Centre
français d'études rosminiennes
janvier 2002
http://www.philosophiedudroit.org/
______________________________________________________
La B.P.C. remercie le p. Gianpaolo Salvini, directeur de la
Civiltà Cattolica,
d'avoir bien voulu autoriser ces traductions et leur
publication
___________________________________________________________________________
Extrait
de La Civiltà Cattolica, 20 octobre 2001-11-28
EDITORIAL
Une récente Note
de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (cf. pp. 168-17 1) a comme
objet l'interprétation "authentique" des déclarations que les
Congrégations romaines ont émises sur les controverses de l'œuvre
philosophico-théologique d'Antonio Rosmini. Elles furent substantiellement au
nombre de trois : la première fut celle de 1849, qui mis à l'Index deux oeuvres
du Rovérétain : Delle cinque piaghe della Santa Chiesa – Des cinq plaies de la Sainte Église –
et les Costituzioni secondo la
giustizia sociale – Constitutions
selon la justice sociale – ; la seconde fut celle de 1854, toujours de la
Congrégation de l'Index, qui libéraient les oeuvres "imputées" de
toute censure et décrétait : "L'on doit démettre (dimittenda esse) toutes
les oeuvres d'Antonio Rosmini Serbati" ; enfin en dernier, le décret Post
Obitum du 14 décembre 1887 (publié seulement le 7 juillet 1888) de la
Congrégation du Saint Office, qui condamnait quarante propositions extraites
pour la plupart des oeuvres posthumes
de Rosmini.
Comment concilier
ces trois déclarations? Jusqu'à récemment, il existait une division entre ceux
qui voyaient une véritable continuité entre ces mesures et ceux qui y
reconnaissaient une dangereuse discontinuité ou plus directement des
contradictions. Sur ce point, la Note affirme : "Une lecture
approximative et superficielle de ces diverses interventions pourrait faire
penser à une contradiction intrinsèque et objective de la part du Magistère
dans l’interprétation des contenus de la pensée rosminienne, et dans leur
évaluation à la face du peuple de Dieu. Cependant, une lecture attentive, non seulement des textes, mais aussi du
contexte et de la situation dans lesquels ils furent promulgués, aide à saisir,
et davantage encore dans un nécessaire développement, une appréciation à la
fois vigilante et cohérente, au regard, comme toujours, et en tout état de
cause, de la protection de la foi catholique et déterminée à ne pas consentir à ses interprétations
déviantes ou réductrices".
La Note ne
se limite pas à indiquer une concordance générique entre les mesures romaines,
mais elle entend fournir à l'interprète des indications au plan soit
historique, soit théologique quant au devenir de ces déclarations. Ce furent
des considérations d'ordre historico-théologique, souligne la Note, qui
conduisirent les quarante "thèses" rosminiennes à la censure de 1887.
En fait, depuis la publication de l'encyclique Aeterni Patris (1879) de
Léon XIII, tendant à la restauration de la science sacrée à travers le retour
au thomisme (considéré comme philosophia perennis), les historiens
rappellent que toutes les autres philosophies, même d'inspiration chrétienne,
étaient tenues comme suspectes, d'autant plus lorsqu'elles concernaient la
pensée moderne. Le système néo-thomiste était considéré par ses interprètes
comme l'unique et irremplaçable voie d'accès à la vérité révélée et de là comme
l'unique philosophie adaptée à donner une motivation rationnelle au dogme
chrétien.
A partir de cette
position monolithique de la science du Docteur Angélique, il en fallait peu
pour être accusé d'idéalisme, d'ontologisme, ou pire encore, de panthéisme, ou
tout simplement, d'être audacieux ou moderne : ce qui signifiait professer des
théories subjectivistes en philosophie et libérales en politique. Tout ce ci
avait contribué à établir les bases d'un jugement négatif sur un système
qu'avait formulé à cette période le philosophe rovérétain, s'attachant à
concilier le monde moderne (et les inaliénables libertés nées de la Révolution
Française) avec la foi chrétienne, en suivant la consigne que, plusieurs années
auparavant, il avait reçu du Pape Pie VIII d'user de sa vocation à écrire pour
amener, à l'aide de la raison, les hommes à la religion. Selon de telles indications,
Rosmini, encore jeune, avait aspiré à rédiger une encyclopédie du savoir
chrétien en antithèse à celle des philosophes français du XVIIIe siècle.
"Pourquoi, soutenait-il, les bons ne s'uniraient-ils pas pour former un
recueil complet et ordonné d'études qui révèle dans sa beauté et sa
splendeur la vérité de la religion
chrétienne? Pourquoi ne ferions-nous pas pour le Christ ce qu'ont fait Voltaire
et les autres encyclopédistes français impies contre le Christ et contre son
Église?".
Rosmini dédia
toute sa vie à la réalisation de ce projet – qui se voulait encyclopédique,
mais que l'on devrait dire plutôt interdisciplinaire –, c'est-à-dire à la
réalisation d'une philosophie authentiquement chrétienne (fondée en particulier
sur l'enseignement des Pères de l' Église ) et il le fit sur une base
distincte, mais non contraire, de celle que saint Thomas avait élaborée au
Moyen Age, et que ses interprètes entendaient proposer à nouveau à travers le
néo-thomisme.
Toute
l'entreprise de la refonte rosminienne de la pensée chrétienne commence, comme
l'on sait, avec une recherche fondamentale, celle de l'origine des idées :
"Il est impossible, écrit-il au père Roothaan, de justifier, de
démontrer aucune vérité scientifique
sans avoir fixé le principe de la certitude ; et le principe de la certitude ne
peut être établi sans avoir auparavant résolu la question de l'origine des
idées" (A. Rosmini Serbati, Epistolario completo, vol. 4,
lettera 1523).
Ainsi,
"l'idée de l'être" devint le pivot autour duquel s'enroule toute la
métaphysique de Rosmini ; il est vrai qu'un tel concept hérite de la
scolastique, mais il l'interprète selon des catégories modernes, inédites. En
fait, dans la recherche du fondement de "l'être idéal", il interprète
une voie antithétique à celle de Kant, fixant les a priori de la
capacité cognitive non dans le sujet connaissant, mais hors de celui-ci, dans
l'idée d'un être indéterminé et universel, inhérent à toutes les choses et
fondement nécessaire de la connaissance humaine. De ces propositions, il
écrivait : "Je pense que seule une telle doctrine sur les idées, intime et
propre au christianisme, peut être ce germe salutaire qui fructifiera, grâce à
l'œuvre de beaucoup d'hommes de bien, selon l'ordre de toute chose, et à la
lumière religieuse nouvelle, qui, par sa beauté, doit ravir les cœurs et
subjuguer les esprits." (A. Rosmini Serbati, Epistolario completo,
vol. 3, lettera 1348).
Ce système
"idéaliste" sembla à beaucoup d'interprète en contradiction ouverte
avec le thomisme. Ainsi , dit la Note à ce propos, fut posés les
prémisses d'un choix négatif dans les controverses d'une position philosophique
et spéculative comme celle de Rosmini, qui se différenciait par le langage et
l'appareil conceptuel de l'élaboration philosophique et théologique de saint
Thomas d'Aquin. En tout cas, un tel système philosophique fut jugé inapte au
fonctionnement du projet léonin de restauration chrétienne de la science
sacrée, et delà, suspect en certains points d'épouser l'"hérésie
ontologiste" ou de tomber tout droit dans le panthéisme.
***
C'est sur ce fond
historico-interprétatif que l'oeuvre du penseur européen fut censurée dans
quarante points par le décret Post Obitum. La Note affirme que
"l'on peut actuellement considérer désormais dépassés les motifs de
préoccupation et de difficultés doctrinales et prudentielles qui ont déterminé
la promulgation du décret Post Obitum (...)". Comment alors
interpréter ce décret de censure, surtout si nous considérons que, 33 ans
avant, une autre Congrégation romaine, celle de l'Index, avait
"démis" toutes les oeuvres de Rosmini? A ce propos, la Note
affirme que dans leur sens, les quarante propositions censurées
"n'appartiennent pas en réalité à l'authentique position de Rosmini, mais
à de possibles conclusions de la lecture de ses oeuvres". Reste par contre
la validité objective du décret "pour qui les lit loin du contexte
rosminien dans une optique idéaliste, ontologiste, et dans un sens contraire à
la foi et à la doctrine catholique". Ces optiques, précise la Note,
sont étrangères à l'esprit et au savoir du Rovérétain.
