Centre français d’études rosminiennes
I/2010 Mise en ligne le 28
février 2010
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Théodicée
Chapitre 1 (*)
4. Il ne me paraît pas
digne d'appeler Sagesse cette connaissance qui n'œuvre en rien dans le cœur
humain et qui encombre d'un poids inutile l'esprit de l'homme mortel sans
augmenter en lui les biens, sans diminuer les maux, sans apporter le
contentement ou, du moins, qui ne berce pas d'espérance trompeuse ses désirs
constants. Mais si cette seule doctrine améliore, fortifie et élève notre âme
vers les pensées élevées, alors on peut la nommer Sagesse, dans laquelle
l'homme peut le mieux trouver une si précieuse connaissance, qui le porte à
contempler les éternels conseils tirés des vicissitudes des choses créées, en
s'harmonisant avec elles.
5. De tous les périls et toutes les tentations, par lesquels
le cœur de l'homme en vient à quitter les voies de la vertu, un seul me semble
en être la raison : c'est le tourment et la difficulté qu'il éprouve à être
persévérant dans l'exécution de ses devoirs, si bien qu'il se sent dans un état
de privation des biens, et continuellement sujet à des accumulations de maux.
Les biens excitent son appétit jusqu'à lui faire oublier, par la cupidité de la
possession, les lois de l'honnêteté : les maux attristent et abattent tellement
son esprit, qu'il s'abandonne à la prévarication par quelque espérance de se
débarrasser d'un fardeau aussi pesant, ou, du
moins, d'écarter de lui le dégoût, devenu extrême, d'une quelconque
contradiction. Mais la voix sévère de la conscience le blâme aussitôt de s'être
ainsi laissé abuser par ses attachements, et d'avoir violé cette loi
inattaquable qui fixe les limites sûres à l'acquisition des biens et à la fuite
du mal. Alors, de l'homme surgit un noble combat, entre, d'une part, cette part incorruptible de la conscience, cette
voix céleste qui, incessante, promulgue en son cœur la législation divine, et
d'autre part cette inclination de la nature sensible qui, aveugle à la raison
de la vérité, ne lutte que pour les
seules choses qui lui sont agréables et gratifiantes. Et pour ce combat que se
livrent ces deux forces, il advient finalement que l'homme se rende à la
Justice, ou bien que, la tentation étant plus forte que sa vertu, il
s'endurcisse dans le vice.
6. Celui-ci se vautre
alors misérablement dans le vice, qui égare l'esprit humain faible et infidèle,
en y multipliant les doutes contre les plus hautes dispositions de la divine
Providence.
Les maux qui lui arrivent
le font souffrir sans mesure, tandis que
reculent sans cesse les limites des plaisirs sensibles : de cet ennui,
de ce dégoût, que l'on en peut surmonter autrement que par la tempérance, il
accuse ce Dieu qui domine toutes les choses humaines, et qui, principalement, a
inscrit en chacun de nous le grand décret de faire le bien et de fuir le mal.
Misérable est l'homme tombé dans de si déplorables erreurs, à qui ne suffit pas
la vertu de l'intelligence de savoir que les limites des plaisirs immanents ne
sont pas de vraies limites, mais en ont seulement l'apparence, alors que par la
sagesse du suprême législateur, il est ainsi ordonné que, par le plus petit
sacrifice, l'homme peut obtenir par la suite une quantité illimitée de tout ce
qu'il désire ardemment!
7. L'homme devrait
imaginer cette doctrine réconfortante et l'embrasser de tout son cœur comme
étant bonne, même lorsque l'entendement ne parvient pas à comprendre combien
elle est vraie. Mais heureux ceux qui peuvent non seulement la désirer, non
seulement la croire, mais encore la comprendre! Le législateur très sage
interdirait-il que nous cherchions les raisons des lois, d'où il dispense les
biens et les maux, si nous en sommes capables? Au contraire, c'est à cela qu'il
nous invite tous.
