonction de silence imposée par Grégoire XVI aux deux parties par l'intermédiaire du Secrétariat d'État, le 7 mars 1843. Ces controverses, plus qu'un point de vue différent sur des questions doctrinales particulières, exprimaient en réalité deux univers culturels opposés à travers lesquels s'affrontaient deux modes différents, quasi antithétiques, d'évaluation du rôle de l'Eglise dans la société moderne et dans ses rapports avec les États, non moins que le délicat problème de la réforme de la vie ecclésiastique. Quelques Jésuites s'érigeaient en partisans de l'intransigeance la plus rigide dans des questions politiques et religieuses ; ils voyaient dans la liberté moderne, "née des révolutions et propagée par des philosophes non croyants", une menace véritable envers la société civile et envers l'Église. Toute la pensée moderne était entachée de "rationalisme corrompu" et traitée d'hérétique dans la mesure où elle était considérée comme source de l'athéisme et de toute forme de désordre social. Pour eux, le modèle idéal de société politique était celui de l'ancien régime, fondé sur l'alliance entre le trône et l'autel. Dans le champ religieux, ils soutenaient une ecclésiologie (manifestement anti-janséniste) qui excluait  catégoriquement toute intervention des laïcs dans la vie interne de l'Église.

 

Rosmini, par contre, était le représentant le plus autorisé en Italie du catholicisme modéré libéral qui croyait à la liberté moderne et à sa compatibilité avec les principes enseignés par l'Évangile. En effet, il pensait indispensables de telles libertés  pour refondre l'ordre politique en Europe, et pour redonner un nouvel élan à la vie chrétienne. Dans ses écrits, il travaillait à réconcilier l'Église avec le monde moderne, la science avec la foi, "la nature avec la surnature". Il entendait ainsi rénover le savoir philosophique et théologique sur des bases plus solides et modernes, tout en recourant  à la grande tradition des Pères de l'Église et des saintes Écritures. De plus, il se faisait le défenseur d'une conception chrétienne de la politique et du droit, cherchant à éviter les erreurs dans les quelles étaient tombés beaucoup d'illuministes. Contre les laïcistes, il soutenait la priorité du devoir sur le droit, la subordination des droits humains à Dieu et à la loi divine ; il rejetait d'autre part le contractualisme de Rousseau, considérant comme État parfait celui qui imite "la Sagesse de Celui qui gouverne l'univers entier". Il condamnait tout type de révolution et distinguait "ces innovations qui détruisent l'ancien, de celles qui ajoutent à l'ancien". De plus, il se préoccupait de protéger de l'intolérance et des prétentions à  l'omnipotence de l'État moderne, la valeur absolue de la personne humaine et il voyait dans le principe constitutionnel l'instrument le plus approprié pour garantir la liberté de l'individu et de ce qu'il appelait "les systèmes intermédiaires"[6].

 

Ensuite, à propos de la question maintes fois débattue de l'Unité Italienne, Rosmini avait essayé d'harmoniser les aspirations nationales et la foi catholique en soutenant, en une fédération néoguelfe, la solution qui, tout en assurant l'Italie "de l'unité possible la plus stricte", ne la priverait pas de sa "variété naturelle". Cette position modérée réussit en un premier temps à gagner la sympathie du nouveau Pape ; et de fait Pie IX demanda à Rosmini – qui se trouvait en 1848 à Rome comme envoyé du  gouvernement sarde – de rester auprès de lui comme conseiller. On le nomma consulteur de la Congrégation de l'Index et on lui promit la pourpre cardinalice. Mais les événements dramatiques de cette année (l'exil du Pape à Gaète et Naples, et la République Romaine) persuadèrent le Pontife romain que la perspective libérale indiquée par Rosmini était impraticable, et le conduisirent à s'appuyer sans réserve sur la partie intransigeante de la Curie dirigée par le Cardinal Antonelli. Rosmini dut quitter Naples et le Pape, et se retirer à Stresa où il continua ses études qu'il aimait. Cependant, ces faits ne tirèrent pas le rideau sur le drame humain et culturel de Rosmini, mais bien au contraire, comme nous le verrons.