Certains des
interprètes de Rosmini ont critiqué la distinction dégagée par la Note
entre "valeur objective" des propositions et "intentions
subjectives de l'auteur" , argumentant que, ainsi, il y aurait une simple
réhabilitation de la personne de Rosmini, mais non de sa pensée. De notre point
de vue, l'énoncé de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ne suppose
pas une telle dichotomie, mais prétend
que l'œuvre d'un penseur catholique s'examine, sur les questions concernant la
doctrine de l'Église catholique, à partir de la teneur littérale de ses écrits
interprétés – outre les règles normales de l'herméneutique – à la lumière de
l'esprit de l'auteur et non de ses interprètes, et encore moins des détracteurs
anciens et modernes; alors que l'examen critique de la validité théorique du
système rosminien (considéré toujours sous le profil spéculatif) est de la
compétence, en un libre débat, de spécialistes de la matière et non de
l'autorité ecclésiastique.
Un tel document
redonne dignité à la pensée de Rosmini, qu'après plus d'un siècle d'ostracisme
(du fait du Post Obitum), il restitue à la place qu'il mérite,
c'est-à-dire parmi les plus grands philosophes et théologiens catholiques
modernes. Cette reconnaissance est également à attribuer à Jean-Paul II dans
son encyclique Fides et ratio (cf. n. 74 et 76), où le Pape nomme
Rosmini parmi des penseurs dans lesquels se réalise une rencontre féconde entre le savoir
philosophique et la Parole de Dieu. Rappelons que l'ecclésiologie rosminienne ,
dans le passé objet de suspicions et de censures de la part de l'autorité
ecclésiastique, parce que considérée comme trop ouverte et "moderne",
a inspiré dans une mesure significative les documents conciliaires sur l'Église
et sur les réformes de la liturgie.
La presse a
interprété ces faits selon l'optique de la purification de la mémoire
historique dans laquelle l'Église s'est engagée depuis quelques années. L'on
parle de "réhabilitation" (bien que tardive) du Rovérétain et de
demande de pardon de la part de l' Église au sujet de ces débats. En réalité,
depuis déjà longtemps, parmi les chercheurs catholiques, était en cours une
oeuvre de redécouverte et de réhabilitation de la pensée de Rosmini, en mettant
en évidence non seulement son orthodoxie doctrinale, mais aussi sa portée
prophétique. Quelques journalistes ensuite ont ciblé notre revue, en écrivant :
"A propos de la demande de pardon, on attend peut-être une parole de
regret et d'excuse de la part des pères Jésuites de la revue Civiltà
Cattolica, qui, dans le siècle dernier, semblait être la plus grande
protagoniste de la lutte menée contre le penseur Rovérétain" (Avvenire,
10 juillet 2001). Et en effet, Domenico del Rio a raison lorsqu'il demande
"un mot de pardon". En fait, il est bien vrai que certains rédacteurs
de la Civiltà Cattolica jouèrent un rôle fondamental dans des événements
qui conduisirent à la condamnation des oeuvres de Rosmini. Mais il faut dire
que, autant la polémique menée par le père Antonio Ballerini, à cette époque
professeur de morale au Collège Romain (à ne pas confondre avec Raffaele
Ballerini, rédacteur à la Civiltà Cattolica), fut âpre et violente
(accusant injustement Rosmini d'être janséniste en théologie, ontologiste et
panthéiste en philosophie et libéral en politique), celle qui était menée par
les pères M. Liberatore et G. M. Cornoldi fut en général plus argumentée et
respectueuse dans le ton. Il ne faut pas oublier non plus la profonde
convergence de vue dans le champ ecclésiologique du père C. M. Curci (cf. G.
Mucci, Il primo direttore della Civiltà Cattolica... Carlo
Maria Murci, Rome, La Civiltà Cattolica 1986, passim). Mais
certainement, la prospective néo-thomiste rigide dont on s'inspira pour lire
l'oeuvre du Rovérétain ne pouvait qu'aboutir à une condamnation péremptoire
dans les derniers débats, qui avait beaucoup de partisans dans le monde
catholique d'alors. Rappelons l'évocation de cette affaire lors d'une de ses
dernières interventions dans notre revue. Dans tous les cas, la Civiltà
Cattolica ne craint pas de demander pardon, – comme elle l'a du reste déjà
fait dans d'autres circonstances –, et ici en ce que, outrepassant les limites
de la polémique, qui devait s'en tenir au plan de la critique des idées, elle
avait attaqué la "personne" de Rosmini, et n'avait pas correctement
interprété la pensée de Rosmini.
L'attitude
polémique de la Civiltà Cattolica envers Rosmini resta vive durant
quelque temps, puis au début du Concile Vatican II, beaucoup de rédacteurs de
la revue commencèrent à regarder
l'oeuvre du Rovérétain avec intérêt et sympathie, comme en témoigne une lettre
du père Roberto Tucci, alors directeur de la revue et aujourd'hui cardinal,
adressée en 1966 à don Clemente Riva (depuis évêque auxiliaire de Rome), à l'occasion de la parution de la nouvelle édition des Cinq
plaies de la Sainte Église de Rosmini. Voici ce qu'écrivait le père Tucci :
"Cher
révérend don Riva, engagé dans les travaux de la Congrégation générale, je
regrette vivement de ne pouvoir participer en personne à la présentation du
volume des Cinq plaies de la Sainte Église d'Antonio Rosmini, dont vous
avez remarquablement assuré la publication. Je suis très heureux que le père
Martina, dont la compétence est indiscutable pour la période historique à
laquelle appartient cet ouvrage, ait accepté de figurer parmi les présentateurs
et d'en parler aussi au nom de la Civiltà Cattolica. Ainsi passent les
polémiques d'un temps, qui traitaient de choses qui appartiennent au passé et,
en ce qui concerne notre revue et ses rédacteurs, sans laisser de traces, pour
laisser place à notre admiration pour la figure de Rosmini, la profondeur de sa
vie spirituelle, et l'élévation de son esprit et de sa doctrine, et ce,
aujourd'hui, grâce à l'œuvre clarificatrice et méritante menée sans ombre par
des pères rosminiens. Pour cela, c'est avec un vif plaisir que je vois la
réédition des Cinq plaies de l'Église : une oeuvre qui révèle en Rosmini
un vif amour pour l'Église et une foi indéfectible en sa divine constitution ;
mais qui montre aussi une profondeur de vue et une prescience clairvoyante, un
siècle avant la célébration du Concile de Vatican II. Je suis sûr que la
lecture de l'ouvrage, dans ce climat de renouveau conciliaire, offrira à
beaucoup matière à réflexion et stimulera l'actualisation des décisions du
Concile qui, non toujours dans la forme, mais pourtant dans l'esprit, sont
assez voisines de ce qu'avait préconisé Rosmini.
Je souhaite un
vif succès à vos travaux et vous salue cordialement
Roberto Tucci, S.J."
La lettre du père
Tucci met en évidence la nouvelle attitude à laquelle la Civiltà Cattolica
entend se conformer en assumant les années cruciales sur la question
rosminienne (et sur beaucoup d'autres choses encore). Étant considéré que ces
polémiques appartiennent désormais au passé, et que la revue n'en conserve plus
une trace. De fait, commentant brièvement cet événement quelques années après,
il affirmait dans notre revue : "Contre Rosmini, l'on a procédé avec trop
de précipitation et avoir voulu étouffer la pensée philosophique et théologique
du grand Rovérétain a eu une influence négative pour le développement de la
recherche originale théologique et philosophique en Italie" (Civ. Catt.1970,
1333).
