Centre
français d'études rosminiennes 1er mai 2002
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Chapitre II
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Extrait, p.113…
Rosmini, Philosophie de la politique, trad. J. Plaisance-Léglise, Éditions Bière, Paris-Bordeaux, 2000.
Nous devons maintenant considérer plus
attentivement la nature des deux liens : commençons par le lien social.
Plusieurs personnes forment ensemble une
société avec l'intention de se procurer un bien, qui est donc la fin de la
société. Ce bien doit apporter un avantage à toutes les personnes qui composent
la société, sinon l'on ne pourrait pas les considérer comme associées.
Les personnes associées ne forment donc
toutes ensemble qu'une personne morale; le bien que la société apporte, qui
est la fin de la société elle-même, est le bien de la personne morale dont les
personnes individuelles ne sont que des parties.
Chacune donc des personnes associées, de par
la nature même de la société, désire le bien de toutes, puisque chacune désire
la fin sociale qui est commune à toutes.
Ce désir que chaque membre a du bien de tout
le corps est ce que nous appelons la bienveillance sociale.
On tire de cela une conséquence importante,
toute à l'honneur de la société humaine: il y a un élément moral dans l'essence
même de la société, puisque le principe qui constitue la vertu morale est aussi
celui qui constitue en général la société.
Quel est le principe de la vertu morale ? La
vertu morale se résume à ce principe simple: «Respectez la fin de la
personne ; ne la prenez pas comme un moyen pour vous-même. » L'objet de
la vertu est donc toujours la dignité de la personne. Mais dans cette
dignité de la personne, nous avons maintenant trouvé aussi l'origine de la
socialité humaine. Nous avons dit que toute société humaine n'est que
l'union faite par quelques personnes dans l'intention de se procurer un
avantage commun ; dans
cette union, les personnes ont donc toutes ensemble le rôle de fin et
elles sont toutes concernées par l'avantage attendu.
Cette considération rappelle ce mot admirable
de Platon: « Sans justice, une société de voleurs unis pour dépouiller les
passants ne pourrait même pas subsister. »
En effet, les voleurs sont injustes envers
les passants, mais pas entre eux ; leur injustice touche donc seulement ceux
qui sont étrangers à leur société, non leurs propres associés. En tant
qu'associés, ils ne sont donc pas injustes ; s'ils traitaient de façon inique
les membres de leur société, ils ne les traiteraient plus comme des membres de
cette société, mais comme des étrangers. Si leur injuste façon d'agir
concernait un seul compagnon en particulier, ce serait le mettre hors de la
société ; si elle concernait tous les compagnons, ce serait la dissolution
complète de la société.
C'est pourquoi l'on a l'habitude d'employer
la phrase, «mettre quelqu'un hors du bénéfice de la loi » pour dire « le
priver des bénéfices sociaux », ce qui est le séparer de la société, ne plus
le considérer comme une partie de celle-là.
Comment ne pas voir que l'excellence du lien
social est telle qu'il n'y a pas d'injustice là où il existe et que
l'injustice commence là où il n'existe pas?
Afin de mieux nous en convaincre considérons
à nouveau attentivement une société de voyous, comme celle faite par des
brigands ou des voleurs sur terre ou sur mer. Eh bien, nous disons que dans une
société d'assassins ou de pirates nous pouvons trouver un élément de justice,
comme le remarquait Platon, mais plus encore, un principe d'humanité. Oui, une
étincelle de bienveillance humaine brille cependant dans le cœur de ces
méchants. Ne se défendent-ils pas réciproquement dans les combats ? Ne
partagent-ils pas tous ensemble des dangers communs ? Ne s'asseyent-ils pas
tous ensemble avec une joie fraternelle à la table où sont préparées les proies
ensanglantées ? N'évoquent-ils pas avec tendresse et pitié les compagnons
morts dans les bagarres, comme le chante un poète ? (…)
L'injustice donc d'une société de pirates ne
l'est qu'envers ceux qui n'en font pas partie. Eh bien, supposons qu'ils
adjoignent plusieurs personnes à leur association. Dès lors, ces personnes ne
formeraient plus l'objet de leur injustice ; grâce à cet élargissement de leur
société leur injustice serait donc plus limitée. Allons plus avant dans cette
supposition ; supposons que cette bande augmente encore beaucoup; nous verrons
une bande de voleurs se transformer en un petit peuple, devenir, par exemple,
la République de Saint Marin. Mais que l'on y adjoigne encore de nouvelles
personnes : elle étendra son pouvoir et son territoire et elle le fera, non
plus grâce à de petites attaques de carrosses sur les routes ou de navires sur
les mers, mais grâce à des guerres en bonne et due forme, en un mot, grâce à
des conquêtes. Plus l'association s'élargira plus l'injustice sera
nécessairement limitée et restreinte, puisque tous ceux qui entrent dans la
société se mettent à l'abri de l'injustice de la société. Nous aurons donc
finalement une République romaine. Et que fut jamais cette puissante maîtresse
du monde, que fut cette législatrice des nations à sa toute première origine ?