 

Car en fait, le libéralisme catholique proposé par Rosmini dans sa version modérée avait réussi à rallier à la cause de la liberté moderne une bonne partie des intellectuels catholiques italiens. À l'étranger, particulièrement en France et en Belgique, le mouvement était très actif, et il avait pris la forme d'une lutte politique pour la défense du catholicisme, contre un gouvernement laïc qui voulait marginaliser l'Église, et réduire la religion à un fait privé. Le libéralisme catholique en Italie, cependant, avait ses propres caractéristiques quant aux mouvements catholiques du nord des Alpes : alors que ceux-ci  invoquaient la liberté constitutionnelle comme le moyen d'une reconquête chrétienne de la société qui se sécularisait graduellement, en Italie, par contre, l'on invoquait ces mêmes libertés non seulement comme protection de la personne humaine et comme une condition pour le renouveau de la société politique et de l'Église, mais aussi comme voie de résolution de la question romaine d'une manière compatible avec la tradition nationale catholique.

 

C'était dans ce climat culturel que Rosmini écrivit, à partir de 1832, son œuvre la  plus célèbre, qu'il publia en 1848 : Delle cinque piaghe della Santa Chiesa, Des cinq plaies de la Sainte Église[7], qui attira sur lui et sur ses écrits de sévères critiques de la part de ses adversaires. Non seulement dans cet ouvrage, le prêtre rovérétain désigne très précisément "les maux présents de l'Église" (qu'il appelle "blessures") – bien que sans jamais se départir "de la charité intellectuelle" qui pénètre tout son travail – mais il indique en même temps les remèdes possibles et souhaitables. Déjà le titre lui-même du livre apparut à beaucoup de critiques de Rosmini audacieux et irrespectueux à l'encontre de l'autorité et de la sainteté de l'Église. En réalité, Rosmini avait simplement utilisé, comme il le confessa plusieurs fois, une "figure" que le pape Innocent IV, sur les bases d'indications patristiques, avait utilisée dans son discours d'ouverture au Concile de Lyon en 1245. Le Pontife romain avait comparé l'Église au Christ sur la croix, montrant "comme alors, elle était affligée, en ce temps-là, de cinq plaies douloureuses"[8]. "Si ce grand Pape", écrivait Rosmini à un ami, "a parlé des cinq plaies de l'Église dans un Conseil oecuménique, je ne vois pas comment l'on trouve à redire à ce titre de nos jours"[9]. En vérité, ce qui indisposait ses critiques était le fait "qu'il [produise] un traité sur les maux de l'Église sans qu'on lui en ait donné l'ordre", alors qu'une telle sollicitude pour l'Église de Dieu revient "de droit aux pasteurs de l'Église", parce qu'eux seuls en connaissent les remèdes nécessaires. Dans l'introduction à son ouvrage, Rosmini répondit ainsi à ces critiques : "Je n'avais aucune intention de décider de quoique ce soit, mais entendais ainsi soumettre mes idées aux pasteurs eux-mêmes, et principalement au Pape, dont les paroles vénérées seront toujours pour moi une norme droite et sûre à laquelle comparer et corriger chacune de mes opinions […]"[10].

Malgré la prudence dont avait fait preuve Rosmini pour traiter un argument aussi épineux que la réforme de l'Église – qui, tout récemment encore, avait alimenté en Italie la controverse janséniste – le livre fut mis à l'Index, le 30 mai 1849, avec un autre ouvrage important du Rovérétain, La Constitution civile selon la justice sociale (1848), dans lequel l'auteur espérait d'importantes réformes sociales dans chaque État. Dans cet ouvrage, s'opposant à beaucoup de catholiques de son temps, Rosmini critiquait la notion de religion d'Etat, au nom de la liberté de conscience, qui doit être inviolable et reconnue pour tout homme. Sur le thème de la liberté de l'Église, il écrivait : "la religion catholique n'a aucun besoin de la protection des dynasties, mais de liberté ; et elle a seulement besoin que cette liberté soit protégée et rien d'autre."