8. Mais si son esprit ne
s'élève pas vers les hauteurs, l'homme aura-t-il le droit de débattre en toute
chose avec arrogance avec l'intelligence divine? Et ne devra-t-il pas prendre part à cette même sagesse divine par la voie de la foi? Ne devra-t-il
pas encore renforcer sa faiblesse en croyant fermement à la parole de son
Créateur, qui convainc si efficacement de la modération des plaisirs momentanés
exposant à une peine éternelle du fait de l'intempérance, et de la sagesse des
moments difficiles conduisant à la riche récompense d'une félicité éternelle.
Et même, il n'est interdit à personne, comme je l'ai dit, de s'aider de sa
propre intelligence, pour connaître les raisons sublimes du gouvernement de la
Providence entièrement disposé en faveur des bons qui, par amour de l'honnête
et du juste, sacrifient jusqu'aux biens
sensibles et qui affrontent les maux,
et à la confusion des mauvais, à ceux-ci, elle ne refuse aucun bien, et les
protège de beaucoup de maux, s'en remettant à leur liberté de préférer
l'honnêteté aux biens, et les maux à ce
qui est malhonnête.
Chapitre 2
Dieu
lui-même invite l'homme à l'étude des voies de la Providence en lui ouvrant le
livre de la nature et de l'histoire
9. Bien souvent j'ai
éprouvé un sentiment sublime en considérant le mode selon lequel Dieu
administre le genre humain. Et ce sentiment est aiguisé par le fait qu'il
permet que surgissent dans l'esprit de l'homme les doutes et les difficultés
qui le tirent de son inertie et qui provoquent en lui la réflexion et la
recherche du vrai.
Il faut que nous
imaginions tout cet univers, et
particulièrement tout ce qui arrive au genre humain, sa multiplication, la
division en peuples divers, la dispersion de ceux-ci sur toute la face de la
terre, et les changements successifs de leurs relations, leurs guerres, leurs
émulations et leurs amitiés, l'union de beaucoup en un seul, et la division d'un
seul en beaucoup, et notamment, l'histoire du peuple hébreu conduit par Dieu
avec une providence spéciale, pour faire de lui le modèle réduit de ce que
devrait être plus tard l'humanité entière ; il faut donc que nous imaginions
tout cet univers autant physique que moral comme un grand livre ouvert par Dieu
devant nos yeux, et non encore écrit, hormis les questions et les difficultés
que doit résoudre l'intelligence humaine, de telle sorte qu'elle grandisse
en intelligence et en accomplissement.
Les pages de cet immense volume sont ainsi effeuillées au cours des siècles et
des questions qui sont inscrites dès les premières lignes sont plus aisées à
résoudre que les questions des suivantes : il arrive que l'on ne puisse en
résoudre aucune autre avant que le genre humain n'ait résolu les précédentes.
Il semble alors que le Dieu très sage se complaise à user avec sa créature de
cette méthode que nous nommons socratique, et qui veut que, de l'esprit encore
vide du simple ou de l'enfant, l'on puisse tirer spontanément les vérités les
plus difficiles avec le moyen simple de quelques interrogations posées avec
habileté. Et c'est ainsi que nous pensons que procède l'Éternel. Il ordonne que
se succèdent, devant les yeux des hommes des choses merveilleuses et contraires
à leur pensée très courte, de telle sorte que, pris brusquement par surprise,
ils poussent leur esprit à essayer d'en comprendre les raisons. Cela ne veut
pas dire que le Créateur de l'homme veuille ce dernier indolent et
inerte : il n'aime pas ôter à sa créature aimée le noble plaisir et le mérite
de s'instruire lui-même en beaucoup de choses. À cette fin, il donne à l'homme
la faculté de connaître, afin qu'il puisse honnêtement se réjouir de développer
en lui la science, et d'en être même le propre maître. Dieu ne veut l'assister
qu’en ce à quoi ne peut suffire la connaissance naturelle. Et quel est alors
ici le besoin de l'homme? Premièrement, la faculté de connaître avait eu besoin
d'être stimulée et secouée, et ainsi mise en état d'opérer. Ensuite, il
convenait qu'elle avance dans la sagesse nécessaire à l'homme, et qu'elle
reçoive les questions et les interrogations du suprême instructeur. Enfin, il
était nécessaire qu'il lui fournisse quelques principes généraux, de
l'application desquels il trouverait les réponses aux questions communiquées.