Son histoire est, ni plus ni moins, l'histoire de notre société de voleurs de
grands chemins et de pirates ; le chef de ces voleurs et de ces pirates
s'appelait Romulus. La société donc n'est pas injuste, si ce n'est parce
qu'elle est limitée; enlevez-lui ses limites et elle perd sur le champ son
injustice. Elle vous fait horreur au début, et avec raison ; mais elle ne vous
faisait horreur que parce qu'elle était trop réduite ; vous l'appeliez alors un
repaire de voleurs et vous appeliez assassinats ses exploits, férocité son
héroïsme, mais à mesure qu'elle s'est agrandie, elle a changé sous vos yeux ;
elle a reçu insensiblement d'autres noms ; elle a été une ville, une patrie, un
royaume, une république, un empire. Ses expéditions s'appelèrent alors guerres
et ceux qui combattirent dans ces guerres, qui furent vainqueurs et qui
moururent furent des braves, des héros dont la gloire devint aux yeux des
hommes, pure, sublime et digne d'envie.
Ces considérations ne sont pas inutiles si
elles servent à modérer la colère mal venue de ceux qui se brouillent avec les
sociétés actuelles parce qu'ils croient que l'injustice a présidé à leur
naissance. Non, on ne peut conclure directement qu'une société qui s'est
agrandie et fermement établie soit injuste seulement parce qu'elle fut injuste
à son berceau. Les sociétés ont parfois ceci de singulier, c'est qu'en
grandissant elles se lavent continuellement de cette vile saleté dont elles
furent couvertes à leur naissance ; et cela pour la raison que nous avons dite,
parce que dans toute société se trouve essentiellement un élément moral qui,
tout petit au début, se développe ensuite et grandit avec la société ; avec
cette croissance, tout ce qu'il y a d'impur et de trouble est merveilleusement
isolé et rejeté hors du corps social.
Si l'on veut chercher ensuite comment la
bande de brigands de Romulus s'est changée en une république dont les lois
montrèrent une justice et une équité que le monde civilisé n'avait jamais vues
auparavant, l'on découvrira qu'il y a eu à cela deux cause s: la première,
c'est que cette bande de brigands en soi était juste, c'est-à-dire qu'elle
formait une vraie société ; la seconde, c'est qu'elle accrut immensément sa
domination avec prudence et fermeté; l'accroissement de sa domination fut aussi
un accroissement de sa justice : elle ne se contenta pas d'étendre son pouvoir
sur terre et sur mer, mais elle visa à développer et à étendre sa cohésion
sociale, en traitant ses alliés, non comme de simples sujets, mais en grande
partie comme des associés et en accordant aux vaincus les droits et les
avantages de la citoyenneté romaine.
Il semblera toutefois à certains que notre
propos est trop absolu, c'est-à-dire qu'à mesure que la société s'agrandit,
elle se purifie des éléments d'injustice qu'elle possède, ce qui amènerait
comme conséquence qu'elle deviendrait aussi entièrement juste en devenant
universelle. On dira au contraire qu'une société ne deviendrait pas pour autant
juste, quand bien même elle engloberait tous les hommes en son sein, si le bien
qu'elle se propose comme fin n'était pas honnête.
L'objection a toute l'apparence d'être
solide. Mais si l'on prête attention à notre pensée, cette apparente solidité
s'évanouit.
Nous disions que la nature de la société
exige que les personnes qui la composent gardent en elles la dignité
personnelle de fin et que cet élément moral est inhérent à toute société.
Admettons le cas où la société tend à obtenir un bien qui n'est pas honnête.
Mais qu'est-ce qu'un bien qui n'est pas honnête ? Ce qui fait qu'un bien
n'est pas honnête n'est jamais autre chose que la violation de la dignité
personnelle; c'est employer comme moyen cette personne que l'on doit respecter
comme une fin. C'est à cela que nous avons déjà réduit toute malhonnêteté
et toute injustice. Or, comment ne pas voir que si une société se propose
une fin qui ne peut se concilier avec l'honnêteté, c'est qu'elle participe
moins ou qu'elle ne participe pas du tout à l'essence de la société ? Comment
ne pas voir que donner aux personnes associées la qualité de fin étant le
caractère propre du lien social, l'on ne peut y trouver rien de malhonnête et
d'injuste et que tout ce qu'il y a de malhonnête et d'injuste reste en dehors
du cercle des personnes associées ? Comment ne pas voir à nouveau que si
toutes les personnes étaient associées, si la société devenait de telle sorte
universelle, tout le monde serait respecté et qu'il n'y aurait personne dont la
dignité puisse être violée ? Comment ne pas voir finalement qu'il serait
absurde et répugnant qu'une société universelle ait pour but une fin malhonnête
? Il ne peut y avoir une fin malhonnête si ce n'est à condition qu'il y ait au
moins une personne dont on offense la dignité, et il ne peut y avoir une
personne dont on offense la dignité si l'on ne suppose pas qu'on l'utilise
uniquement comme un moyen; on ne peut l'utiliser comme un moyen sans qu'elle
soit, contrairement à l'hypothèse, exclue de la société et sans que la société
cesse par conséquent d'être universelle et d'englober toutes les personnes sous
tous les aspects.