A l'occasion du
centenaire de la condamnation des quarante propositions, le père Vanzan,
rédacteur de la Civiltà Cattolica, lors d'une contribution au XXIIe
cours de la Cattedra Rosmini, mit en évidence le rôle prophétique de
l'ecclésiologie rosminienne, considérant le Rovérétain comme parmi les
précurseurs du Concile Vatican II. De ce point de vue, il souligna l'originale
conception rosminienne de la société théocratique comme préfiguration du peuple
de Dieu dont a parlé le Concile, et en même temps, il introduisait une
confrontation entre les "sept pouvoirs" rosminiens et les tria
munera (sacerdotale, prophétique, royale) que Vatican II a reconnu aux christifideles
laici. Une telle lecture prophétique de Rosmini ne provenait pas, comme l'a
écrit un auteur, "d'un complexe exagéré de culpabilité" de la part
des Jésuites de la Civiltà Cattolica
(C. Fabro, L'enigma Rosmini, Napoli-Roma, Esi, 1988, 13), mais
d'un moyen nouveau, et non préconçu, de
lire et interpréter l'oeuvre monumentale du penseur de Rovereto.
Pour marquer
encore l'attention et l'estime pour l'oeuvre de Rosmini, notre revue accueillit
en 1984 un article de Mgr. Clemente Riva, intitulé "L'ecclésiologie
d'Antonio Rosmini et le Concile Vatican II".
L'écrit était
accompagné de la note suivante : "Nous dérogeons à la norme selon
laquelle, dans notre revue, ne peuvent écrire que des Jésuites, nous avons
invité Mgr. Riva, rosminien et évêque auxiliaire de Rome, à traiter dans la Civiltà
Cattolica un aspect essentiel de la pensée théologique d'Antonio Rosmini.
Dans l'esprit du Jubilé de réconcilier aussi dans le monde de la culture qui
tient tant au cœur de Jean Paul II, ce fut un hommage de notre revue à la
grande pensée rovérétaine et à sa famille religieuse avec lesquelles ne
manquèrent pas, par le passé, de moments de tensions et de fortes polémiques"
(Civ. Cat. 1984 11223-237).
Dans cet article
entre autre, l'auteur relevait la modernité
de la position rosminienne sur le thème de la liberté de conscience.
"Rosmini, soulignait Mgr. Riva, revendiquait la liberté de la religion
catholique, non dans un mode sectoriel – qui la détacherait des autres libertés
de la personne – mais au nom de la liberté même, du droit de la liberté de
conscience commune à tous. Pour Rosmini, un droit exprime toujours un rapport
interpersonnel, "fondé dans les personnes, qui régulent leur rapports
selon le droit". Non seulement les personnes sont sources de droit, mais
aussi, écrit Rosmini,"elles sont le droit existant".
Non seulement l'ecclésiologie rosminienne mais
aussi la pensée philosophique et théologique de Rosmini est aujourd'hui l'objet
d'attention de la part de notre revue,. Sur ce point, la Civiltà Cattolica a
publié ces dernières décennies divers articles de valeur, par exemple les
écrits de F. Évain, s. j., in Civ. Cat. 1988 1130-35, 1989 11343-355),
et de nombreuses recensions sur des études rosminiennes. Parmi les articles,
rappelons les deux récentes contributions de X. Tillette, s. j., publiées à
l'occasion du bicentenaire de la naissance du Rovérétain (cf. CC, 1999 1
486-488 ; II 544-558). Selon l'auteur, il existerait "une osmose
continuelle" entre la pensée théologique et la pensée philosophique de
Rosmini, qui le rendrait "archaïque pour certains, mais qui innove à nos
yeux" ; c'est un très grand théologien, continue encore l'auteur de
l'article, à la fois traditionnel et inventif, "parfois jusqu'à
l'excès". Mais ses intuitions n'ont pas encore porté des fruits. En somme,
un penseur qui attend encore d'être complètement exploré et compris. Mais il
faut encore se rappeler, continue Tillette, que Rosmini, "parfois, s'est laissé transporter par son imagination
spéculative", rendant ainsi sa pensée difficile à interpréter : hors de
leur contexte, certaines de ses
propositions sembleront "suspectes ou difficilement compréhensibles".
Et de conclure, faisant référence aux censures passées : "ce n'était pas un manquement à la vérité, ni à
la charité, de relever des aspects qui se prêtaient aux fausses interprétations
des oeuvres posthumes. Seulement Rosmini ne pouvait plus se défendre ni se
soumettre, et cela, les adversaires l'avaient un peu trop oublié".
Nous voudrions
ajouter que, le Père Général de la Compagnie de Jésus, P.-H. Kolvenbach, lui
aussi a publié un article intitulé : "Rosmini : un prophète pour le
troisième millénaire", dans une monographie de la revue Filosofia Oggi
(80, 1987, 417-422), dédiée à Rosmini. Il a d'autre part souscrit à la
supplique adressée à Jean-Paul II par de nombreuses personnalités académiques
et religieuses, en vue de la béatification de Rosmini. Le vœu a été rédigé à la
fin du congrès international tenu à Rome du 26 au 29 octobre 1988 sur
"Rosmini, penseur européen".
La Note de
la Congrégation pour la Doctrine de la Foi réhabilite la pensée et l'oeuvre de
Rosmini, un homme qui, dans un siècle contrasté, avec courage et selon un mode authentiquement chrétien, a su
penser une nouvelle synthèse entre la révélation chrétienne et la spéculation
philosophique, puisant abondamment avec une grande audace et une grande élaboration
théorique à l'Écriture Sainte et aux Pères de l'Église. Sa pensée, comme on l'a
vu, fut combattue, et ensuite en partie condamnée, parce que déformée par le
canon néo-thomiste dominant en cette période, selon lequel le dogme chrétien
devait être interprété d'après ces uniques catégories conceptuelles.
Aujourd'hui, la théologie, illuminée par les intuitions de Vatican II, enseigne
qu'un tel point de vue théorique et spéculatif n'est pas la seule voie d'accès
à la vérité de l'Évangile, et qu'elle n'épouse aucun système de pensée
particulier comme étant le seul apte à l'interpréter. Mais en aucun cas, il ne
faut oublier que, dans Fides et ratio, Jean-Paul II a réservé une place
particulière à la pensée de saint Thomas d'Aquin.
Le fait que
l'unique message soit pensé dans des modes variés n'est pas un mal, mais au
contraire, un bien. C'est pourquoi aucun système théologique particulier ne
doit être imposé selon un mode dogmatique, exigeant de l'intellectus fidéi
qu'il s'exprime en un seul mode ; au contraire, il est de conviction commune
que la vérité de l'Évangile est rendue plus intelligible à l'esprit humain par
la convergence de concepts théologiques différents, tous animés d'une même fin
: interpréter avec humilité et honnêteté l'unique Vérité de foi, ce qu'a fait
Rosmini, avec une grande ardeur et une grande charité intellectuelle.
Enfin, nous ne
voulons pas passer sous silence combien furent riches les qualités humaines et
spirituelles de Rosmini, ce qui ne fut jamais mis en doute, même de la part de
ses adversaires les plus acharnés. Il fut un homme à la vie sainte et eut comme
fin d'agir pour le service de l'Église, qu'il souhaitait purifiée de toute
faiblesse humaine ; exemplaire fut d'autre part son attachement au Siège
Apostolique, en particulier à la personne du Pape, dans les moments difficiles,
et tout aussi exemplaire sa fidélité et son obéissance au Magistère de
l'Église.
_______________________________
Traduit de
l'italien par M.-C. Bergey
http://perso.wanadoo.fr/b.p.c./
Extrait de La Civiltà Cattolica, 17 novembre 2001,
année 152, n°3634, p.331
Giovanni Sale, s.
j .
