Revue de la B.P.C.                                  THÈMES                                               I/2001

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Hommage à Sorin-Titus Vassilie Lemeny

15 octobre 2000

 

 

 

              par Jean-Marc Trigeaud (Bordeaux)

            & Doru Imbroane Marculescu (Bucarest/Londres)

 

 

 

— Jean-Marc Trigeaud :

 

Nous avons appris le décès de notre ami Sorin-Titus, membre de la "B.P.C.", par une lettre dont nous reproduisons ci-après quelques extraits. Depuis des mois, nous étions demeurés sans nouvelles de lui ; nous le savions simplement hospitalisé, mais aucune de ses anciennes relations culturelles ou universitaires, notamment à Cluj, sa ville natale (au sein de la Transylvanian Review), n'était parvenue à identifier le lieu où il pouvait se trouver.

Sorin-Titus aura eu une vie de penseur persécuté, et doublement persécuté pour l'ignorance dans laquelle il été délibérément plongé (avec son épouse poétesse et écrivain Anna-Maria) après la libération de son pays et eu égard aux prétendus dissidents parfois philosophes et écrivains éminents qui ont occupé longtemps le devant des scènes médiatiques occidentales et américaines.

Né d'un père juriste et ministre des affaires étrangères (dans le dernier gouvernement de la Roumanie avant la Garde de Fer et le Régime communiste), docteur en mathématiques, logicien et philosophe, il aura développé une oeuvre quasiment clandestine, composée directement en allemand et surtout en anglais et dispersée à travers de multiples revues dans le monde ; l'Italie et la France l'auront accueilli en langue française, avec la surprise de constater la qualité de sa langue à peine modifiée par les corrections d'usage (mais relue par sa chère Anna Maria née en France d'un juriste diplomate roumain en poste à Nice — et qui mourra en prison, déclaré cependant héros de la nation en 90 — et ancienne traductrice au Seuil...). Nous renvoyons naturellement à son ouvrage Pour une philosophie du sens et de la valeur publié dans la "B.P.C." dont il espérait pouvoir rédiger une suite.

Nous sommes conscients de la dimension d'exception non seulement de l'œuvre mais aussi de la personne aux expériences uniques. Au sujet de son oeuvre, nous devons simplement exprimer notre vive amertume. Certes, elle a pu connaître un succès dans les références et les commentaires de périodiques internationaux. Mais il n'est guère "normal" qu'en raison de l'originalité de ses interprétations et de la trame de vie à laquelle elles sont intimement liées, si peu d'auteurs, pourtant tenus informés, lui aient rendu l'hommage qu'elle méritait : affirmant verbalement en privé leur intérêt, défenseurs médiatiques des libertés voire compatriotes, ils ont courtoisement détourné le témoignage à donner qui eût généreusement contraint à l'acceptation du "rival", du moins à la reconnaissance de l'égalité des talents et de l'infortune des situations. Cependant, il n'est guère "normal" non plus que les idées et les thèmes formulés par le titre paru en 1990 : Pour une philosophie du sens et de la valeur aient aussitôt voyagé et qu'une génération spontanée de plumes universitaires ou même politiques s'improvisant dans des essais de circonstances aient repris et détournés divers arguments qui les étayaient dans le naturel oubli de leur origine.

L'importance que l'on doit attacher à la pensée de Vassilie-Lemeny est dès lors double : elle repose sur l'œuvre en son identité propre, et elle se révèle à travers ce qu'ont fait de cette oeuvre diverses transpositions falsifiantes dont l'inventaire pourrait constituer un phénomène intellectuel peu ordinaire. Les raisons en sont à rechercher. Est-ce la fascination passionnelle exercée par l'aspect majeur du totalitarisme : la réduction au silence ? La critique anthropologique d'un tel phénomène tendrait à faire apparaître des facteurs inconscients et pervers d'attrait vers la complicité du "second meurtre" (l'on a analogiquement écrit, n'est-ce pas, sur cette délicate question...) quand il s'agit du moins d'auteurs n'ayant eu aucune connaissance personnelle de Vassilie Lemeny ou aucun lien avec la Roumanie de l'époque.