Il est vrai qu'en concevant avec rigueur l'universalité d'une société, l'on ne peut exclure aucun être intelligent et personnel : elle doit englober Dieu lui-même ; si l'intelligence suprême en était exclue, il y aurait une fin malhonnête, une personne dont la dignité pourrait être violée restant hors de sa sphère.
On ne peut donc qu'admirer l'intelligence de
M. Tullius qui, s'imaginant contempler la perfection sociale, arriva à
concevoir et à décrire une société vraiment universelle, en disant: « On ne
doit considérer tout ce monde que comme une cité commune de dieux et d1lommes »
; idée sublime qui constitue la base du christianisme, lequel n'est qu'une
réalisation divine de cette cité cicéronienne.
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J.M.Trigeaud, extrait de l'introduction
à la Philosophie politique de Rosmini, p. 18…
Tout mal politique trahit une erreur de
pensée
Mais la constante à
souligner en tous ces développements tient à la nécessité de l'effort
intellectuel. Rosmini nous en a persuadé dans sa philosophie morale et
juridique, en revenant fréquemment à Platon, et en le délivrant de ce qu'il
appelle les « déformations » d'Aristote. Toute injustice naît d'une erreur
de la connaissance, ce qui n'implique pas cependant un gnosticisme ou un
déterminisme qui éluderait, comme on l'a souvent dit à tort, le rôle du
libre-arbitre. D'où l'exigence pour l'esprit de la réflexion au plus haut,
visant toujours à discerner les causes ou les principes, en leur universalité,
afin de protéger justement l'esprit contre la tentation d'un mal qui se nourrit
trop aisément de la pensée partielle ou fragmentaire tournée vers les
généralités abstraites.
L'effort doit donc être de remonter à plus
abstrait encore, de façon à rejoindre en sa totalité 1'histoire ou le réel
vivant, à travers la richesse de ses composantes. Le danger de la fausse
abstraction, située dans l'entredeux, qui vicie le politique, se révèle ici
sans grand besoin de démonstration: il incline au maniement des catégories
généricistes qui conduisent à des réductions trahissant le réel. L'intérêt y
devient la seule motivation de l'homme. Celui qui invoque l'intérêt public
croit ainsi pouvoir s'ériger en «parti», ce qui annonce contradictoirement une
division: c'est l'aveu assez infamant d'agir au nom des « siens »
(pré-schmittiennement, au nom de ses «amis», et par là contre ses
«ennemis»), comme si l'action politique n'était pas destinée à tous,
potentiellement traités en égaux devant la vérité égale de l'être de chacun
différencié, parce qu'elle part de l'unité dans l'être de cette même vérité
inconfiscable au profit d'une subjectivité quelconque, fut-elle donc
institutionnalisée par l'Etat en parti.
Il en ressort une critique de l'idée
irrationnelle du poids des majorités : ne peuvent-elles pas tuer sans complexe
la vérité qui s'impose ? De même, le défenseur de l'intérêt public s'imaginera
pouvoir supprimer en son nom les ordres religieux, car il soutiendra qu'ils ne
produisent rien d'utile à l'intérêt collectif (Rosmini vise l'expulsion des
Jésuites de divers États d'Europe à partir de la seconde moitié du XVIIIe -ce
qui se reproduira en France en 1880). Et l'on croirait entendre un certain
discours contemporain en Europe, substantialisant ou réifiant, comme si elle
avait un contenu unilatéral, la valeur de la « chose publique » : le discours
qui s'attaque au premier pilier de l'État lui-même, au fonctionnariat, comme
l'on s'en prit jadis aux ordres religieux, en arguant, selon le même schéma
incohérent et absurde, de l'opportunité de supprimer un «déficit public» lié à
la gratuité de tâches désintéressées, du professeur au magistrat, car il
nuirait à l'utilité sociale en la privant de son élémentaire rentabilité.
