Revue de la B.P.C.                          THÈMES                                      V/2012

 

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     Mise en ligne le 10 juin 2012

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  « FILOSOFIA OGGI », 1977-2012 :

destin d’une revue philosophique internationale *

En étroite relation, en France, avec Louis Lavelle, Gabriel Marcel, Aimé Forest, Jean Wahl, Jean Pucelle ou Joseph Moreau, Michele Federico Sciacca, qui apparaît sans doute comme la figure majeure de la métaphysique italienne de la fin du XXe s., a imposé sa marque à l’Institut de Philosophie de l’université de Gênes comme au Centre international d’études rosminiennes de Stresa ; et il a fait du périodique international qu’il a créé, le Giornale di metafica, l’organe même du courant de « la philosophie de l’esprit », à une époque où sévissait la crise nihiliste et morale de l’existentialisme face aux néo-pragmatismes et néo-positivismes analytistes. Mais les institutions et leurs supports évoluent. Et quand le Giornale di metafica commença à donner des signes de déclin qui appelaient un changement, ou plutôt une mutation, c’est à ce moment-même, en 1975, que Sciacca mourut prématurément. Il eut cependant le temps de confier à ses deux plus proches élèves et héritiers spirituels, Maria Adelaide Raschini et Pier Paolo Ottonello, dont il s’enthousiasmait de la rencontre passionnée, le précieux héritage de sa revue, et il put même en suggérer le titre nouveau, tiré de l’un de ses écrits : « Filosofia Oggi » ; d’où la fameuse devise sciaccienne, de mémoire augustinienne, qui demeure toujours inscrite sur la page de couverture : « le temps est accompli, mais non encore consumé ».

        Dès 1977, Filosofia Oggi est né ou « re-né » ainsi de la détermination active et de l’oeuvre patiente de Maria Adelaide et de Pier Paolo, dont la production sera autant spéculative que littéraire et critique ; et le couple deviendra quasi-mythique sur la scène de bien des colloques ou de bien des universités d’été à l’étranger, le plus souvent de Rome à Paris, de Venise à Bordeaux, de Madrid à Buenos Aires, d’Athènes à Washington, de Prague à Uppsala... Mais, après une mise au point que requerra le testament de Sciacca, et la nécessité même d’en passer par une reconnaissance judiciaire de la légitimité de cette entreprise, due à certaines contestations jalouses (émanées de ceux qui avaient peut-être mal accepté que Sciacca, d’origine universitaire, strictement laïque et même athée, ait pu se convertir au christianisme, s’ouvrir généreusement à des sources religieuses et théologiques essentielles quoique habituellement reléguées, mais sans laisser accaparer cette partie de sa démarche par des milieux ecclésiaux et dévoués d’autres tâches), les deux promoteurs de Filosofia Oggi permettront néanmoins au Giornale di metafica de survivre et de pouvoir paraître selon un libre devenir affranchi de son inspiration primitive.

        D’une présentation élégante, d’un puissant tirage, et très vite honorée de quelque neuf-cents abonnés universitaires et institutionnels dans le monde, Filosofia Oggi rayonnera avec force, en ralliant autour d’elle les meilleurs éditeurs italiens qui soutiendront les collections parallèles d’ouvrages qu’elle stimulera (deux « Bibliothèques de Filosofia Oggi » verront notamment successivement le jour avec une quarantaine de volumes) ; le Studio Editoriale di Cultura de Gênes l’accueillera en lien avec l’Institut de Philosophie de l’université, puis la Fondation internationale « L’Arcipelago » en prendra le relais ; mais interviendront rapidement, à leurs côtés, outre quelques éditions visant des séries ponctuelles ou des actes de colloques - de Città Nuova (Rome) à Arès (Milan) -, les éditions Leandro Ugo Japadre (L’Aquila-Rome), Marsilio (Venise) (la soixantaine de volumes d’œuvres complètes des principaux auteurs est dépassée) et, plus intégralement aujourd’hui, ainsi qu’au plan diffusionnel : Leo S. Olschki (Florence). Récemment encore, c’est la nouvelle Fondation internationale Sciacca qui assume la charge de Filosofia Oggi et qui va assurer la transition avec la revue plus ancienne dans laquelle elle est destinée à se fondre

Durant trente-cinq ans, à travers environ cent-cinquante épais fascicules ou titres spécifiques à thèmes, sans donc compter les innombrables ouvrages des collections éditoriales, Filosofia Oggi publiera en toutes langues classiques européennes, et accueillera, dans son sillage, la rencontre des cultures d’Orient et d’Occident, et celle des monothéismes aussi bien, malgré l’axe fixé dès 1984 autour du concept d’Europe culturelle et scientifique (telle sera la série « Categorie Europee » éditée par Japadre, recouvrant près de 80 volumes, actes de congrès compris, en marge de la revue elle-même !). Et, dans les dernières années, Filosofia Oggi attirera en particulier l’intérêt de l’Est de l’Europe. Puis elle éditera dans ses numéros trimestriels divers inédits importants, dans le champ français : Maine de Biran ou Lavelle. Mais son unité sera affectée en 1997 lors de la disparition subite de Maria Adelaide Raschini…