Invité à un salon du livre, Sorin-Titus m'avait écrit, outre des choses que la discrétion m'oblige aujourd'hui à retenir sur certains noms vénérés du moment (et compromis en réalité par un passé douteux), qu'il ne viendrait pas quels que soient les honneurs persuadé que mon pays, la France, était "encore moins libre" du point de vue de l'essentiel si cet "essentiel" ne pouvait être "écouté" après avoir été "en-tendu", "moins libre" donc que ne l'avait été son pays aux sombres heures du goulag. Les exemples que je lui avais fournis l'avaient malheureusement confirmé sur cette réalité qui passe les temps. Je souriais quand il s'indignait au tout début que l'enseignement de la philosophie du droit ne soit pas obligatoire en première année dans les universités françaises ; ce seul fait l'avait mis en fureur (c'était notre premier contact, vers 1983). Sa formulation précédente, sur ce qui peut être "écouté" mais non "en-tendu" (au sens de la théorie synétique), était proche du reste de celle qu'utilisa Soljenitsyne. Mais elle était destinée à susciter la "com-passion" comme il aimait à le dire ; elle permettait de s'offrir soi-même, plus que de se plaindre, s'estimant avantagé par le recul. Sorin-Titus m'initia en somme à la science de l'équivalence des maux, de leurs identités sournoises de nature et de leurs subtiles hiérarchies de degrés d'Est en Ouest ; il fut de ceux qui contribuèrent à me dévoiler le mythe de certaines oppositions factices à cet égard (avec Koestler, l'autre "maudit"), et il m'exhorta à me résigner et à assumer l'exigence d'un christianisme radical et d'une métaphysique de la "passivité active", la seule résistance de conscience possible, face à l'injustice fondamentale : ce "mensonge érigé en loi du monde" (tel que le nomme si bien Kafka) et qui s'est répandu, institutionnalisé, dans les choses de la culture et de l'esprit au sein des sociétés à alibi "démocratique".

S.-T. Vassilie Lemeny aura connu l'enfer des camps, les arrestations musclées, les tortures (une certaine quantité d'électro-chocs), ne survivant, dans les intervalles de liberté, après révocation de ses fonctions, que par ses championnats... de boxe et de natation ! Le sport l'avait sauvé ; de savoir aimer aussi. Sa dernière épouse Anna Maria, disparue si peu de temps avant lui, et rencontrée lors d'un interrogatoire dans les bureaux de la police politique, lui fera oublier le tourment de la destinée tragique de celles dont le visage s'était cruellement éteint...

Nous disposons d'une impressionnante correspondance des "années obscures" : toutes lettres écrites sur des "pelures" de papier parvenues, mélangées aux textes du livre Pour une philosophie du sens..., par diverses ruses, et recomposées dans leur "sens", car le logicien était habile à user des métaphores, des euphémismes, des périphrases, et nous nous jouions des relecteurs professionnels des postes qui ouvraient et recollaient grossièrement nos enveloppes respectives ; l'inspection régulière par la Securitate des bandes de l'antique machine à écrire de Sorin-Titus n'avait pas suffi en effet à écarter les soupçons.... Mais l'affaissement de l'idéologie avait tourné au comique : l'on redoutait, avait-on dit à S.-T., que nous ne voulions "porter atteinte à l'économie" ; l'économie, c'était bien là en effet notre souci depuis toujours ! Est-ce d'ailleurs contre l'économie que pourrait comploter le prisonnier d'un camp ?

Peut-être reproduira-t-on certaines de ces lettres parmi les articles de cette revue Thèmes. Non celles qui alimenteraient la polémique d'un temps maintenant révolu, mais celles dont la simple force littéraire et émotive, et parfois l'humour, accentuent la puissance réflexive et critique sur de nombreux sujets de portée philosophique.

 

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L'auteur de l'actuelle lettre nous annonçant la triste nouvelle est le Dr Doru Imbroane Marculescu, de nationalité anglaise et roumaine, résidant à Londres. Né en 1953, docteur en mathématiques, issu d'une ancienne et illustre famille noble roumaine proche de celle de Sorin-Titus Vassilie Lemeny (ayant compté depuis le XIXe s. des personnalités religieuses orthodoxes, artistes, ministres de renom), il est actuellement sculpteur, et ses oeuvres ont été exposées et objet de colloques à la cathédrale de Westminster, ainsi qu'aux universités de Cambridge et d'Oxford — et notamment à St Martin in the Fields ; il est demeuré préoccupé de philosophie dans l'esprit d'une réflexion qui intègre l'expérience des mathématiques.