La "Question rosmienne",
ainsi appelée communément, eut pendant presque la totalité du XIXe s., un
profond retentissement culturel et spirituel dans la vie ecclésiastique
italienne, et l'on en perçoit encore les échos aujourd'hui. Le dynamisme
intellectuel dont elle témoigne rappelle en quelque façon la controverse
janséniste des siècles auparavant. Les historiens distinguent habituellement
trois périodes ou phases de la question rosminienne. La première s'achève en
1849[1],
sous le pontificat de Pie IX par la mise à l'Index de deux œuvres de Rosmini, Le
cinque piagghe della Santa Chiesa, Les cinq plaies de la Sainte Église, et La Costituzione civile secondo la giustizia sociale,
Constitution Civile selon la Justice Sociale. Les principaux antagonistes de la
controverse furent d'un côté les catholiques libéraux, s'appuyant sur des
positions soutenues par Rosmini, et de l'autre les partisans "du vieil
ordre", les intransigeants, dirigés par plusieurs Jésuites romains. La
deuxième phase dura de 1850-1854, toujours sous le pontificat de Pie IX. Cette
période prit fin avec le décret de la Sacrée Congrégation de l'Index qui
déclara que "tous les travaux d'Antonio Rosmini Serbati devaient être
démis" (dimittenda esse) de toute censure […] et "que l'on ne
devait absolument pas porter atteinte au nom de l'auteur". La dernière
phase, dans les années 1873-87, se conclut, sous Léon XIII, par le décret Post
Obitum de la Sacrée Congrégation de l'Index. Ce décret condamnait quarante
propositions "prises parmi des travaux édités et inédits d'Antonio
Rosmini, prêtre, (1797-1855)". Ce fut enfin, le 1er juillet
2001, la Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[2].
L'existence de déclarations
différentes émanant du Dicastère romain créa bien des difficultés pour les
interprètes de la pensée rosminienne. Beaucoup de chercheurs relèvent une
contradiction entre la disposition de la Congrégation de l'Index en 1854 et
celle de la Congrégation du Saint Office en 1887. D'autres, par contre,
soutiennent le maintien d'une continuité substantielle entre le Dimittantur
de Pie IX et le Post Obitum de Léon XIII. C'est aussi la position de la Note
de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Selon Cornelio Fabro[3],
qui fut appelé avec d'autres par Paul VI pour examiner la question rosminienne,
les perplexités soulevées par le Dimittantur de 1854, les nouvelles controverses et la publication
d'importants travaux inédits de Rosmini, comme par exemple sa Théodicée,
ont conduit Pie IX lui-même à reprendre, pour la troisième fois, un examen des
travaux du philosophe, et ce dans les années ultimes de son pontificat. La
théorie d'après laquelle Pie IX aurait défendu son ami Rosmini jusqu'à la fin
doit donc, aux yeux de Fabro, être révisée ou tout au moins redimensionnée. Il
ne fait aucun doute en effet que le Pape, après son retour de Rome et
l'expérience amère des événements qui l'avaient conduit en exil, trouva plus
que jamais appui sur la partie intransigeante de la Curie et sur les Jésuites
romains qui critiquaient le système rosminien qu'ils considéraient libéral en
politique, et contaminé par l'hérésie de l'ontologisme en philosophie et
théologie.
En tout cas, même si l'on
considère les faits historiques – et ceux-ci sembleraient corroborer la thèse
de Fabro – une lecture de ces faits mieux située historiquement, conduit à
distinguer deux périodes différentes dans cet événement aux implications
extrêmement complexes. Pour résumer, bien qu'il n'y ait aucune rupture ni
contradiction entre les faits qui constituèrent la dite question rosminienne, il
est néanmoins vrai qu'ils peuvent être lus et évalués par l'historien en
référence à des horizons interprétatifs différents et à des nouveaux contextes
culturels par rapport à ceux dans lesquels ils furent élaborés[4],
comme par exemple la lente, mais sûre, réaffirmation du néothomisme à partir
des dernières années du pontificat de Pie IX. Sur la détermination des deux
premières dispositions romaines pèsent indubitablement des considérations
d'ordre pratique ou philosophico-politique : en fait, ceux qui soutenaient
l'intransigeance rigide et conservatrice voulaient que fut censuré et condamné
par l'autorité ecclésiastique un Rosmini défenseur du libéralisme modéré en
politique et en philosophie. Par contre, dans le Post Obitum de 1887, ce
furent les considérations d'ordre théorique ou philosophico-théologique qui
poussèrent les réviseurs à censurer en quarante points l'œuvre de Rosmini[5].
C'est cela qui conduit à traiter la question rosminienne en deux parties
distinctes, et non uniquement une répartition pratique du matériel historique.
Comme nous savons, les premières
polémiques entre le prêtre rovérétain et quelques jésuites – encouragés dans la controverse par leur
propre général, le père Jan Roothaan – nous ramènent au commencement des années
1840. Cette première phase fut close par l'injonction de silence imposée par
Grégoire XVI aux deux parties par l'intermédiaire du Secrétariat d'État, le 7
mars 1843. Ces controverses, plus qu'un point de vue différent sur des
questions doctrinales particulières, exprimaient en réalité deux univers
culturels opposés à travers lesquels s'affrontaient deux modes différents,
quasi antithétiques, d'évaluation du rôle de l'Eglise dans la société moderne
et dans ses rapports avec les États, non moins que le délicat problème de la
réforme de la vie ecclésiastique. Quelques Jésuites s'érigeaient en partisans
de l'intransigeance la plus rigide dans des questions politiques et religieuses
; ils voyaient dans la liberté moderne, "née des révolutions et propagée
par des philosophes non croyants", une menace véritable envers la société
civile et envers l'Église. Toute la pensée moderne était entachée de
"rationalisme corrompu" et traitée d'hérétique dans la mesure où elle
était considérée comme source de l'athéisme et de toute forme de désordre
social. Pour eux, le modèle idéal de société politique était celui de l'ancien
régime, fondé sur l'alliance entre le trône et l'autel. Dans le champ
religieux, ils soutenaient une ecclésiologie (manifestement anti-janséniste)
qui excluait catégoriquement toute
intervention des laïcs dans la vie interne de l'Église.
Rosmini, par contre, était le
représentant le plus autorisé en Italie du catholicisme modéré libéral qui
croyait à la liberté moderne et à sa compatibilité avec les principes enseignés
par l'Évangile. En effet, il pensait indispensables de telles libertés pour refondre l'ordre politique en Europe,
et pour redonner un nouvel élan à la vie chrétienne. Dans ses écrits, il travaillait
à réconcilier l'Église avec le monde moderne, la science avec la foi, "la
nature avec la surnature". Il entendait ainsi rénover le savoir
philosophique et théologique sur des bases plus solides et modernes, tout en
recourant à la grande tradition des
Pères de l'Église et des saintes Écritures. De plus, il se faisait le défenseur
d'une conception chrétienne de la politique et du droit, cherchant à éviter les
erreurs dans les quelles étaient tombés beaucoup d'illuministes. Contre les
laïcistes, il soutenait la priorité du devoir sur le droit, la subordination
des droits humains à Dieu et à la loi divine ; il rejetait d'autre part le
contractualisme de Rousseau, considérant comme État parfait celui qui imite
"la Sagesse de Celui qui gouverne l'univers entier". Il condamnait
tout type de révolution et distinguait "ces innovations qui détruisent
l'ancien, de celles qui ajoutent à l'ancien". De plus, il se préoccupait
de protéger de l'intolérance et des prétentions à l'omnipotence de l'État moderne, la valeur absolue de la personne
humaine et il voyait dans le principe constitutionnel l'instrument le plus
approprié pour garantir la liberté de l'individu et de ce qu'il appelait
"les systèmes intermédiaires"[6].
Ensuite, à propos de la question maintes
fois débattue de l'Unité Italienne, Rosmini avait essayé d'harmoniser les
aspirations nationales et la foi catholique en soutenant, en une fédération
néoguelfe, la solution qui, tout en assurant l'Italie "de l'unité possible
la plus stricte", ne la priverait pas de sa "variété naturelle".