Pour l'essentiel, en tout cas, et c'est ce
que traduit le mot «justice », le sens du désintéressement permet de tester
l'esprit de vérité du politique. S'il ne présuppose pas un tel
désintéressement, et s'il prétend le régir, c'est-à-dire le gommer et l'absorber
dans son système réducteur, en déclarant que seul doit régner l'intérêt, alors
qu'il a besoin d'un tel désintéressement pour s'établir lui-même (son problème
n'étant guère par ailleurs de chercher à acquérir de l'or, mais de commander à
ceux qui en on17), le politique commet un mensonge: il introduit la
première injustice qui est source de toutes les autres.
En fait, le raisonnement au sujet de
l'intérêt est le suivant : sans le politique, l'homme vole, poussé uniquement
par l'intérêt qui le ravage ; donc il faut en conclure que seul l'intérêt
soustrait au vol est digne de l'activité politique. Oui, mais rappelle Platon,
même le voleur a le sens de la justice à l'intérieur du gang qu'il forme avec
d'autres, au sein de l'embryon parfois exemplaire de société qu'il constitue
!... Et que sont, au tout début des sociétés, les groupuscules qui les fondent,
sinon ceux qui repoussent à l'extérieur l'injustice qu'ils pratiquent pour
étendre progressivement le cercle de la justice interne dont elle est la
contrepartie ? C'est le Romulus chef de brigands, qu'évoque Rosmini. Ce
pourraient être Clovis et sa bande...
L'on ne peut ainsi éradiquer le désintéressé
même chez l'intéressé le plus visiblement malhonnête. Et l'on rappellera que la
plus haute morale, celle du don de soi, de la charité ou de la bienfaisance
(dans la terminologie rosminienne), se situe, en toute civilisation, à l'écart
du juridique et du politique, et que l'on y représente comme le crime le plus
grave, comme la première injustice, le fait de vouloir précisément la régir, en
soumettre le contenu à des normes juridiques et étatiques. Montesquieu voit
dans le tyran antique celui qui voudrait ainsi exercer sur toute la morale le
contrôle du droit. Antigone n'a-t-elle pas réagi à un décret qui empiétait sur
les mœurs, sur les pratiques spontanées et coutumières que conserve une société
organique, par respect des personnes, sans avoir besoin de lois écrites, des
lois qui peuvent s'appliquer aux festivités des funérailles nationales mais non
à l'enterrement des morts qui demeure un acte privé?
Analogiquement, l'on favorisera le citoyen,
cette « abstraction de l'homme », dit Rosmini, en oubliant que l'homme,
dépouillé de cette qualité, possède une fin suffisante liée à ses droits
inviolables d'être humain, au-delà de toute nature susceptible de classement.
En bref, les fausses pensées sont des pensées
injustes, qui entraînent l'injustice. Leur caractéristique est d'être des
pensées, et des pensées vraies, mais partiellement vraies, et éliminant
un aspect plus fondamental par lequel la partie saisie prend un autre sens. Si
la pensée du politique n'est pas rectifiée, c'est-à-dire élargie, étendue aux
éléments philosophiques qui reflètent le tout dans l'être, elle peut être à
l'origine du pire, avec les meilleures intentions (le pire se manifeste, comme
toujours, à travers les violences qui s'amplifient, dès que l'on affiche
délibérément un signe de division qui les attise et dès que l'on parle des uns
de manière manichéenne en supprimant les autres).
De nos jours, l'on oppose parfois une
citoyenneté à une ethnicité, selon le même processus génériciste qui manque au
sens de l'homme comme simple personne, indépendamment d'une qualité digne de
respect certes, mais seconde, que lui confère le droit en l'occurrence
«politique» ou le rattachement à une communauté culturelle. Comment croire
résoudre la question des conflits inter-ethniques ou inter-religieux en prenant
implicitement fait et cause pour des ethnies ou des confessions contre d'autres
auxquelles l'on refuse contradictoirement dans le même temps toute respectabilité,
ou au nom d'un autre genre plus abstrait encore, et donc plus aliénateur
que celui dont on entend délivrer l'homme opprimé: celui, par exemple, de
citoyenneté qui suscite un bien inquiétant consensus dit «républicain» –
c'est dans l'Europe actuelle l'enjeu révélateur des limites généricistes des «
Lumières », incapables d'accueillir un homme qui ne soit pas réduit à la
catégorie, au rôle, au personnage auquel le politique hypertrophié voudrait le
faire servir18.
Le propos de Rosmini est de le faire admettre
: le souci des fins, des valeurs, est vain, tant que l'on n'a pas répondu à
celui de la connaissance et de son objet, la vérité à atteindre. Et
cette connaissance comme cette vérité se dédoublent : elles se présentent au
plan philosophique et au plan théorique, et ces deux plans doivent respecter
l'ordination de l'un à l'autre.