 

J.-M. T.

 

 

- Doru Imbroane Marculescu :

 

(...) "C'est récemment que j'ai trouvé votre adresse, et j'ai la douleur de vous faire part de la mort de mon ami Sorin-Titus, le 15 octobre 2000.

Monsieur Lemeny et moi partagions, non seulement une grande amitié, mais aussi beaucoup d'intérêts similaires, surtout la philosophie et les arts. Ces affinités intellectives se sont appuyées sur les vieilles traditions de nos familles, elles-mêmes vieilles amies partageant, en quelque sorte, un destin commun.

Bien que mathématicien, j'ai toujours été intéressé, à fond, par la philosophie. Par conséquent, j'ai eu l'occasion de discuter, de bonne heure, avec Monsieur Lemeny, des sujets philosophiques, ayant le privilège, les dernières années, d'approfondir son oeuvre Pour une philosophie du sens et de la valeur, ainsi que le projet pour le livre qui aurait dû paraître comme suite au premier.

Tout au long de nos conversations, il m'a parlé, à plusieurs reprises, de vous (...). Il m'a dépeint les difficultés surmontées pour vous faire parvenir son manuscrit, ainsi que l'appui que vous lui avez accordé, personnellement, afin d'accomplir le rêve de cet homme merveilleux et de ce grand philosophe, que la vie a torturé d'une façon inimaginable, jusqu'aux limites supportables (dans les conditions du système communiste). Ils sont extrêmement rares les gens d'une valeur telle que la sienne, capables d'achever jusqu'au sacrifice une haute et désintéressée recherche.

Comme vous avez connu Sorin-Titus, la délicatesse de son caractère a donné, non seulement un aspect désolant aux tentatives infâmes du système qui voulait l'exterminer, mais aussi un air de noblesse à toute sa philosophie.

Chez Monsieur le Professeur, l'automne dernier, je me trouvais en passant par la Roumanie, quand j'ai rencontré, pour la dernière fois, Sorin vivant. C'était le 13 octobre 2000, à l'asile pour les vieillards St Jean. Monsieur Lemeny était très, très malade, profondément affecté par la mort d'Anna maria et n'ayant personne autour de lui pour s'intéresser à sa situation. Absolument seul au monde. Je vais vous relater notre rencontre comme une histoire qui vous rassérènera, puisqu'elle est typique de Sorin-Titus.

Paralysé, pendant deux heures, il n'a rien communiqué avec moi. a un moment donné, j'ai essayé de commenter un fragment de Kierkegaard que j'avais lu un jour auparavant. Tout d'un coup, les yeux de Sorin se sont éclairés d'une façon incroyable, et pendant dix minutes il a fait des commentaires et établi des liens avec son livre Pour une philosophie du sens..., dévoilant sa détermination de continuer ses efforts en vue de publier le volume suivant.

Puis, il s'est arrêté, il m'a prié de le recouvrir parce qu'il avait froid, et il est redevenu muet. C'était la dernière fois que je le revoyais vivant.

Comme j'étais son seul ami, j'ai eu soin de ses obsèques, et je me suis trouvé être la seule personne à côté du pope qui ait conduit ce Grand Homme sur son dernier chemin - tableau à fendre le cœur, qui me poursuit sans cesse. il repose maintenant, auprès de sa femme, dont les cendres ont été enterrées dans le même tombeau.

Grâce à notre amitié et à sa volonté, j'ai assumé la tâche de recueillir ses manuscrits.

Cher Monsieur le professeur, au nom de ce grand homme et philosophe que fut Monsieur Lemeny, je me permets de vous proposer de prendre contact, de sorte qu'on puisse créer une systématisation de ses écrits, et, s'il était possible, de soutenir leur publication posthume. De cette manière, la valeur de cet homme traité injustement, pourra trouver un jour son accomplissement grâce à l'idéal qui a guidé sa vie, et grâce à votre considération et amitié." (...)

                                                                                                                                                                                                                            D. I. M.