Pourvue de tels aides, elle serait apte à se former par elle-même une science
qui devrait l'ennoblir. Dieu la pourvoit en tout, voulant lui laisser l'honnête
et digne plaisir d'être l'inventeur d'une Sagesse.
Chapitre 3
Qui croit à
l'existence de Dieu ne peut raisonnablement être ébranlé par les difficultés
apparentes que présente le gouvernement de la Providence, mais il aime étudier
la difficulté pour mieux connaître la grandeur de Dieu
Si est Deus utique providens est, ut Deus
Lact. De ira Dei, c.
X
10. Les objections, et
les difficultés dans lesquelles l'homme se plonge contre la divine Providence lui sont du plus grand profit ; nous
les considérons comme un signe et un don de celle-ci, lorsque l’homme, cédant
par paresse à l'aspect de ceux-ci, lesquels finalement le ramènent à sa propre
ignorance, s'avoue à demi vaincu, restant de la sorte fidèle à l'immense bonté
qui, par ce moyen, avait justement cessé de l'illuminer.
Si, au moyen de la
rencontre avec semblables difficultés, les grandeurs de la divine Providence
sont toujours recherchées et découvertes par les hommes droits de cœur,
ceux-ci, croyant fermement à l'existence d'un être suprême et infini, ne
doutent plus de la bonté et la sagesse de celui qui les soutient ; et toutes
les difficultés possibles, quand elles ne parviennent pas à être résolues avec
la lumière du raisonnement, n'auront aucune puissance sur leur foi, et sur la
vive affection envers un Seigneur aussi constant. Plus encore, ils se
réjouissent en méditant les solutions, parce qu’elles proviennent précisément
de la connaissance des raisons par lesquelles Dieu opère selon un mode qui est
de loin le plus étranger aux opérations humaines, mais qui permet de comprendre
d’une autre manière combien la divine grandeur est éloignée de la petitesse
humaine.
11. Le plaisir que le
sage retire en s'efforçant de pénétrer la divine conduite ainsi supérieure à
toute pensée humaine, est comparable à ce genre de plaisir (s'il ne le devance)
qu'il éprouve à apprécier la conduite de quelque grand homme, lequel par
l'ampleur de l'intelligence, la sagesse des conseils et la prodigalité du cœur
a dépassé de loin tous ses contemporains. Il lui plaît d'observer les grands
projets de celui-ci, et de relever les moyens extraordinaires et nouveaux qu'il
utilise pour les réussir. Et quand ces moyens paraissent tels qu'ils ne sont
venus à la pensée de personne, et qu'ils offrent de plus l'apparence qu'ils
sont tout au contraire opposés au but qu'ils auraient dû servir, et quand
encore le but et l'entreprise ont réussi de la façon la plus heureuse et
inattendue, combien alors le sage désire approfondir les voies singulières, et
que l'on peut dire quasi solitaires, qu'il fréquente, et combien il souhaite
ardemment faire siennes les vues lointaines de ce personnage si avisé, vues que
quiconque, avant le résultat, aurait peut-être jugé blâmables ou même stupides.
Dès lors, si l’homme, qui par intelligence ou par aptitudes supérieures,
s'élève au-dessus des autres, a l'habitude bien souvent de se distinguer de
leurs modes de pensées, et de s'isoler dans une voie que ceux-ci jugent fausse
et folle, jusqu'à ce que ces derniers ne voient plus à quoi il s’emploie, il ne
faut donc pas trouver étonnant si, dans
le gouvernement de ses créatures, le Dieu très sage opère d'une façon qui
permet à l'homme de réussir à concevoir et paraître stupide tout à la fois, ce
qui semble pour le moins paradoxal.