Cette position modérée réussit en un premier temps à gagner la sympathie du
nouveau Pape ; et de fait Pie IX demanda à Rosmini – qui se trouvait en 1848 à
Rome comme envoyé du gouvernement sarde
– de rester auprès de lui comme conseiller. On le nomma consulteur de la
Congrégation de l'Index et on lui promit la pourpre cardinalice. Mais les
événements dramatiques de cette année (l'exil du Pape à Gaète et Naples, et la
République Romaine) persuadèrent le Pontife romain que la perspective libérale
indiquée par Rosmini était impraticable, et le conduisirent à s'appuyer sans
réserve sur la partie intransigeante de la Curie dirigée par le Cardinal
Antonelli. Rosmini dut quitter Naples et le Pape, et se retirer à Stresa où il
continua ses études qu'il aimait. Cependant, ces faits ne tirèrent pas le
rideau sur le drame humain et culturel de Rosmini, mais bien au contraire,
comme nous le verrons.
Car en fait, le libéralisme
catholique proposé par Rosmini dans sa version modérée avait réussi à rallier à
la cause de la liberté moderne une bonne partie des intellectuels catholiques
italiens. À l'étranger, particulièrement en France et en Belgique, le mouvement
était très actif, et il avait pris la forme d'une lutte politique pour la
défense du catholicisme, contre un gouvernement laïc qui voulait marginaliser
l'Église, et réduire la religion à un fait privé. Le libéralisme catholique en
Italie, cependant, avait ses propres caractéristiques quant aux mouvements
catholiques du nord des Alpes : alors que ceux-ci invoquaient la liberté constitutionnelle comme le moyen d'une
reconquête chrétienne de la société qui se sécularisait graduellement, en
Italie, par contre, l'on invoquait ces mêmes libertés non seulement comme
protection de la personne humaine et comme une condition pour le renouveau de
la société politique et de l'Église, mais aussi comme voie de résolution de la
question romaine d'une manière compatible avec la tradition nationale
catholique.
C'était dans ce climat culturel
que Rosmini écrivit, à partir de 1832, son œuvre la plus célèbre, qu'il publia en 1848 : Delle cinque piaghe della
Santa Chiesa, Des cinq plaies de la Sainte Église[7],
qui attira sur lui et sur ses écrits de sévères critiques de la part de ses
adversaires. Non seulement dans cet ouvrage, le prêtre rovérétain désigne très
précisément "les maux présents de l'Église" (qu'il appelle
"blessures") – bien que sans jamais se départir "de la charité
intellectuelle" qui pénètre tout son travail – mais il indique en même
temps les remèdes possibles et souhaitables. Déjà le titre lui-même du livre
apparut à beaucoup de critiques de Rosmini audacieux et irrespectueux à
l'encontre de l'autorité et de la sainteté de l'Église. En réalité, Rosmini
avait simplement utilisé, comme il le confessa plusieurs fois, une
"figure" que le pape Innocent IV, sur les bases d'indications
patristiques, avait utilisée dans son discours d'ouverture au Concile de Lyon
en 1245. Le Pontife romain avait comparé l'Église au Christ sur la croix,
montrant "comme alors, elle était affligée, en ce temps-là, de cinq plaies
douloureuses"[8]. "Si ce
grand Pape", écrivait Rosmini à un ami, "a parlé des cinq plaies de
l'Église dans un Conseil oecuménique, je ne vois pas comment l'on trouve à
redire à ce titre de nos jours"[9].
En vérité, ce qui indisposait ses critiques était le fait "qu'il
[produise] un traité sur les maux de l'Église sans qu'on lui en ait donné
l'ordre", alors qu'une telle sollicitude pour l'Église de Dieu revient
"de droit aux pasteurs de l'Église", parce qu'eux seuls en
connaissent les remèdes nécessaires. Dans l'introduction à son ouvrage, Rosmini
répondit ainsi à ces critiques : "Je n'avais aucune intention de décider
de quoique ce soit, mais entendais ainsi soumettre mes idées aux pasteurs
eux-mêmes, et principalement au Pape, dont les paroles vénérées seront toujours
pour moi une norme droite et sûre à laquelle comparer et corriger chacune de
mes opinions […]"[10].
Malgré la prudence dont avait fait
preuve Rosmini pour traiter un argument aussi épineux que la réforme de
l'Église – qui, tout récemment encore, avait alimenté en Italie la controverse
janséniste – le livre fut mis à l'Index, le 30 mai 1849, avec un autre ouvrage
important du Rovérétain, La Constitution civile selon la justice sociale (1848),
dans lequel l'auteur espérait d'importantes réformes sociales dans chaque État.
Dans cet ouvrage, s'opposant à beaucoup de catholiques de son temps, Rosmini
critiquait la notion de religion d'Etat, au nom de la liberté de conscience,
qui doit être inviolable et reconnue pour tout homme. Sur le thème de la
liberté de l'Église, il écrivait : "la religion catholique n'a aucun
besoin de la protection des dynasties, mais de liberté ; et elle a seulement
besoin que cette liberté soit protégée et rien d'autre."
Rosmini se soumit promptement à la
déclaration de l'Index. Le 15 août 1849, il rédigea son acte de soumission en
les termes suivants : "Avec les sentiments les plus filiaux et les plus
obéissants au Saint-Siège, auquel, par la Grâce de Dieu, j'ai toujours professé
publiquement mon attachement par le cœur, je déclare me soumettre à la
prohibition de l'œuvre nommée, simplement, et de la meilleure façon possible,
le priant d'informer de cette assurance notre Saint Père et la Sacrée
Congrégation"[11].
Mais la condamnation encouragea les Jésuites romains néo-thomistes à déclencher
une attaque frontale incisive contre le système philosophico-politique de
Rosmini. La contradiction, qui malheureusement dégénéra parfois aussi dans des
attaques personnelles, fut dirigée par le père Antonio Ballerini (à ne pas
confondre avec le père Raffaele Ballerini, rédacteur à la Civiltà Cattolica),
alors professeur de morale au Collège Romain, un homme "d'énergie
intellectuelle notable, mais vif polémiste et dépourvu de prudence"[12],
et qui publia un livret anonyme – sans en indiquer ni le lieu, ni la date de
publication – intitulé simplement Postille,
dans lequel il censurait, en des termes violents et parfois plein d'irrespect,
un grand nombre des thèses de Rosmini. Celui-ci y était injustement accusé
d'enseigner les plus solennelles hérésies, des erreurs inouïes relatives à
l'Église, la hiérarchie ecclésiastique, la prière, les sacrements,
l'incarnation du Verbe, la nature et l'opération de Grâce, le péché originel et
la concupiscence […]"[13],
et bien d'autres choses encore. Ces écrits furent distribués partout dans
l'Italie, jetant la consternation parmi
le clergé et des intellectuels catholiques et incitant dix-huit évêques à
demander l'examen de cet ouvrage anonyme par la Congrégation de l'Index.
Le jugement de la Congrégation sur
cet ouvrage fut très négatif. Selon un des consulteurs, le livret était une
compilation "sans jugement et publié sans conscience, avec l'intention
unique de diffamer un des prêtres les plus vertueux et les plus ardents que
l'Église de Jésus Christ puisse se vanter d'avoir dans notre Italie"[14].
Le Pape, malgré l'avis favorable à la prohibition du livret (le 14 décembre
1850) – dont la provenance était bien connue – préféra ne pas le mettre à
l'Index pour ne pas contrarier les Jésuites, dont il avait grand besoin dans la
lutte contre le libéralisme. Néanmoins, les Jésuites engagés sur ce front
continuèrent leur bataille contre Rosmini. Le père Roothaan, pour obtenir la garantie
d'une plus grande liberté d'action dans cette affaire, demanda explicitement au
Pape la levée du précepte de silence imposé par Grégoire XVI en 1843, ce que
Pie IX accorda. D'où une lettre de Roothaan à Ballerini le 9 novembre 1850 dans
lequel il lui demandait d'effectuer un travail polémique contre les thèses de
Rosmini, mais avec les recommandations suivantes : "1) les critiques
devaient être solides, et non mesquines ; 2) elles devaient aussi éviter
l'acrimonie contre les personnes dont les doctrines étaient examinées"[15].