Rosmini se soumit promptement à la déclaration de l'Index. Le 15 août 1849, il rédigea son acte de soumission en les termes suivants : "Avec les sentiments les plus filiaux et les plus obéissants au Saint-Siège, auquel, par la Grâce de Dieu, j'ai toujours professé publiquement mon attachement par le cœur, je déclare me soumettre à la prohibition de l'œuvre nommée, simplement, et de la meilleure façon possible, le priant d'informer de cette assurance notre Saint Père et la Sacrée Congrégation"[11]. Mais la condamnation encouragea les Jésuites romains néo-thomistes à déclencher une attaque frontale incisive contre le système philosophico-politique de Rosmini. La contradiction, qui malheureusement dégénéra parfois aussi dans des attaques personnelles, fut dirigée par le père Antonio Ballerini (à ne pas confondre avec le père Raffaele Ballerini, rédacteur à la Civiltà Cattolica), alors professeur de morale au Collège Romain, un homme "d'énergie intellectuelle notable, mais vif polémiste et dépourvu de prudence"[12], et qui publia un livret anonyme – sans en indiquer ni le lieu, ni la date de publication –  intitulé simplement Postille, dans lequel il censurait, en des termes violents et parfois plein d'irrespect, un grand nombre des thèses de Rosmini. Celui-ci y était injustement accusé d'enseigner les plus solennelles hérésies, des erreurs inouïes relatives à l'Église, la hiérarchie ecclésiastique, la prière, les sacrements, l'incarnation du Verbe, la nature et l'opération de Grâce, le péché originel et la concupiscence […]"[13], et bien d'autres choses encore. Ces écrits furent distribués partout dans l'Italie, jetant la consternation  parmi le clergé et des intellectuels catholiques et incitant dix-huit évêques à demander l'examen de cet ouvrage anonyme par la Congrégation de l'Index.

Le jugement de la Congrégation sur cet ouvrage fut très négatif. Selon un des consulteurs, le livret était une compilation "sans jugement et publié sans conscience, avec l'intention unique de diffamer un des prêtres les plus vertueux et les plus ardents que l'Église de Jésus Christ puisse se vanter d'avoir dans notre Italie"[14]. Le Pape, malgré l'avis favorable à la prohibition du livret (le 14 décembre 1850) – dont la provenance était bien connue – préféra ne pas le mettre à l'Index pour ne pas contrarier les Jésuites, dont il avait grand besoin dans la lutte contre le libéralisme. Néanmoins, les Jésuites engagés sur ce front continuèrent leur bataille contre Rosmini. Le père Roothaan, pour obtenir la garantie d'une plus grande liberté d'action dans cette affaire, demanda explicitement au Pape la levée du précepte de silence imposé par Grégoire XVI en 1843, ce que Pie IX accorda. D'où une lettre de Roothaan à Ballerini le 9 novembre 1850 dans lequel il lui demandait d'effectuer un travail polémique contre les thèses de Rosmini, mais avec les recommandations suivantes : "1) les critiques devaient être solides, et non mesquines ; 2) elles devaient aussi éviter l'acrimonie contre les personnes dont les doctrines étaient examinées"[15]. Malheureusement, malgré ces recommandations, Ballerini (avec l'aide des pères Sordi, Carminati et Guarmani) écrivit un ouvrage – publié en deux volumes à la fin de 1850 –  encore plus polémique que le précédent et intitulé Principi della scuola rosminiana esposti in lettere famigliari da un prete bolognese (Principes de l'école rosminienne exposés dans les lettres d'un prêtre bolognais). L'auteur, dans cinquante lettres, accusait Rosmini de jansénisme, d'erreurs semblables à celles de Bayle, Calvin, Luther, Quesnel, de thèses quasi-hérétiques à propos du péché originel, des sacrements, du Pape et de beaucoup d'autres choses.

 

L'ouvrage fut sévèrement critiqué non seulement par les amis et les défenseurs de Rosmini, mais même par beaucoup de catholiques intransigeants, par dessus tout pour la rudesse du ton et pour la violence de l'attaque et pas seulement parce qu'elles s'opposaient aux thèses de Rosmini. Le Pape lui-même s'en plaint à l'auteur dans une audience privé. Roothaan déplora vivement le ton âpre et offensant du travail qu'il avait lui-même ordonné. Il faut souligner d'autre part que tous les Jésuites italiens n'étaient pas d'accord avec les thèses de Ballerini, tout au moins avec la manière exagérément polémique de conduire la controverse. Peu de temps après cela, Ballerini se retira discrètement de la scène.

 

 

Le décret "Dimittantur" de 1854.