Si, par conséquent, le problème politique se
pose en termes de liberté, et si la liberté est la condition de toute volonté,
qu'elle soit sociale ou individuelle, il paraît injuste, parce que partiellement
vrai, de fonder la liberté sur elle-même, ou de l'abandonner au critère le
plus quantitativement trivial, le critère de la majorité que stigmatise déjà
Platon ou qu'écarte Hegel (tant que l'esprit absolu n'est pas accompli dans
1'«Ethicité»), mais que n'hésite pas à retenir Tocqueville, avouant une
faiblesse argumentative, ou le manque d'un fondement authentiquement philosophique.
Une liberté démocratique n'a de sens que soumise à la vérité de ce par
rapport à quoi elle est liberté et qu'elle doit arracher au dictat de ce qui se
décide par le nombre ou par la quantité.
De la même façon, si l'expression de la
liberté est l'«appropriation», et si cette appropriation tend à la satisfaction
de l'utile, si elle correspond finalement à l'exercice d'une activité
eudémonologique, qui passe par l'artisanat, le commerce, l'industrie, la
finance, etc., le politique ne saurait promouvoir et protéger les manifestations
diverses de cette propriété où s'exprime la nature de l'homme et où le droit
prend forme19, sans remonter à une valeur éthique et sans vérifier
que l'activité qui procure tous les plaisirs de l'utile est conforme à cette
valeur. Mais une telle valeur repose elle-même sur une vérité qu'il appartient
à l'intelligence de dire et de servir: cette vérité est celle de l'être, celle
de l'identité de cet être en la personne humaine, irréductible sous la
nature abstraite d'un genre; elle désigne la personne en sa radicale liberté
ontologiquement et elle représente ce que Rosmini appelle le « diritto
sussistente » : le droit « subsistant » ou par essence, autant dire le
contraire de tout droit, mais ce qui fonde et finalise le droit comme référence
directive, indivisible et absolue.
Recentrage du politique sur la personne
La question cognitive étant
hors du débat, la personne en ce sens (correspondant aussi à ce que
Rosmini nomme ici l'«individu», mais sans la consonance empirique que lui prête
utilitarisme libéral) apparaît donc comme la fin de la société politique.
Cette personne se distingue de la personne telle que l'entendent
les droits naturels ou les courants contractualistes critiques de ce droit, en
la réduisant à la nature de l'homme et, souvent, comme Kant, Fichte ou
Hegel, en ne retenant dans cette nature que l'élément rationnel et relationnel
du fait de son aptitude génériciste à relier tous les individus à la catégorie
commune qu'ils doivent très feuerbachiennement faire advenir ou réaliser (Wirklichkeit).
L'universalisation de l'homme, comme l'envisage Hegel, marklos20,
littéralement «dépulpé» de son existence, et ramené à sa raison en tant
que faculté de s'identifier au genre établi dans les mœurs et les lois
extérieures, se trouve dès lors entièrement remise en cause. Pourtant, elle est
la base intangible des «éthiques de la responsabilité » qui meuvent la
philosophie politique de la fin de notre millénaire, après bien des «
purifications culturelles » qui auront visé, sous le grief de subjectivisme de
la «conviction» dépassé, toutes les Weltanchauungen «morales», et qui
n'auront pas épargné Rosmini en tout premier lieu. A fortiori, la
personne n'est pas le sujet intéressé du besoin, considéré par Locke, par les
empiristes, par les sensualistes, par les matérialistes, par les utilitaristes,
dont Kant et, plus encore, Hegel auront la phobie. Et pas davantage la personne
ne sera non plus celle des relations sociales réelles, quand le social étouffe
la dignité singulière de chacun, ce qui sera le propre des utopies
saint-simoniennes ou oweniennes et des socialismes matérialisant le langage que
l'idéalisme leur ont légué.
Rosmini intègre autant l'homme rationnel et
transcendantal que l'homme sensible et empirique du besoin dans la réalité
sous-jacente, subsistante, existentiellement, ontologiquement, et
philosophiquement oubliée (peut-être depuis les débuts du Moyen Age), de la
personne... La personne est le tout, avant les parties. Et ce «
tout », qui est « un », n'est pas divisible: il est singulier. Dire qu'il est
une fin (rejoindre dans le vocabulaire, non dans ses référents, le kantisme)
est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité : la personne, chaque personne,
a une fin propre.
Le renversement opéré est décisif. Le politique
peut s'assigner diverses fins distinctes de la personne: elles ne sont que des
fins « proches », ordonnées à la seule qui soit, à la personne, comme fin
«éloignée». Ces fins proches s'organisent en un tout formel, lequel se
soumet au tout substantiel de la personne. Le concile de Vatican II
(constitution Gaudium et Spes – l'on sait beaucoup de textes inspirés
effectivement d'un Rosmini latent) n'aura exprimé rien d'autre que cette
conception rosminienne du « bien commun » adaptée de saint Thomas, et
relativisant les notions totalisatrices de bien social ou de bien public qui
confondent le tout substantiel avec le tout formel, c'est-à-dire au fond la
personne avec la nature.