12. Il suffit alors que
nous usions envers Dieu de la même admiration que celle dont nous faisons un
honneur d’éprouver envers les grands hommes. Un grand homme, un génie
extraordinaire et sublime, semble s'évader des lois communes : l’artiste, le
peintre, le poète, doivent d'être appelés ainsi par ceci d'original, qu'ils ont
su emprunter une voie non préparée par ceux qui les avaient précédés, ayant
laissé derrière eux les préceptes vulgaires comme étant des soutiens
insuffisamment sûrs, en se livrant, de la puissance des ailes que leur a
conférées une nature inspirée, à un vol jugé impossible ou téméraire pour leur
époque. Ils ne se sont pas pour autant soustraits à la suggestion des règles
éternelles ; ils se sont seulement affranchis de la servitude de celles admises
par les hommes de leur temps, qui, accoutumés à mesurer toutes choses sous le
soleil, jugent stupide ou difforme non seulement ce qui, dans cette sphère, est
subordonné à ces règles, mais plus encore, ce qui se tient plus haut dans le
ciel, voyant ne pas convenir à cette mesure tout ce qu'ils possèdent[1].
Chapitre 4
L'origine
des difficultés qui surgissent à propos du gouvernement de la Providence, tient à la Sagesse infinie qui préside à ce
gouvernement, en comparaison de l'ignorance de l'homme.
§13. C'est principalement cette raison qui maintient les
hommes pieux, fermes et solides dans la foi et dans l'amour de l'Être suprême,
même au milieu des épreuves.
Il n'est d'événement, ni d'ébranlement aussi nouveau,
aussi difficile, aussi contraire à notre mode de penser et en apparence même
aussi contraire aux perfections divines, qui puisse nous produire le moindre
trouble dans la pleine confiance en les attributs divins, lorsque nous avons
bien imprimé dans notre esprit cette simple vérité : Dieu doté d'une
intelligence infinie supérieure à la nôtre, doit montrer une conduite
différente de la nôtre, et plus encore
de notre sagesse, et suivre des règles qui, à première vue, nous semblent
opposées, ou mal accommodées à ses fins. Si Dieu avait le mode humain de
penser, nous ne disposerions d'aucun signe permettant de reconnaître et
d'admirer sa sagesse. À l'homme alors, serait coupée toute voie, par laquelle
les choses créées dans lesquelles se reflète la divine Sagesse, s'élèvent vers
le Créateur. Ne trouvant plus dans les créatures comme dans les événements
qu'un rayon de sagesse uniforme et à la mesure de l'humanité, l’homme pourrait
en conclure qu'un esprit gouverne les choses, mais un esprit aussi étroit que
celui de l'homme : ainsi, il ne pourrait concevoir l'existence d'un dieu, mais
seulement celle d'une intelligence comme la sienne, limitée. Il n’est donc pas
étonnant que, regardant les événements de l'univers, se présentent à notre très
court esprit des choses qui, de prime abord, semblent absolument
inintelligibles. Les difficultés qu'éprouve alors notre entendement à propos du
mode selon lequel nous distinguons le bien et le mal, et l'univers gouverné,
sont dès lors nécessaires et elles sont bien loin d’offenser la vérité d'un Dieu qui pourvoit, qu’au
contraire, si elles manquaient, l'on ne pourrait trouver aucune divinité au
gouvernement des événements humains ni croire en elle. C'est pourquoi cela même
est une preuve de l'universelle et divine Providence.
§14. Mais c’est encore pour d’autres raisons qu’il
apparaît que de la courte raison de l’homme doivent surgir quelques
difficultés, lorsqu’il considère et soumet à son jugement le gouvernement de l’univers avec les petites règles au
moyen desquelles il a l’habitude de régler ses propres affaires et ses propres
intérêts.