 

En attendant, la polémique entre Rosminiens et anti-Rosminiens reprit avec ardeur, et les rumeurs les plus étranges se propagèrent sur le compte de Rosmini et de l'Institut religieux qu'il avait fondé en 1828 (l'Institut de la Charité). Pie IX, pour tenter de porter remède à cette situation, renouvela le 13 mars 1851 l'injonction de silence aux deux parties, déplorant que l'on ait ainsi violé le précédent précepte émis en 1843 par Grégoire XVI. Il avait probablement oublié qu'il avait lui-même accordé au père Roothaan, bien que vivae vocis oraculo, la faculté d'ignorer un tel ordre! En attendant, il décida de confier l'examen des travaux incriminés à la Congrégation de l'Index. La question dura trois longues années (de 1851 à 1854), pendant lesquelles Pie IX  tint à exprimer à plusieurs reprise sa bienveillance et son estime envers Rosmini, auquel, contrevenant à la règle du secret, il fit envoyer les votes de chaque censeur. La procédure se conclut le 3 juillet 1854 en présence du Pape par la déclaration selon laquelle les oeuvres de Rosmini dimittenda esse, étaient démises de toute censure. Le décret fut communiqué seulement à tous ceux qui étaient impliqués. Aucune censure ne fut retenue contre les travaux de ceux qui avaient critiqué la pensée de Rosmini, encore une fois pour ne pas blâmer les Jésuites. "Ainsi s'achevait une longue et difficile polémique, écrivit le père Martina, pendant laquelle deux pontifes romains, Grégoire XVI et Pie IX durent par trois fois rappeler les Jésuites à plus de prudence. Et non sans quelques oscillations et sans contradiction [...], Pie IX, qui avait tenté de concilier justice et prudence, avait fait preuve de toute l'estime et de toute la bienveillance possible à l'égard de Rosmini"[16].

Cependant, la polémique entre Rosminiens et anti-Rosminiens se poursuivit avec encore plus de férocité, malgré le Dimittantur, différemment interprété par les deux parties[17]. À Milan, comme du reste partout en Italie du nord, le clergé fut divisé en deux, tandis que l'archevêque Mgr. Romilli, sous la pression entre autre du gouvernement local autrichien, fit supprimer dans ses séminaires les postes des professeurs dont l'orientation était manifestement rosminienne (Pestalozza, Stoppani et d'autres). Le rosminianisme était de toute évidence devenu une bannière derrière laquelle se rangeaient désormais, mais aussi se cachaient tous ceux qui soutenaient le courant du libéralisme modéré soit en politique, soit en philosophie.

Dans les pages de la Civiltà Cattolica, le p. Matteo Liberatore, partant d'un point de vue rigoureusement néo-thomiste, formula une critique apaisée, mais résolue, de la théorie de l'"ente ideale", l'être idéal, fondement de l'ontologie rosminienne. En particulier dans un article 1856, il donna une interprétation restrictive du Dimittantur. Selon lui, la Congrégation de l'Index "n'avait, dans ce décret, ni condamné ni délié les opinions de ceux qui voulaient émettre des avis [sur la thèse de l'"être idéal"], parce qu'est libre celui qui veut la propager ou la combattre". En somme, continuait Liberatore, avec une telle formulation, "la Sacrée Congrégation n'entendait n'émettre aucun avis, ni pour, ni contre ; la cause étant écartée, elle était laissée in statu quo à la libre discussion des savants"[18].

A cette position, même Pie IX, dans les années finales de son pontificat,  finit petit à petit par se ranger. En 1876, le Pape déclara dans une séance du Saint Siège que le Dimittantur, en interdisant l'attaque et la censure des travaux de Rosmini dans les questions de morale et de doctrine théologique, n'empêchait pas "la libre expression des opinions philosophiques, de façon licite et convenable, et même aussi dans la voie de l'explication des vérités théologiques"[19]. La déclaration pontificale tombait dans un moment grave et significatif  pour la vie de l'Église : simultanément survenait d'un côté, la parution du Syllabus (1867), par lequel l'Église entendait répondre aux dangereux assauts de la pensée moderne contre la foi et la morale chrétienne, et de l'autre, le Concile Vatican I (1869-70), qui redéfinissait d'une façon plus précise les contours de l'orthodoxie catholique dans le champ philosophique. De plus, le Pape avait déjà perdu le pouvoir temporel sur Rome et sur l'État Pontifical et se considérait "prisonnier des Piémontais".

En tout cas, la polémique contre Rosmini et ses disciples devint plus aiguë dans les ultimes années finales du pontificat de Pie IX. L'étincelle qui l'embrasa fut un article du père Liberatore dans la Civiltà Cattolica de 1875, dans lequel il définissait, sans ménagement, la doctrine rosminienne comme complètement antithétique à celle du néo-thomisme et le système philosophique de Rosmini comme à "l'antipode de celui de saint Thomas". Les conclusions de cette philosophie "si non proprement panthéiste, du moins suffisamment proche". Et l'auteur de l'article de conclure en se demandant si "de telles étrangetés devaient pénétrer l'esprit de jeunes séminaristes, pour bien les préparer à l'étude de la théologie catholique et à la réfutation des erreurs modernes de ce siècle[20]".