Malheureusement, malgré ces recommandations, Ballerini (avec l'aide des pères
Sordi, Carminati et Guarmani) écrivit un ouvrage – publié en deux volumes à la
fin de 1850 – encore plus polémique que
le précédent et intitulé Principi della scuola rosminiana esposti in lettere
famigliari da un prete bolognese (Principes de l'école rosminienne exposés
dans les lettres d'un prêtre bolognais). L'auteur, dans cinquante lettres,
accusait Rosmini de jansénisme, d'erreurs semblables à celles de Bayle, Calvin,
Luther, Quesnel, de thèses quasi-hérétiques à propos du péché originel, des
sacrements, du Pape et de beaucoup d'autres choses.
L'ouvrage fut sévèrement critiqué
non seulement par les amis et les défenseurs de Rosmini, mais même par beaucoup
de catholiques intransigeants, par dessus tout pour la rudesse du ton et pour
la violence de l'attaque et pas seulement parce qu'elles s'opposaient aux
thèses de Rosmini. Le Pape lui-même s'en plaint à l'auteur dans une audience
privé. Roothaan déplora vivement le ton âpre et offensant du travail qu'il
avait lui-même ordonné. Il faut souligner d'autre part que tous les Jésuites
italiens n'étaient pas d'accord avec les thèses de Ballerini, tout au moins
avec la manière exagérément polémique de conduire la controverse. Peu de temps
après cela, Ballerini se retira discrètement de la scène.
Le décret
"Dimittantur" de 1854.
En attendant, la polémique entre
Rosminiens et anti-Rosminiens reprit avec ardeur, et les rumeurs les plus
étranges se propagèrent sur le compte de Rosmini et de l'Institut religieux
qu'il avait fondé en 1828 (l'Institut de la Charité). Pie IX, pour tenter de
porter remède à cette situation, renouvela le 13 mars 1851 l'injonction de
silence aux deux parties, déplorant que l'on ait ainsi violé le précédent
précepte émis en 1843 par Grégoire XVI. Il avait probablement oublié qu'il
avait lui-même accordé au père Roothaan, bien que vivae vocis oraculo,
la faculté d'ignorer un tel ordre! En attendant, il décida de confier l'examen
des travaux incriminés à la Congrégation de l'Index. La question dura trois
longues années (de 1851 à 1854), pendant lesquelles Pie IX tint à exprimer à plusieurs reprise sa
bienveillance et son estime envers Rosmini, auquel, contrevenant à la règle du
secret, il fit envoyer les votes de chaque censeur. La procédure se conclut le
3 juillet 1854 en présence du Pape par la déclaration selon laquelle les
oeuvres de Rosmini dimittenda esse, étaient démises de toute censure. Le
décret fut communiqué seulement à tous ceux qui étaient impliqués. Aucune
censure ne fut retenue contre les travaux de ceux qui avaient critiqué la
pensée de Rosmini, encore une fois pour ne pas blâmer les Jésuites. "Ainsi
s'achevait une longue et difficile polémique, écrivit le père Martina, pendant
laquelle deux pontifes romains, Grégoire XVI et Pie IX durent par trois fois
rappeler les Jésuites à plus de prudence. Et non sans quelques oscillations et
sans contradiction [...], Pie IX, qui avait tenté de concilier justice et
prudence, avait fait preuve de toute l'estime et de toute la bienveillance
possible à l'égard de Rosmini"[16].
Cependant, la polémique entre
Rosminiens et anti-Rosminiens se poursuivit avec encore plus de férocité,
malgré le Dimittantur, différemment interprété par les deux parties[17].
À Milan, comme du reste partout en Italie du nord, le clergé fut divisé en
deux, tandis que l'archevêque Mgr. Romilli, sous la pression entre autre du
gouvernement local autrichien, fit supprimer dans ses séminaires les postes des
professeurs dont l'orientation était manifestement rosminienne (Pestalozza,
Stoppani et d'autres). Le rosminianisme était de toute évidence devenu une
bannière derrière laquelle se rangeaient désormais, mais aussi se cachaient
tous ceux qui soutenaient le courant du libéralisme modéré soit en politique,
soit en philosophie.
Dans les pages de la Civiltà
Cattolica, le p. Matteo Liberatore, partant d'un point de vue
rigoureusement néo-thomiste, formula une critique apaisée, mais résolue, de la
théorie de l'"ente ideale", l'être idéal, fondement de l'ontologie
rosminienne. En particulier dans un article 1856, il donna une interprétation
restrictive du Dimittantur. Selon lui, la Congrégation de l'Index
"n'avait, dans ce décret, ni condamné ni délié les opinions de ceux qui
voulaient émettre des avis [sur la thèse de l'"être idéal"], parce
qu'est libre celui qui veut la propager ou la combattre". En somme,
continuait Liberatore, avec une telle formulation, "la Sacrée Congrégation
n'entendait n'émettre aucun avis, ni pour, ni contre ; la cause étant écartée,
elle était laissée in statu quo à la libre discussion des savants"[18].
A cette position, même Pie IX,
dans les années finales de son pontificat,
finit petit à petit par se ranger. En 1876, le Pape déclara dans une
séance du Saint Siège que le Dimittantur, en interdisant l'attaque et la
censure des travaux de Rosmini dans les questions de morale et de doctrine
théologique, n'empêchait pas "la libre expression des opinions
philosophiques, de façon licite et convenable, et même aussi dans la voie de
l'explication des vérités théologiques"[19].
La déclaration pontificale tombait dans un moment grave et significatif pour la vie de l'Église : simultanément
survenait d'un côté, la parution du Syllabus (1867), par lequel l'Église
entendait répondre aux dangereux assauts de la pensée moderne contre la foi et
la morale chrétienne, et de l'autre, le Concile Vatican I (1869-70), qui
redéfinissait d'une façon plus précise les contours de l'orthodoxie catholique
dans le champ philosophique. De plus, le Pape avait déjà perdu le pouvoir
temporel sur Rome et sur l'État Pontifical et se considérait "prisonnier
des Piémontais".
En tout cas, la polémique contre
Rosmini et ses disciples devint plus aiguë dans les ultimes années finales du
pontificat de Pie IX. L'étincelle qui l'embrasa fut un article du père
Liberatore dans la Civiltà Cattolica de 1875, dans lequel il
définissait, sans ménagement, la doctrine rosminienne comme complètement
antithétique à celle du néo-thomisme et le système philosophique de Rosmini
comme à "l'antipode de celui de saint Thomas". Les conclusions de
cette philosophie "si non proprement panthéiste, du moins suffisamment
proche". Et l'auteur de l'article de conclure en se demandant si "de
telles étrangetés devaient pénétrer l'esprit de jeunes séminaristes, pour bien
les préparer à l'étude de la théologie catholique et à la réfutation des
erreurs modernes de ce siècle[20]".
La deuxième phase de la
"question rosminienne" avait commencé, comme nous l'avons déjà vu,
dans les dernières années du pontificat de Pie IX et se poursuivirent sous Léon
XIII. Quels furent alors les motifs qui conduisirent, plus de vingt années
après le Dimittantur, à la réouverture du "cas" Rosmini?
D'après quelques historiens[21],
ce furent encore substantiellement des considérations philosophico-politiques :
en condamnant l'œuvre de Rosmini[22],
le Saint-Siège aurait eu l'intention, depuis longtemps, d'une part, de liquider
le mouvement catholique conciliaire qui se cachait souvent derrière les
positions philosophiques de Rosmini, et de l'autre, il aurait voulu combattre
l'ecclésiologie de Rosmini, considérée par beaucoup comm trop hardie et
novatrice. Mais ces motivations, bien qu'elles aient un certain poids dans la
détermination des consulteurs, ne semblent pas suffisantes pour expliquer le
nouvel examen des travaux de Rosmini par l'autorité ecclésiastique, encore
moins pour comprendre la signification réelle de la condamnation qui s'en
suivit. Ce furent au contraire des motivations d'ordre philosophico-théologique
qui incitèrent le Saint Siège à soumettre les travaux de Rosmini à un nouvel
examen. A cette proposition, on doit ici avoir deux faits présents à l'esprit.