Le politique peut toujours être tenté par les
discours démagogiques, ou plus exactement sophistiques, qui flattent la masse
dans ses aspirations immédiates, qui adoptent ses vues courtes, et il
s'abstient bien de les élargir conformément à la vérité du tout qu'il
dissimule, et il peut faire passer pour « éloigné » ce qui est « prochain » ,
pour fin réelle ce qui n'est que moyen provisoire. Ainsi dira-t-il, pour
reprendre l'exemple rosminien, que la viande salée fait boire, or que boire
apaise la soif, donc que la viande salée apaise la soif... Et la mécanique
abstraite de la production des faux besoins, source du malheur et de la
pauvreté, s'engage irrésistiblement.
La réflexion décisive porte désormais sur le
concept de liberté qui démarque en somme le personnalisme de Rosmini à
la fois du libéralisme et du socialisme, en dénonçant les excès
de leurs tendances extrêmes, de l'égoïsme de la concurrence anarchique des
intérêts à l'asservissement aux pouvoirs coalisés exerçant une domination de
groupe.
Des deux côtés, la vraie liberté semble
compromise. Car la liberté s'enracine dans la personne, seule unité de
référence démocratique du corps social, et elle repousse l'abstraction d'un
profil moyen dont on laisserait le soin à la force matérielle individuelle ou
collective de déterminer le contenu concret ; en cédant à cette force, ne
deviendrait-elle pas alors un facteur de division, ou de guerre,
opposant des entités rationnelles à différents degrés, n'engendrerait-elle pas
inévitablement le conflit des sujets atomisés ou des classes transformées en
partis ?
L'axe invisible
La liberté ? Elle se fonde donc sur la vérité
qui la justifie, celle de la personne singulière sous la nature commune.
Certes, cette liberté assume une socialité,
une relationnalité, qu'elle tient de la nature où elle s'incarne. Le droit s'y
applique par là comme « droit social » ou « droit matériel », et il régit, dira
Rosmini, les « modalités » de la personne. Le droit repose ainsi sur le « lien
» social, qui « oblige » quiconque s'y trouve impliqué, ce qui est le sort de
chacun en société.
En termes kantiens, telle est la «
coexistence » qui affirme son emprise sur le sujet transcendantal législateur ,
de la raison universalisatrice duquel elle est issue. En termes post-kantiens
contemporains et en vogue, telle est l' « égalité » (rabaissant cependant assez
contradictoirement le «catégorique» à l'«hypothétique») qui distribue à chacun,
en le contraignant au nom des autres, dans la transparence de
l'intersubjectivité ou de la communication, les « chances », les droits ou les
biens, dont il n'est jamais décidé en fonction de chaque être, mais en fonction
seulement de l'égalisable en lui selon la raison... En termes
socialisants, telle est l'égalité réelle imposée par le groupe
d'appartenance qui définit l'unique vérité de l'homme suivant les
conditionnements qu'il subit.
La liberté sociale requiert-elle l'obligation
à l'égard du Même? Mais qu'en est-il donc de l'Autre?
Libéralisme et socialisme se moquent au fond
de cette altérité fondamentale. Ils ont aligné la dignité de l'homme
sur l'égalité rationnelle ou réelle, et ils ont conspiré à l'effacement de la
singularité créatrice de chacun, cette radicale inégalité qui tient à l'acte
d'exister. L'égalité qui s'impose à l'esprit est dans la différence. C'est
le peuple vivant, rencontré dans les yeux, qui ne cesse de la manifester, et ce
n'est pas le peuple des textes, des déclarations, de l'abstraction des
philosophes, des juristes et des politiques.
Mais sous la liberté au sens social se
trouve la pure liberté ontologique qui correspond à l' « indépendance »
et qui dénonce la présence de l' « individu ». Cette indépendance et cet
individu ne désignent pas des aspects spécifiques de la nature, regardée sur le
versant empirique. Elle accuse une réalité plus profonde qui ne relève d'aucune
subjectivité inhérente à la nature, mais d'un statut existentiel dont l'esprit,
dont la lumière des idées rend témoignage. Un donné personnel ou individuel qui
est immédiat et qui est le reflet du Tout Autre en chacun. Donné que le droit
ne peut s'autoriser à déterminer et à régir, que le politique ne saurait atteindre:
donné qui est le « droit par essence » ou absolument parlant, ou indivisible ou
inaliénable, fondement d'un «droit extra-social» ou d'un «droit moral»,
c'est-à-dire ce que le droit doit s'efforcer, comme le politique, de
promouvoir, de faire-être au maximum de ses possibilités instrumentales. Il
est la fin, la seule, qui domine droit et politique à la fois. La «substance»
personnelle ou individuelle de l'homme, son «indépendance », échappe aux
règles du juridique et du politique bornées à ses «modalités»21.