 

 

Le décret "Post Obitum"

 

La deuxième phase de la "question rosminienne" avait commencé, comme nous l'avons déjà vu, dans les dernières années du pontificat de Pie IX et se poursuivirent sous Léon XIII. Quels furent alors les motifs qui conduisirent, plus de vingt années après le Dimittantur, à la réouverture du "cas" Rosmini? D'après quelques historiens[21], ce furent encore substantiellement des considérations philosophico-politiques : en condamnant l'œuvre de Rosmini[22], le Saint-Siège aurait eu l'intention, depuis longtemps, d'une part, de liquider le mouvement catholique conciliaire qui se cachait souvent derrière les positions philosophiques de Rosmini, et de l'autre, il aurait voulu combattre l'ecclésiologie de Rosmini, considérée par beaucoup comm trop hardie et novatrice. Mais ces motivations, bien qu'elles aient un certain poids dans la détermination des consulteurs, ne semblent pas suffisantes pour expliquer le nouvel examen des travaux de Rosmini par l'autorité ecclésiastique, encore moins pour comprendre la signification réelle de la condamnation qui s'en suivit. Ce furent au contraire des motivations d'ordre philosophico-théologique qui incitèrent le Saint Siège à soumettre les travaux de Rosmini à un nouvel examen. A cette proposition, on doit ici avoir deux faits présents à l'esprit. Le premier est la publication posthume de plusieurs des oeuvres les plus importantes de Rosmini, comme la Théosophie (1859-74) en cinq volumes, L'introduction au commentaire de l'Evangile de saint Jean (1882) et l'Anthropologie supranaturelle (1884) en trois volumes. Ce furent les oeuvres les plus critiquées par les adversaires de Rosmini, et d'où furent tirées en grande partie les propositions condamnées dans le décret Post Obitum.

Le deuxième fait dont il faut tenir compte est la publication par Léon XIII en 1879 de l'encyclique Aeterni Patris, par laquelle il entendait remédier à la faiblesse de la formation philosophique et théologique du clergé, marquée par l'éclectisme philosophique, et doter la culture catholique d'un système philosophique capable de combattre les erreurs de la philosophie moderne. Léon XIII en avait trouvé l'instrument nécessaire dans le néo-thomisme qui depuis plusieurs décennies avait pris une place croissante sur la scène de la philosophie italienne. Il en retenait ainsi que la philosophie scolastique, par dessus tout dans la formulation qu'en donnait saint Thomas d'Aquin, était l'outil le plus approprié à la pensée rationnelle, à l'interprétation correcte de la foi chrétienne révélée et à sa défense contre les attaques des philosophies modernes inspirées par le rationalisme kantien, l'empirisme positiviste, et le naturalisme athée. Dans ce nouveau climat, il fallait s'attendre à ce qu'un système philosophique comme celui de Rosmini, bien que sérieusement opposé au rationalisme kantien, ou au sensualisme, ou encore à l'empirisme, mais pénétré de l'esprit de la pensée moderne, ne puisse pas être considéré favorablement. De plus, bien qu'en grande partie inspiré par les Pères de l'Église et en particulier par saint Augustin, il différait du néo-thomisme, par le langage et par l'appareil conceptuel. Un tel système ne semblait pas approprié – et de même quant à sa complexité – pour le renouvellement de la formation intellectuelle du clergé. De plus, le thomisme, pendant de longs siècles, avait joui d'un énorme prestige au sein de l'Église.