Le premier est la publication posthume de plusieurs des oeuvres les plus
importantes de Rosmini, comme la Théosophie (1859-74) en cinq volumes, L'introduction
au commentaire de l'Evangile de saint Jean (1882) et l'Anthropologie
supranaturelle (1884) en trois volumes. Ce furent les oeuvres les plus
critiquées par les adversaires de Rosmini, et d'où furent tirées en grande
partie les propositions condamnées dans le décret Post Obitum.
Le deuxième fait dont il faut
tenir compte est la publication par Léon XIII en 1879 de l'encyclique Aeterni
Patris, par laquelle il entendait remédier à la faiblesse de la formation
philosophique et théologique du clergé, marquée par l'éclectisme philosophique,
et doter la culture catholique d'un système philosophique capable de combattre
les erreurs de la philosophie moderne. Léon XIII en avait trouvé l'instrument
nécessaire dans le néo-thomisme qui depuis plusieurs décennies avait pris une
place croissante sur la scène de la philosophie italienne. Il en retenait ainsi
que la philosophie scolastique, par dessus tout dans la formulation qu'en donnait
saint Thomas d'Aquin, était l'outil le plus approprié à la pensée rationnelle,
à l'interprétation correcte de la foi chrétienne révélée et à sa défense contre
les attaques des philosophies modernes inspirées par le rationalisme kantien,
l'empirisme positiviste, et le naturalisme athée. Dans ce nouveau climat, il
fallait s'attendre à ce qu'un système philosophique comme celui de Rosmini,
bien que sérieusement opposé au rationalisme kantien, ou au sensualisme, ou
encore à l'empirisme, mais pénétré de l'esprit de la pensée moderne, ne puisse
pas être considéré favorablement. De plus, bien qu'en grande partie inspiré par
les Pères de l'Église et en particulier par saint Augustin, il différait du
néo-thomisme, par le langage et par l'appareil conceptuel. Un tel système ne
semblait pas approprié – et de même quant à sa complexité – pour le
renouvellement de la formation intellectuelle du clergé. De plus, le thomisme,
pendant de longs siècles, avait joui d'un énorme prestige au sein de l'Église.
Les protagonistes principaux de
cette nouvelle controverse anti-rosminienne furent encore quelques Jésuites,
particulièrement ceux de la Civiltà Cattolica, considérée à cette
époque, avec le Collège Romain, comme le bastion du thomisme orthodoxe (une
tâche que le même Léon XIII leur avait explicitement confiée). Dans la revue
s'exprimaient quelques uns parmi les meilleurs représentant du néo-thomisme
"romain", les pères Taparelli d'Azeglio, Liberatore et Cornoldi.
L'attaque contre le système rosminien était plus sérieusement argumentée,
reposant davantage sur les contenus, et moins violente dans le ton que celle
précédemment dirigée par Antonio Ballerini[23].
En fait, de cette controverse, qui dura des années et se conclut par le décret Post
Obitum, on trouve une synthèse dans le mémoire privé rédigé il y a quelques
années par le Père G. M. Cornoldi et publié par Luciano Malusa :
"Jusque-là, les pères Liberatore, Zigliara et d'autres avaient pris l'idée
de l'être comme une idée innée et l'avait combattue en ce sens. Moi-même,
lorsque j'enseignais à Feldkirch, je prenais la conclusion de Rosmini comme un
ontologisme pur. Dans le livre de Buroni, je découvrais aussi qu'il était
question de panthéisme (…). C'est alors que commença une époque nouvelle, où
l'on adopta une nouvelle tactique pour s'attaquer à Rosmini. Il n'était plus
question de combattre Rosmini seulement comme défenseur de l'idée innée, mais
comme panthéiste ontologique[24]".
En réalité, ce fut Liberatore qui
initia la controverse rosminienne dès la fin des années 1850. Dans son livre De
la connaissance intellectuelle, un
recueil de ses articles publiés dans la Civiltà Cattolica contre
l'ontologie, qui visaient particulièrement Gioberti, mais qui pouvaient dans
une certaine mesure s'appliquer à Rosmini, il écrivait : "L'ontologisme
peut se réduire à la perception immédiate de Dieu comme base et principe de la
connaissance humaine. Toutefois, ainsi réduite, sans être du panthéisme, elle
n'en contient pas moins la racine, capable, tôt ou tard, de produire des
fruits"[25]. Autrement
dit, on peut soutenir, comme le retient Malusa, que, bien avant que Cornoldi
interprétât ouvertement le système rosminien comme ontologique, Liberatore
avait déjà prononcé cette accusation, quoique indirectement, à partir des
années cinquante ; en effet, l'on trouve dans les écrits de celui-ci les
présupposés qui permettent d'avancer le soupçon de panthéisme contre le système
philosophique et théologique du penseur rovérétain.
Mais c'était le père Cornoldi qui
formula les accusations plus graves "d'ontologisme panthéiste" contre
Rosmini. Les attaques du Jésuite furent alors dirigées principalement contre sa
Théosophie, à propos de laquelle, en 1881, on fit paraître au moins sept
articles dans la Civiltà Cattolica, avec l'appui du Pape, semble-t-il :
"le Pape m'a encouragé, écrit Cornoldi dans ses mémoires, à combattre la
doctrine de Rosmini. Il m'a ordonné de faire plusieurs travaux contre elle. Il
en a envoyé des centaines et des centaines d'exemplaires à des différents
évêques en Italie"[26].
Le Pape désirait qu'apparaisse clairement à tous que le système rosminien
n'était en aucun cas compatible avec la "vraie philosophie
chrétienne", le thomisme. Mais les attaques contre Rosmini ne furent pour
autant pas dictées par des motifs de "politique scolastique", c'est-à-dire par le fait d'être inutiles aux
buts de la culture politique que le Pape a voulait inaugurer. Léon XIII tout
comme les Jésuites de la Civiltà
Cattolica tenaient les théories de Rosmini (en particulier celles contenues
dans ses travaux posthumes) pour substantiellement erronées et contraires à la
saine doctrine chrétienne, et viciées par des compromis avec la pensée moderne.
Pour montrer plus clairement les
limites du système rosminien, Cornoldi, agissant encore une fois sous la
suggestion du Pape – comme Liberatore l'avait fait déjà contre l'ontologisme –
réunit donc ses articles publiés dans la Civiltà Cattolica contre
Rosmini dans un ouvrage simple (divisé en trois parties) intitulé Le
rosminianisme, synthèse de l'ontologisme et du panthéisme[27].
Le volume, paru le 8 décembre 1881, accusait gravement tout le système
rosminien d'ontologisme et de panthéisme. Le livre fit grande impression sur le
clergé italien et les partisans de Rosmini le réfutèrent par tous les moyens
possibles. Alors, afin de calmer les esprits exacerbés, il fut décidé de
déférer la disputata quaestio devant les Congrégations romaines. L'on
choisit la Congrégation du Saint Office, créée en 1883, parce qu'il n'était
plus question de la totalité des écrits de Rosmini, mais uniquement des
doctrines précises considérées ou interprétées comme hétérodoxes[28].
Les travaux, qui commencèrent en 1883, durèrent quatre années et furent
conduits avec un maximum de discrétion. Ils s'achevèrent le 14 décembre 1887
avec le décret Post Obitum (publié solennellement le 7 juillet 1888),
qui condamnait quarante propositions dans l'œuvre de Rosmini, dont une bonne
partie d'entre elles étaient extraites de l'œuvre posthume du penseur.
Quelle partie jouèrent les pères
de la Civiltà Cattolica dans la détermination de la condamnation ? Il
n'y a aucun doute que la polémique anti-rosminienne de Liberatore et de
Cornoldi fut décisive pour inciter la Congrégation à émettre une condamnation aussi
précise contre certaines doctrines de Rosmini[29].