Le gouvernement d’un royaume ne peut être soumis aux
mêmes règles que celles qui régissent une petite famille, et, pour la même
raison, le gouvernement de l’univers ne peut être conduit avec les limites que
l’on a vues, qui sont le propre des mortels. La pensée humaine, outre une
limitation naturelle, n’est autre qu’éducation et habitude. L’homme ne peut
jamais la dépasser ; et il est très difficile de s’en dépouiller, elle lui est co-naturelle, il
doit se résigner à l’usage de celle-ci dans tous les actes de sa vie. Serait-il
possible que, parmi les hommes qui offrent tant de diversité dans leurs pensées
et leurs jugements, il s’en trouvât deux qui puissent s’accorder sur toute
chose? Cela pourrait-il se produire parce qu’ils ont imprimé dans leur raison
les principes divers de la nature? Pas vraiment, puisque au sujet des principes
les plus élevés, ayant convenu de la valeur des mots, tous les hommes se
trouvent d’accord. Ce fait une fois établi, pourquoi alors, avec une si grande
force d’intelligence, l’un voit-il plus avant que l’autre de telle sorte que la
discorde s’installe entre eux ? C'est ce qui suffit seul à expliquer
toutes leurs divergences : la perception de l’un est plus avancée que la
perception de l’autre, sans qu’il y ait nécessairement entre eux une
contradiction. Ils voient les choses diversement, et non des choses
contraires : celui qui voit plus loin, perçoit des choses que l’autre ne
perçoit pas, mais cela n’implique pas que la perception de l’un soit contraire
à celle de l’autre. De telles divergences dans le jugement sur les choses, ou
dans le choix des moyens pour obtenir les mêmes fins, ne peuvent s’expliquer
qu’en recourant à la variété des règles moyennes qui sont venues en
formant les choses, et avec lesquelles l’on en mesure la valeur ; et ces règles
moyennes se sont formées diversement non seulement par les différents
degrés de leur intelligence et les affections diverses qui guident l’attention
humaine, mais aussi principalement par la diversité de l’expérience qu’ils ont
tirée des choses, du fait de la plus ou moins grande ampleur de leurs affaires,
à l’intérieur desquelles ils doivent agir de façon variable. A la femme
prévoyante et active, accoutumée à étudier dans sa maison les moindres
économies, sembleront un gaspillage les dépenses plus importantes que d’aventure
le mari croit devoir consacrer à la splendeur de la famille, ou à quelque
négoce fructueux : et ceci, non pas parce que l’un et l’autre ne
s’accordent pas pleinement sur le concept d’économie domestique, ou sur la
meilleure manière d’éviter la prodigalité, mais peut-être seulement parce que,
de la comparaison des petites sommes avec la quelle elle est habituée à
traiter, la femme s’est formée une certaine règle moyenne, qui la porte à juger
comme étant de lourdes pertes les dépenses que le mari juge plus que modérées
et honnêtes, et c’est donc celui qui la connaît et l’administre le mieux qui
compare la richesse de toute la maison. L’on entend bien ceci : les règles
moyennes sont variées, parce qu’elles sont tirées d’une comparaison. La
grandeur ou la petitesse d’un objet quelconque, son importance ou sa futilité,
sa noblesse ou sa bassesse, son utilité ou son caractère préjudiciable, sont
des choses très fréquemment relatives dans le jugement des hommes. Et donc, en
chacun, il y a beaucoup de règles moyennes différentes, des opinions
discordantes ou encore des avis contrastés.
De plus, alors que les hommes se trouvent dans un même
cercle d’affaire, ils en arrivent à porter des jugements contraires entre eux.
Le seul changement de circonstances à l’intérieur de ce même cercle, outre une différence
d’intelligence et de disposition de cœur, suffit à ce que les hommes
s’accoutument à regarder les mêmes choses sous un point de vue différent, sous
un autre éclairage. Est-il jamais alors d’homme aussi avisé, aussi prudent dans
la cité, pour fuir tous les racontars, tous les critiques ? Qui se trouve
en toute occasion d’accord avec tous les autres hommes de sa condition ?