 

Les protagonistes principaux de cette nouvelle controverse anti-rosminienne furent encore quelques Jésuites, particulièrement ceux de la Civiltà Cattolica, considérée à cette époque, avec le Collège Romain, comme le bastion du thomisme orthodoxe (une tâche que le même Léon XIII leur avait explicitement confiée). Dans la revue s'exprimaient quelques uns parmi les meilleurs représentant du néo-thomisme "romain", les pères Taparelli d'Azeglio, Liberatore et Cornoldi. L'attaque contre le système rosminien était plus sérieusement argumentée, reposant davantage sur les contenus, et moins violente dans le ton que celle précédemment dirigée par Antonio Ballerini[23]. En fait, de cette controverse, qui dura des années et se conclut par le décret Post Obitum, on trouve une synthèse dans le mémoire privé rédigé il y a quelques années par le Père G. M. Cornoldi et publié par Luciano Malusa : "Jusque-là, les pères Liberatore, Zigliara et d'autres avaient pris l'idée de l'être comme une idée innée et l'avait combattue en ce sens. Moi-même, lorsque j'enseignais à Feldkirch, je prenais la conclusion de Rosmini comme un ontologisme pur. Dans le livre de Buroni, je découvrais aussi qu'il était question de panthéisme (…). C'est alors que commença une époque nouvelle, où l'on adopta une nouvelle tactique pour s'attaquer à Rosmini. Il n'était plus question de combattre Rosmini seulement comme défenseur de l'idée innée, mais comme panthéiste ontologique[24]".

En réalité, ce fut Liberatore qui initia la controverse rosminienne dès la fin des années 1850. Dans son livre De la connaissance intellectuelle,  un recueil de ses articles publiés dans la Civiltà Cattolica contre l'ontologie, qui visaient particulièrement Gioberti, mais qui pouvaient dans une certaine mesure s'appliquer à Rosmini, il écrivait : "L'ontologisme peut se réduire à la perception immédiate de Dieu comme base et principe de la connaissance humaine. Toutefois, ainsi réduite, sans être du panthéisme, elle n'en contient pas moins la racine, capable, tôt ou tard, de produire des fruits"[25]. Autrement dit, on peut soutenir, comme le retient Malusa, que, bien avant que Cornoldi interprétât ouvertement le système rosminien comme ontologique, Liberatore avait déjà prononcé cette accusation, quoique indirectement, à partir des années cinquante ; en effet, l'on trouve dans les écrits de celui-ci les présupposés qui permettent d'avancer le soupçon de panthéisme contre le système philosophique et théologique du penseur rovérétain.

 

Mais c'était le père Cornoldi qui formula les accusations plus graves "d'ontologisme panthéiste" contre Rosmini. Les attaques du Jésuite furent alors dirigées principalement contre sa Théosophie, à propos de laquelle, en 1881, on fit paraître au moins sept articles dans la Civiltà Cattolica, avec l'appui du Pape, semble-t-il : "le Pape m'a encouragé, écrit Cornoldi dans ses mémoires, à combattre la doctrine de Rosmini. Il m'a ordonné de faire plusieurs travaux contre elle. Il en a envoyé des centaines et des centaines d'exemplaires à des différents évêques en Italie"[26]. Le Pape désirait qu'apparaisse clairement à tous que le système rosminien n'était en aucun cas compatible avec la "vraie philosophie chrétienne", le thomisme. Mais les attaques contre Rosmini ne furent pour autant pas dictées par des motifs de "politique scolastique",  c'est-à-dire par le fait d'être inutiles aux buts de la culture politique que le Pape a voulait inaugurer. Léon XIII tout comme les Jésuites de la  Civiltà Cattolica tenaient les théories de Rosmini (en particulier celles contenues dans ses travaux posthumes) pour substantiellement erronées et contraires à la saine doctrine chrétienne, et viciées par des compromis avec la pensée moderne.

Pour montrer plus clairement les limites du système rosminien, Cornoldi, agissant encore une fois sous la suggestion du Pape – comme Liberatore l'avait fait déjà contre l'ontologisme – réunit donc ses articles publiés dans la Civiltà Cattolica contre Rosmini dans un ouvrage simple (divisé en trois parties) intitulé Le rosminianisme, synthèse de l'ontologisme et du panthéisme[27]. Le volume, paru le 8 décembre 1881, accusait gravement tout le système rosminien d'ontologisme et de panthéisme. Le livre fit grande impression sur le clergé italien et les partisans de Rosmini le réfutèrent par tous les moyens possibles. Alors, afin de calmer les esprits exacerbés, il fut décidé de déférer la disputata quaestio devant les Congrégations romaines. L'on choisit la Congrégation du Saint Office, créée en 1883, parce qu'il n'était plus question de la totalité des écrits de Rosmini, mais uniquement des doctrines précises considérées ou interprétées comme hétérodoxes[28]. Les travaux, qui commencèrent en 1883, durèrent quatre années et furent conduits avec un maximum de discrétion. Ils s'achevèrent le 14 décembre 1887 avec le décret Post Obitum (publié solennellement le 7 juillet 1888), qui condamnait quarante propositions dans l'œuvre de Rosmini, dont une bonne partie d'entre elles étaient extraites de l'œuvre posthume du penseur.