Ce furent eux également qui fournirent aux consulteurs, au moyen de leurs
écrits, l'armature conceptuelle pour interpréter l'œuvre de Rosmini selon la
clef anti-thomiste. Partant de tels présupposés, la réponse de la Congrégation
romaine ne pouvait être différente. Il faut souligner cependant que,
aujourd'hui, qui lit avec une âme sereine et non prévenue les quarante
propositions condamnées, éprouve un sentiment d'embarras, face à l'ambiguïté et
à l'équivoque de certaines expressions[30],
et par la possibilité, contre les intentions de Rosmini, et en opposition à
l'ensemble de son système, qu'elles puissent être comprises dans un sens
ontologiste, idéaliste et panthéiste – comme cela fut le cas lors de la réception du rosminianisme dans
le monde de la culture philosophique laïque, marquée par l'idéalisme
transcendantal, l'idéalisme logique et ontologique[31].
C'est la Congrégation pour la
Doctrine de la Foi qui donne enfin le dernier mot sur la Question rosminienne,
par la Note explicative qui fournit une interprétation authentique des
précédentes déclarations romaines. Sans entrer dans l'analyse
"théologico-doctrinale" de ce texte, nous n'en avons retenu que le
tracé historique afin d'aider le lecteur à mieux comprendre et situer les
événements auxquels la Note se réfère.
De cette réhabilitation de l'œuvre
de Rosmini, notre revue ne peut que se réjouir, parce qu'ainsi, il est fait
pleinement justice à un grand penseur chrétien, fidèle à la l'Église et à la
foi catholique, et qui a accompli une entreprise spéculative et intellectuelle
caractérisée par le courage et par une grande audace dans une tentative
d'offrir de nouvelles opportunités à la
doctrine catholique dans son rapport aux défis de la pensée moderne. Si dans le
passé, notre revue s'est livrée à quelques aspérités, compréhensibles dans les
débats destinés à mettre en garde contre des erreurs dangereuses concernant la
foi, elle en demande pardon, comme elle l'a fait dans d'autres occasions.
Cependant, elle demande que soient reconnue, sinon la prudence et la douceur –
aussi nécessaires dans les plus graves débats philosophiques et théologiques –
, du moins l'intention droite de servir l'Église et de protéger des erreurs et
des dangers la vérité catholique, en tenant compte des conditionnements
historiques auxquels il est fort difficile (et peut-être impossible) de
résister.
[1] La polémique entre
les Rosminiens et les anti-Rosminiens avait commençée en fait plusieurs années
auparavant, sous le pontificat de Grégoire XVI, s'était achevée par
l'injonction de silence imposée par ce dernier aux deux parties en 1843.
[2] Civ. Catt.
2001 IV pp. 168-171 et sur ce site, en langue italienne et française.
[3] Cornelio Fabro, L'enigma
Rosmini, Roma, ESI, 1988, pp 14-20.
[4] Ceci est aussi le
point de vue de la Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
[5] De plus non
seulement les papes et les censeurs chargés de la question, mais aussi les accusateurs
ont varié, même s'ils provenaient du même front.
[6] G. Campanini, Antonio
Rosmini e il problema dello Stato, Brescia, Morcelliana, 1983 ; F.
Traniello, Società religiosa e società civile in Rosmini, ib. 1997 ;
Id., Catolicesismo conciliatorista. Religione e cultura nella tradizione
rosminiana (1825-1870), Milano, Marzorati, 1970.
[7] Rosmini, Delle
cinque piaghe della Santa Chiesa, Brescia, Morcelliana, 1966.
[8] Rosmini, Riposta
ad Agostino Theiner, Padoue, Cedam, 1971,7.
[9] Cit. in G. Lorizio,
Antonio Rosmini Serbati : 1797-1855. Un profilo storico-teologico, Rome,
Mursia-PUL, 1997. 233 s.
[10] Rosmini, Delle
cinque…, cit., 46.
[11] Cit. in Lorizio, op.
cit, 253.
[12] G. Martina, Pie IX
(1851-1866), Rome, Pont. Univ. Gregoriana, .1986, 598. Parmi les écrits les
plus importants de G. Martina sur la question rosminienne, il faut mentionner
"Inediti sulla questione rosminiana" in Rivista rosminiana
61(1967) 130-170 ; "La censura romana del 1848 alle opere del Rosmini "
id. , 62 (1968) 384-409 ; 63 (1969) 24-49.
[13] A. Pestalozza, Le
postille di un anonimo. Saggio di osservazione, Milan, G. Redaelli, 1850, 10.
[14] G. Martina, Pio
IX (1851-1866), cit., 599.
[15] Dans une lettre du
16 mars 1851 aux supérieurs provinciaux d'Italie, le père Roothaan évoquait
explicitement la révocation du silence
: " S.S. Pie IX ayant été
interpelé, vivae vocis oraculo, permit que se dénoua la polémique",
(id., 600 s.).
[16] G. Martina, Pie IX,
op. cit., 610. D'un avis contraire est C. Fabro, op. cit., p.
36-38.
[17] Cependant, selon C.
Fabro, l'on finissait par avoir des doutes et de sérieuses réserves sur le
choix et les travaux exécutés par les consulteurs et sur les conditions du
procès entier, venant "entacher de partialité certains cardinaux et de
légèreté les consulteurs-mêmes et le commissaire du Saint Office, le père
Giacinto de Ferrari, O. P." (ib. 15).
[18] M. Liberatore,
"Della polemica sopra l'ente ideale", in Civ. Cat., 1856, III
322.
[19] C. Fabro, op.
cit, 16.
[20] Cf. Civ. Cat.,
1875, IV 58-63.
[21] Fr. Traniello, "La questione rosminiana nella storia
della cultura cattolica in Italia, I : 1875-1881", in Aevum 38
(1963) 71-87.
[22] Jamais l'on ne
contesta la personne de Rosmini, tous en fait, et même les critiques les plus
obstinés, reconnaissaient la sainteté de vie et la rectitude morale du prêtre.
[23] Le père général P.
Beckx, succédant au père Roothaan en 1853 et non hostile à Rosmini, écrivait
ainsi au père Taparelli, le 3 octobre 1857 : "Je recommande vivement à
tous les auteurs d'user de plus de délicatesse possible dans leur confrontation
avec les écrits d'autrui, particulièrement quand il ne s'agit que
d'opinion", (cité par G. Martina, in Pie IX, op. cit., 1851-1866,
604). Par contre, G. Buroni, prêtre de la Mission, publia en 1876 un libelle
très critique envers l'attitude de la Civiltà Cattolica lors les
controverses contre Rosmini. L'ouvrage était intitulé : Antonio Rosmini et
la Civiltà Cattolica face à la Congrégation de l'Index, Turin, Tip. Giulio
Speirani, 1876.
[24] L. Malusa, L'ultima
fase della questione rosminiana e il decreto "Post Obitum",
Stresa, Sodalitas, 1989, 19.
[25] M. Liberatore, Della
conoscenza intellettuale, vol. I, Roma, La Civiltà cattolica, 1857, 104.
[26] L. Malusa, op. cit., 34.
[27] G. m. Cornoldi, Il
rosminianismo, sintesi dell'ontologismo et del panteismo, Roma, Befani,
1881. Le père Cornoldi est rédacteur à la Civiltà Cattolica Depuis mars 1885.
[28] Ce fut le patriarche de Venise, Domenico Agostini, qui
introduisit la cause auprès du Saint Office. Il demanda au tribunal ecclésiastique
de s'exprimer sur l'hétérodoxie de cinquante propositions extraites
généralement de sa Théosophie. La liste des cinquante propositions fut
préparée par les pères Liberatore et Cornoldi et successivement soumises à
l'examen du Pape. Le Saint Office, tout en gardant le schéma présenté par le patriarche, préféra étendre son investigation à d'autres parties du système
rosminien. Il en résulta clairement que sur ses travaux pesa l'ouvrage de
Cornoldi contre le rosminianisme.
[29] Il est nécessaire de rappeler qu'à cette époque, tous les
Jésuites n'étaient pas alignés sur les positions contraires à Rosmini.
[30] Comme le souligne la Note sur la valeur des décrets
doctrinaux…, cit.