Elle indique la «société invisible» (ou la «république des âmes », selon
Leibniz) sous la « société visible ».
Dans l'histoire des sociétés, Rosmini
remarque judicieusement, avant Bergson et la sociologie allemande, deux
mouvements complémentaires qui révèlent deux rationalités différentes, par où
se retrouve d'ailleurs la distinction entre la raison scientifique, conceptuelle,
et l'esprit métaphysique, idéalisant.
D'un côté, apparaît la raison des «masses »,
expression de l'homme social, porté par une sorte d'instinct collectif. Cette
raison s'organise afin de déployer une production de richesses et de biens ;
elle a recours à tous les artifices conceptuels pour cela, et elle ne saurait
guère viser qu'une utilité ponctuelle. Elle est d'emblée « pratique ». Et sa
tendance est au maintien, à la consolidation des acquis. Elle ne progresse
guère, elle conserve et développe le produit conservé22. Il en va de
même des familles, micro-sociétés. Chacun a en besoin, s'y appuie, comme sur la
société tout court, à travers ce qu'elle produit et ce qu'elle conserve des
produits acquis.
Mais production n'est pas création,
conservation n'est pas progrès. La société ou la famille peuvent devenir
totalitaires, exagérément « conservatrices », et elles peuvent aliéner
l'essentiel radicalement personnel et individuel de chacun, source de la
création et du progrès des rouvres et des civilisations.
D'un autre côté, se dégage en effet la raison
des « individus », et cette raison est « spéculative » et non plus pratique.
Elle agit hors du présent, et en direction de l'avenir, en recueillant en même
temps tout le passé qu'elle synthétise. Elle peut anticiper, prévoir, imaginer,
créer. Elle est dynamique et innovante. Elle peut finaliser les productions,
les soustraire à l'enfer de l'abstraction artificialiste où s'enferme la raison
pratique des masses, ce qui risque de susciter la pauvreté, si elle empêche
tout mouvement autre que celui du produire intéressé au résultat, à la
rentabilité, au profit. Condamnation à peine voilée du capitalisme sans frein
et du socialisme à outrance qui voudraient s'autonomiser l'un contre l'autre.
La raison individuelle marque la possibilité
pour l'homme de s'élever au-dessus de sa nature pour témoigner de sa personne
irréductible, en s'affranchissant des tutelles sociales ou familiales, tout en
sachant les accepter et les comprendre comme les conditions avec lesquelles il
doit harmoniser nécessairement ce qu'il crée.
Alors, si l'homme, en tant qu'il « désire »,
est un animal métaphysique, mû par son logos, il ne peut employer les
produits de l'activité pratique, qui lui procurent des plaisirs, sans
rechercher plus avant encore son « bonheur » : il saisit ce bonheur dans
l'accomplissement de lui-même, dans la mesure où il met en accord les plaisirs
éprouvés et la fin à laquelle son esprit aspire, même si cette fin l'entraîne
au-delà jusqu'en Dieu, même si l'adéquation entre les avantages, les moyens
offerts par la raison pratique des masses et les biens plus substantiels, les
justifications ou les fins que la raison individuelle propose, ne traduit
aucune plénitude: n'accède pas à l'accord parfait. Du moins n'est-elle pas à
strictement parler « imparfaite », mais ouvre-t-elle la voie à la « perfection
», en lui faisant entr'apercevoir la cité d'ailleurs.
L'appagamento, ce mot difficilement
traduisible, indique que l'homme désirant, quand il revient, par la réflexion,
sur la satisfaction de son désir, grâce à tous les moyens offerts, peut jouir
du bonheur de réaliser en même temps l'aptitude ou la capacité, intellective,
qui a précédé ce désir ou dont ce désir est le signe, en se déclarant à
lui-même en convenance, en congruence avec les fins que l'esprit intuitionne.
En quoi l'homme échappe à l'animalité, c'est-à-dire à la généricité, à laquelle
le vouent le productivisme autant que les prétendus anti-productivismes qui y
retournent (v.g. : la machine répétitive deleuzienne), car ce n'est pas, à la
base, comme dans l'ontologisme spinoziste, son désir qui détermine son objet
ou sa puissance d'exister qui détermine son être propre, avant son œuvre ou son
travail... Tout homme est, radicalement, et il est ainsi singularité et
individu, incapable d'être heureux par le sensible ou le rationnel, mais
seulement par l'intelligibilité harmonieuse de ce que recouvrent le sensible et
le rationnel à la fois.