 

Quelle partie jouèrent les pères de la Civiltà Cattolica dans la détermination de la condamnation ? Il n'y a aucun doute que la polémique anti-rosminienne de Liberatore et de Cornoldi fut décisive pour inciter la Congrégation à émettre une condamnation aussi précise contre certaines doctrines de Rosmini[29]. Ce furent eux également qui fournirent aux consulteurs, au moyen de leurs écrits, l'armature conceptuelle pour interpréter l'œuvre de Rosmini selon la clef anti-thomiste. Partant de tels présupposés, la réponse de la Congrégation romaine ne pouvait être différente. Il faut souligner cependant que, aujourd'hui, qui lit avec une âme sereine et non prévenue les quarante propositions condamnées, éprouve un sentiment d'embarras, face à l'ambiguïté et à l'équivoque de certaines expressions[30], et par la possibilité, contre les intentions de Rosmini, et en opposition à l'ensemble de son système, qu'elles puissent être comprises dans un sens ontologiste, idéaliste et panthéiste – comme cela fut le cas  lors de la réception du rosminianisme dans le monde de la culture philosophique laïque, marquée par l'idéalisme transcendantal, l'idéalisme logique et ontologique[31].

 

 

Conclusion

 

C'est la Congrégation pour la Doctrine de la Foi qui donne enfin le dernier mot sur la Question rosminienne, par la Note explicative qui fournit une interprétation authentique des précédentes déclarations romaines. Sans entrer dans l'analyse "théologico-doctrinale" de ce texte, nous n'en avons retenu que le tracé historique afin d'aider le lecteur à mieux comprendre et situer les événements auxquels la Note se réfère.

 

De cette réhabilitation de l'œuvre de Rosmini, notre revue ne peut que se réjouir, parce qu'ainsi, il est fait pleinement justice à un grand penseur chrétien, fidèle à la l'Église et à la foi catholique, et qui a accompli une entreprise spéculative et intellectuelle caractérisée par le courage et par une grande audace dans une tentative d'offrir  de nouvelles opportunités à la doctrine catholique dans son rapport aux défis de la pensée moderne. Si dans le passé, notre revue s'est livrée à quelques aspérités, compréhensibles dans les débats destinés à mettre en garde contre des erreurs dangereuses concernant la foi, elle en demande pardon, comme elle l'a fait dans d'autres occasions. Cependant, elle demande que soient reconnue, sinon la prudence et la douceur – aussi nécessaires dans les plus graves débats philosophiques et théologiques – , du moins l'intention droite de servir l'Église et de protéger des erreurs et des dangers la vérité catholique, en tenant compte des conditionnements historiques auxquels il est fort difficile (et peut-être impossible) de résister.

 

 

 

 



[1]  La polémique entre les Rosminiens et les anti-Rosminiens avait commençée en fait plusieurs années auparavant, sous le pontificat de Grégoire XVI, s'était achevée par l'injonction de silence imposée par ce dernier aux deux parties en 1843.

[2]  Civ. Catt. 2001 IV pp. 168-171 et sur ce site, en langue italienne et française.

[3]  Cornelio Fabro, L'enigma Rosmini, Roma, ESI, 1988, pp 14-20.

[4]  Ceci est aussi le point de vue de la Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

[5]  De plus non seulement les papes et les censeurs chargés de la question, mais aussi les accusateurs ont varié, même s'ils provenaient du même front.

[6]  G. Campanini, Antonio Rosmini e il problema dello Stato, Brescia, Morcelliana, 1983 ; F. Traniello, Società religiosa e società civile in Rosmini, ib. 1997 ; Id., Catolicesismo conciliatorista. Religione e cultura nella tradizione rosminiana (1825-1870), Milano, Marzorati, 1970.

[7]  Rosmini, Delle cinque piaghe della Santa Chiesa, Brescia, Morcelliana, 1966.

[8]  Rosmini, Riposta ad Agostino Theiner, Padoue, Cedam, 1971,7.

[9]  Cit. in G. Lorizio, Antonio Rosmini Serbati : 1797-1855. Un profilo storico-teologico, Rome, Mursia-PUL, 1997. 233 s.

[10]  Rosmini, Delle cinque…, cit., 46.