Est-il étonnant que des hommes d’éducation différente soient en
désaccord et si celui qui est lié à un cercle d’intérêt important ne pense
pas de la même manière que celui qui est lié à un cercle plus restreint, et,
par conséquent, a en esprit des proportions plus étroites des choses ?
Est-il encore surprenant que l’un de ceux-ci désapprouve la conduite de
l’autre, ou que mutuellement leurs démarches apparaissent imprudentes ? Ne
suffit-il pas d’user d’observations aussi simples et aussi élémentaires pour
faire taire ceux qui ne trouvent aucun défaut dans la répartition des maux et
des biens de ce monde? À ceux-ci, je voudrais adresser ces propos :
« Fais-moi la grâce d’élever les yeux au-dessus de toi-même :
réussis-tu en quelque façon à te conduire de telle sorte que tu puisses éviter
le blâme de tous les hommes? Dans ce qui te paraissent, à toi, opérer avec
sagesse, es-tu d’accord, d’aventure, avec tout le genre humain? Le cercle de
tes affaires est déjà si petit, mais il est encore plus étroit en comparaison
avec le cercle de l’univers. Il devrait
pourtant être plus facile de trouver le meilleur dans une si petite sphère.
Alors, me dis-je, que n’es-tu d’accord avec les autres hommes? N’êtes-vous pas
de la même origine? Et n’attends-tu pas d’eux le même droit qui t’inspire? Or
si tu crois pouvoir exiger que Dieu dispose les choses selon ta pensée,
pourquoi ne les disposerait-il pas aussi selon la leur, laquelle n’est en rien
d’accord avec toi-même dans les choses les plus dérisoires de cette
vie ? » Je pense qu’après un discours aussi simpliste que celui-ci,
même un aveugle pourrait voir.
15. Supposons encore que le gouvernement de l’univers
soit un homme, et qu’il juge d’une façon humaine. Supposons encore que, pour
régler le monde, soit placé un quelconque détracteur le plus violent de la
divine Providence : verrait-on avec celui-ci le genre humain plus
satisfait? Serait-on grâce à lui mieux protégé des autres détracteurs? Il
faudrait être totalement privé de sens pour ne pas savoir que le gouvernement
des choses de l’univers dépasse la pensée de tout homme ; pour ne pas
savoir non plus dans le même temps que si l’homme recevait de Dieu, l’espace
d’un instant, les rennes du monde, tout irait à la dérive, et il semblerait que
la témérité de celui-ci serait aidée par les antiques dans l’aventure du fils
de Climène, qui, ayant obtenu de son père de guider pour un seul jour le char
du soleil, avait perdu sa route, et aurait ainsi fait peser la menace
d’épouvantables incendies sur le ciel et la terre si Jupiter ne l’avait
foudroyé à temps, et précipité dans le Pô. Aucun des mortels ne peut penser, sans
être fou, être assez grand pour pouvoir être placé à un gouvernement aussi
vaste que celui de l’univers. Et quand bien même en serait-il capable, il ne
pourrait cependant pas obtenir que son gouvernement soit approuvé par tous les
autres. Comment oserait-il alors se faire juge du divin Gouverneur, tandis
qu’un seul désaccord sur le jugement d’un avis le conduit à ne pas trop
hardiment se faire juge des autres hommes ?
Tels sont les arguments qui s’offrent à nous contre la
divine Providence, et de tous autant qu’ils sont, nous ne pourrions
raisonnablement en retenir que ceux qui appartiennent au registre des
apparences diverses dont nous ne
pourrions rien déduire à l’encontre des dispositions supérieures, et à partir
desquels nous ne pourrions encore moins mettre en doute l’existence de Dieu ou
ses divins attributs. C’est ainsi que j’ai, quant à moi, admiré la bonté toute
germanique avec laquelle le grand Leibniz s’est le mieux attaché à résoudre les
sophismes de Bayle, et à défendre la conformité de la foi avec la raison.