        L’orientation de Filosofia Oggi, enfin, sera résolument tournée vers une métaphysique spiritualiste et personnaliste fidèle à l’impulsion sciaccienne, à un certain retour à la méthode et à la structure de pensée triadique du grand Rosmini  (dont la portée sera progressivement consacrée selon les voies les plus officielles liées aux anniversaires du Risorgimento) et dans une tradition fermement attachée aux exigences critiques de la dialectique platonicienne (du côté français, Joseph Moreau y sera alors très présent) ; elle se situera toujours sous les lointaines influences, aussi bien, d’Augustin et de Bonaventure, et y trouveront largement leur place la philosophie française, présentée dans la même mouvance de la « philosophie  de l’esprit » (remontant à Lachelier, épigone d’ailleurs, voire littéralement « plagiaire » de Rosmini, et à Renouvier), et dépassant son néo-kantisme natif, et les idéalismes allemands et anglais, - ce dernier étant la spécialité, du côté français à nouveau, de Jean Pucelle, interprète historique de Berkeley et de Thomas Green. Mais s’engagera incessamment de même au sein de la revue une sorte de combat d’idées permanent visant à s’attaquer moins aux structuralismes et aux dé-constructionnismes (ou à des auteurs considérés comme plus éphémères, tels Foucault, Lyotard ou Derrida) qu’aux prétentions de l’ontologie et de « l’anti-humanisme » heideggériens et à leurs ravages dans la culture occidentale post-moderne, même chez ses pseudo-détracteurs qui ont parfois manqué peut-être de capacité métaphysicienne de compréhension critique en profondeur. N’en sera pas toutefois absente non plus une analyse de philosophie sociale, juridique et politique, au cœur de la cité et de ses tourments ou de ses vicissitudes historiques (au cours des dernières décennies où a surgi une certaine discrimination sociale et humaine sans précédent provoquée par le néo-libéralisme nihiliste, par ses tendances « libertariennes», comme par celles d’un utilitarisme douteux (tel celui de Rawls), alimentant haines et conflits, et générateur, au fond, de toutes les formes de terrorismes y compris économiques et financiers.

 Le moment est donc venu d’assister à une nouvelle transformation, à un nouvel avatar de la destinée d’une même idée et d’un même mouvement de pensée manifesté en « revue ». A la faveur d’opportunités techniques, liées au développement de moyens numériques et de production internet, Filosofia Oggi va donc connaître une véritable fusion qui doit l’unir à la Rivista rosminiana di filosofia e di cultura, la plus vieille revue philosophique italienne, créée en 1906, et éditée à Stresa par les éditions Sodalitas, couplées (bien que distinctes) avec les Editions rosminiennes ; ce périodique trimestriel international qui n’a connu aucune interruption profonde depuis plus d’un siècle est déjà placé sous la direction du professeur Pier Paolo Ottonello, qui a conçu avec ses deux conseils scientifiques et ses deux équipes rédactionnelles, d’accueillir Filosofia Oggi au sein de la Rivista. La Rivista conservera son titre, mais devra s’ouvrir et s’élargir aux questions et sujets habituellement traités et discutés dans Filosofia Oggi, et elle bénéficiera du renfort de ses auteurs comme de l’appui matériel et logistique de la Fondation internationale Sciacca, en référence à la figure historique de prestige de celui qui a tant contribué à lui redonner vie dans les années mêmes où il oeuvrait au premier lancement du Giornale di metafica.

        Rien qui ne soit dans la continuité créatrice, au fond, qu’exige le renouvellement permanent des formes de l’esprit. Afin que « personne ne s’endorme » ; afin que la conscience joue son rôle de « veilleur », ou de « guetteur » ; afin que ne triomphent jamais, en tout cas, les forces de l’engourdissement et de l’inertie qui menacent le plus nos énergies mentales et spirituelles, lesquelles demandent à s’exercer sur une matière concrète et existentielle en évolution sous nos yeux, en condamnant aux archives des bibliothèques ou aux réserves des musées, les pensées vides, c’est-à-dire sans objet, retournées égocentriquement sur elles-mêmes : les pensées qui (cartésiennement ou kantiennement) dissèquent à l’infini leurs conditions a priori de possibilité de s’exercer,… mais qui négligent la signification universalisable et donc pensable hic et nunc de tel ou tel objet vivant et incarné qui se donne à elles. C’est que le support mondain et prosaïque de la pensée peut naître, vivre et mourir, ce qui ne l’empêche pas de renaître sous d’autres formes. La nostalgie des supports serait vaine et même inquiétante, si elle dissimulait une indifférence à l’activité intrinsèqement critique et dialectique de la pensée qui n’a recours au « même » qu’en vue de « l’autre ». Cet autre, ou « l’être », comme on voudra, désigne son objet intentionnel et immédiat, en situation existentielle et impliqué en chaque réalité vécue. Et comme tel il se distingue d’un même que la pensée conserve moins finalement qu’elle ne doit le reformer ou le recréer à tout instant pour mieux essayer de l’atteindre, lui seul, l’intelligible de l’être en son altérité, ou de le comprendre.

                                                                                                                                               J.-M. T.

(*) Art. publ. in Filosofia Oggi, Genova, L’Arcipelago, 2012 (An.XXXV, F. III-IV), p. 443 et s.

 

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© THÈMES, revue de la B.P.C., V/2012, mise en ligne le 11 juin 2012