[11]  Cit. in Lorizio, op. cit, 253.

[12]  G. Martina, Pie IX (1851-1866), Rome, Pont. Univ. Gregoriana, .1986, 598. Parmi les écrits les plus importants de G. Martina sur la question rosminienne, il faut mentionner "Inediti sulla questione rosminiana" in Rivista rosminiana 61(1967) 130-170 ; "La censura romana del 1848 alle opere del Rosmini " id. , 62 (1968) 384-409 ; 63 (1969) 24-49.

[13]  A. Pestalozza, Le postille di un anonimo. Saggio di osservazione, Milan, G. Redaelli, 1850, 10.

[14]  G. Martina, Pio IX (1851-1866), cit., 599.

[15]  Dans une lettre du 16 mars 1851 aux supérieurs provinciaux d'Italie, le père Roothaan évoquait explicitement  la révocation du silence : "  S.S. Pie IX ayant été interpelé, vivae vocis oraculo, permit que se dénoua la polémique", (id., 600 s.).

[16]  G. Martina, Pie IX, op. cit., 610. D'un avis contraire est C. Fabro, op. cit., p. 36-38.

[17]  Cependant, selon C. Fabro, l'on finissait par avoir des doutes et de sérieuses réserves sur le choix et les travaux exécutés par les consulteurs et sur les conditions du procès entier, venant "entacher de partialité certains cardinaux et de légèreté les consulteurs-mêmes et le commissaire du Saint Office, le père Giacinto de Ferrari, O. P." (ib. 15).

[18]  M. Liberatore, "Della polemica sopra l'ente ideale", in Civ. Cat., 1856, III 322.

[19]  C. Fabro, op. cit, 16.

[20]  Cf. Civ. Cat., 1875, IV 58-63.

[21] Fr. Traniello, "La questione rosminiana nella storia della cultura cattolica in Italia, I : 1875-1881", in Aevum 38 (1963) 71-87.

[22]  Jamais l'on ne contesta la personne de Rosmini, tous en fait, et même les critiques les plus obstinés, reconnaissaient la sainteté de vie et la rectitude morale du prêtre.

[23]  Le père général P. Beckx, succédant au père Roothaan en 1853 et non hostile à Rosmini, écrivait ainsi au père Taparelli, le 3 octobre 1857 : "Je recommande vivement à tous les auteurs d'user de plus de délicatesse possible dans leur confrontation avec les écrits d'autrui, particulièrement quand il ne s'agit que d'opinion", (cité par G. Martina, in Pie IX, op. cit., 1851-1866, 604). Par contre, G. Buroni, prêtre de la Mission, publia en 1876 un libelle très critique envers l'attitude de la Civiltà Cattolica lors les controverses contre Rosmini. L'ouvrage était intitulé : Antonio Rosmini et la Civiltà Cattolica face à la Congrégation de l'Index, Turin, Tip. Giulio Speirani, 1876.

[24]  L. Malusa, L'ultima fase della questione rosminiana e il decreto "Post Obitum", Stresa, Sodalitas, 1989, 19.

[25]  M. Liberatore, Della conoscenza intellettuale, vol. I, Roma, La Civiltà cattolica, 1857, 104.

[26] L. Malusa, op. cit., 34.

[27]  G. m. Cornoldi, Il rosminianismo, sintesi dell'ontologismo et del panteismo, Roma, Befani, 1881. Le père Cornoldi est rédacteur à la Civiltà Cattolica Depuis mars 1885.

[28] Ce fut le patriarche de Venise, Domenico Agostini, qui introduisit la cause auprès du Saint Office. Il demanda au tribunal ecclésiastique de s'exprimer sur l'hétérodoxie de cinquante propositions extraites généralement de sa Théosophie. La liste des cinquante propositions fut préparée par les pères Liberatore et Cornoldi et successivement soumises à l'examen du Pape. Le Saint Office, tout en gardant le schéma présenté par  le patriarche, préféra étendre son  investigation à d'autres parties du système rosminien. Il en résulta clairement que sur ses travaux pesa l'ouvrage de Cornoldi contre le rosminianisme.

[29] Il est nécessaire de rappeler qu'à cette époque, tous les Jésuites n'étaient pas alignés sur les positions contraires à Rosmini.

[30] Comme le souligne la Note sur la valeur des décrets doctrinaux…, cit.

[31]  Idem.

 

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traduit de l'italien par M.-C. Bergey