Or les arguments des apparencescontre la divine Providence perdent
beaucoup de leur force, si l’on considère que l’esprit gouverneur du monde doit
être infaillible et très sage, et non d’une humanité faillible et mortelle.
Chapitre 5
Chaque difficulté dissipée à
propos du gouvernement de la Providence diminue l'ignorance de l'homme ;
adorée, elle en accroît la bonté
16. Laissons quelque peu
cette considération, et arrêtons-nous à cette autre, déjà évoquée : les règles
moyennes tirées d'un cercle d’affaire restreint diffèrent de celles qui
sont tirées d'un cercle plus étendu.
Pourrait-on dire alors
que toutes ces règles si différentes entre elles peuvent être toutes ensembles
également vraies et complètes? Il y aurait là une contradiction : chacune
serait à la fois vraie et fausse. Serait vrai ce qui concerne les affaires qui
se situent à l'intérieur du cercle des choses que l'homme détermine ; serait
faux ce que l'on voudrait appliquer à tout ce qui est hors de cette
circonférence. Delà, ces règles moyennes qui sont tirées d'une plus
grande expérience, et d’affaires plus importantes, vaudront pour juger un
nombre plus important et un ordre plus grand de choses que ne le pourront les
autres, plus limitées et plus étroites : seules les premières seront complètes,
parce que déduites de la présence et de l'observation de l'ensemble des choses
de l'univers et de leur rapport mutuel, puisque de ce large cercle, aucune
n'étant exclue, comme l’on ne niera ni ne négligera aucune expérience dans la
formation de ces règles moyennes mais tous les accidents et les genres
seront expérimentés, et toutes seront confrontées entre elles. Delà, nous
pouvons voir cette belle et nouvelle raison, qui pousse intérieurement les
hommes pieux à se réjouir autant qu'à s'attrister et être abattu par cette
difficulté qui s'offre à leur esprit lorsqu'ils considèrent les vicissitudes et
le gouvernement de l'infortune et de la félicité humaine. Puisqu'il arrive à
l'homme droit et fidèle de rencontrer de telles choses dont la raison lui échappe dans la vie présente, ou
qui contredisent ses attentes, il lui paraît donc nouveau et étrange que Dieu
l’éprouve par de tels moyens, que dit-il alors au fond de lui-même ? : « Je te
remercie, Seigneur : cet événement si contraire à mon avis contient
certainement un secret de ta sagesse que tu veux peut-être me révéler. Cette
obscurité et cet obstacle que rencontre mon esprit, offrent l’argument le plus
sûr du peu de chose que je suis à côté de toi, et je sens que tu tourmentes mes
idées courtes. Douce m’est cette preuve de ta grandeur et je méditerai en ceci
ton secret, je rechercherai les raisons que je ne vois pas maintenant, et s’il
te plaît de m’informer, tu parviendras à élargir ma courte pensée, et tu
corrigeras les plus grandes petitesses de la prudence humaine avec l’immense
grandeur de tes conseils ».
(*) trad. en cours par M.-C. Bergey de la Teodicea, a cura di Umberto Muratore, vol. 22, ed. Centre Internazionale di Studi
Rosminiani, Stresa e Città Nuova Editrice, Roma, 1977.
L’édition italienne de
1977 restitue le texte de la Téodicée éditée en 1846 chez Boniardi-Pogliani à
Milan.
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© Centre français d’études rosminiennes,
parution I/2010, mise en ligne du 28 II 2010
[1] Pierre Bayle, après avoir exposé les objections contre la
providence traita de l'existence du mal, et conclut qu'il semble insoluble et
invincible. Leibniz, prenant la défense de la divine Providence, démontra que
la raison pour laquelle Bayle ne savait pas se tirer de cette difficulté était
que, au lieu de faire appel à la logique, il préférait ergoter. Parmi les si
belles choses que dit Leibniz sur ce sujet, il distingue les arguments que l'on
peut alléguer contre une vérité donnée en démonstratifs, en apparences
et en conjectures, en démontrant que, pour aboutir à une vérité
certaine, par la raison ou par la foi, comme serait la sagesse et la bonté de
Dieu, etc., les arguments conjecturaux et apparents ne valent rien, ne valent
seuls que les démonstratifs. Or personne ne trouva ni ne proposa un seul
argument démonstratif contre les attributs divins ; et tous ceux que l'on put
trouver au contraire se révélèrent de pure conjecture et d'apparence. «Nous
n'avons pas besoin de la foi révélée, écrit Leibniz, pour savoir qu'il y a un
tel principe unique de toutes choses, parfaitement bon et sage La raison nous
l'apprend par démonstrations infaillibles, et par conséquent toutes les
observations prises du train des choses, où nous remarquons des imperfections,
ne sont fondées que sur de fausses apparences. Car si nous étions capable
d'entendre l'harmonie universelle, nous verrions que ce que nous sommes tentés
de blâmer, est lié avec le plan le plus digne d'être choisi ; en un mot, nous verrions,
et ne croirions pas seulement, que ce que Dieu a fait est le meilleur» (
Discours de la conformité de la foi avec la raison, trad. fr. de l'éd. Brunschwig, n.d. t.), ( § 44) .
D’où il conclut que Bayle prétend à tord mettre
en contradiction la raison avec la foi, quand au contraire son
raisonnement, s'il avait de la force, mettrait en contradiction la raison avec
la raison elle-même. Il ajoute encore ceci avec sagesse : « Quand il
s’agit d’opposer la raison à un article de notre foi, on ne se met point en
peine des objections qui n'aboutissent qu'à l'invraisemblance : puisque tout le
monde convient que les mystères sont
contre les apparences, et n'ont rien de vraisemblable, quand on ne les regarde
que du côté de la raison ; mais il suffit qu'il n'y ai rien d'absurde. Ainsi il
faut des démonstrations pour les réfuter. (§ 28)
Et c'est ainsi sans doute qu'on le
doit entendre, quand la sainte Écriture nous avertit que la sagesse de Dieu est
une folie devant les hommes, et quand saint Paul a remarqué que l'Évangile de
Jésus Christ est une folie aux Grecs, aussi bien qu'un scandale aux Juifs ; car
au fond, une vérité ne saurait contredire à l'autre ; et la lumière de la
raison n'est pas moins un don de Dieu, que celle de la révélation. Aussi est-ce
une chose sans difficulté parmi les théologiens qui entendent leur métier, que les motifs de crédibilité
justifient, une fois pour toutes, l'autorité de la sainte Écriture devant le
tribunal de la raison, afin que la raison lui cède dans la suite, comme à une
nouvelle lumière, et lui sacrifie toutes ces vraisemblances. (§ 29)…
Une des choses qui pourrait avoir
contribué le plus à faire croire à M. Bayle qu'on ne saurait satisfaire aux
difficultés de la raison contre la foi, c'est qu'il semble demander que Dieu
soit justifié d'une manière pareille à celle dont on se sert ordinairement pour
plaider la cause d'un homme accusé
devant son juge. Mais il ne s'est point souvenu que dans les tribunaux des
hommes, qui ne sauraient toujours pénétrer jusqu'à la vérité, on est souvent
obligé de se régler sur les indices et sur les vraisemblances, et
surtout sur les présomptions ou préjugés ; au lieu qu'on
convient, comme nous l'avons déjà remarqué, que les mystères ne sont pas
vraisemblables » (§32) bien qu’ils soient vrais. Et le mérite de la foi réside
précisément en ceci : croire vrai sur la parole de Dieu ce qui est invraisemblable ;
pour savoir ensuite quelle est la parole de Dieu, il y a les motifs de
crédibilité, qui, pris ensemble, forment la preuve la plus démonstrative.