En révélant le pont qui permet de passer de
la nature à la personne, chacun peut en même temps dévoiler le pont qui relie
la cité d'en bas à la cité d'en haut. Comment aurait-on un pied dans cette cité
d'en haut, si l'on ne l'y avait dès maintenant ?
C'est Sciacca qui, porté par son inspiration
rosminienne, appelle l'homme ce « déséquilibré », sur le fil tendu de la vie,
entre la « société visible» et «l'invisible», ou, augustiniennement: entre le
temps et l'éternité.
Jean-Marc TRIGEAUD
Professeur de philosophie du droit
à l'Université de Bordeaux Montesquieu,
Membre du Conseil scientifique
de la Rivista rosminiana
di filosofia et di cultura (Stresa)
21. Cf. réf. à la note 16 supra, et
M. D'Addio, Introd. à: &smini, Filosofia della politica, op.
cit., et F. Mercadante, Il regolamento della modalità dei diritti. Contenuto
e limiti della {unzione sociale secondo Rosmini, Milano, Giuffrè, 1974.
22. Cf. M.A. Raschini, Rosmini et
l'idée de progrès, tr. fr., Bière, 1995.
de &smini d'intégrer la philosophie moderne en la réconciliant avec
celle de toujours, et en marquant un progrès de la conscience dans la
direction personnaliste. Comp. J. Killoran,
«Conscience and the Moral Law. A Critical Review of Rosmini's Moral Thought», Vera
lex, Pace Univ., New York (1993. XIII, 1&2), p. 13-15.
20.
Hegel, Phénoménologie de l'esprit, VI.
La
remise en cause de l'hégélianisme va plus profond et prend une portée singulière
en pays transalpin : elle vaut remise en cause de l'idéalisme néo-hégélien qui
a dominé l'histoire de la philosophie italienne depuis le siècle dernier dans
la direction marxiste comme dans la direction fascisante (puisqu'il désigne
leur paternité commune), un idéalisme «matérialiste» ou «spiritualiste», ce qui
est tout comme, qui a renoué avec certaines racines néo-platoniciennes de la
Renaissante, inclinant souvent à une mégalomanie abstraite dont les
conséquences politiques ont été soit l'utopie aveugle à l'égard du réel, soit
la terreur fanatique dans son mépris des personnes. L'hostilité que Rosmini a
déclenchée est sans doute née de l'obscur pressentiment qu'il portait un
diagnostic accablant sur les orgueils et les illusions de la raison
auto-satisfaite de l'idéalisme, surtout quand elle se pare d'alibis sociaux,
politiques, voire religieux, et devient autoritaire en dehors du contrôle de l'existence
ou des faits.
18. Comp. notre communica. « Du fondement
philosophique d'une citoyenneté européenne: entre universalisme et généricisme
» au congrès interna. « European Integration and
The European Mind » (Aalborg, 1992), reprod. in Proceeding History of
European ldeas, dir. E. Taimor, Oxford, Pergamon Press, 1994 (19), p. 827 s. Comp. sur
l'Europe chez Rosmini, notre conf. (Bolzano, 1987), reprod. in notre Persona...,
«N. Biblioteca F.O.», 1990, chap. 8, et sur la liberté du mariage,
critiquant l'intolérance française (Filos. dir., IV), notre : « Rosmini,
Portalis et l'union des sexes dans le Code civil français », Riv. rosm., 1999-IV-
2000-1; et, plus généralement, Rosmini reproche au législateur français d'avoir
placé la femme dans la « servitude domestique».
19. Le droit est conçu chez Rosmini comme une
propriété generico sensu (cf. nos études reprises dans nos Essais de
ph. droit, Gênes, « Biblioteca F .O. » -35, 1987, chap. 5 et 19, et notre Persona...,
op. cit., chap. 10-11, et nos diverses réf. : F. Battaglia, G. Ambrosetti,
C. Gray, sur ces questions). L'appropriation caractérise l'activitépar laquelle
s'exprime la nature de l1lomme (le droit est donc en même temps une attività).
Mais la justification du droit est en deçà, dans la liberté qui traduit la
personne, droit en soi, sous la nature.
Il y a là un autonomisme de la loi
naturelle juridico-politique mais qui se trouve « dénaturalisée » et recentrée
sur la personne; c'est ce qui permet à la pensée morale
17. Rosmini n'a pas de mots assez forts pour
vanter le mépris des richesses chez l'homme politique ou d'Etat, rappelant que
la confusion du politique et de l'intérêt provoque la corruption; et son
jugement sur le XVIIIe est sévère, car il l'accuse de se vautrer dans les
dépravations d'un luxe inessentiel au progrès des nations. L'exemple des
premiers temps de Rome est à ses yeux un modèle: le sénateur, souvent avocat,
ne laissait aucun bien après lui, il ne possédait rien, pas même de quoi lui
assurer ses funérailles, auxquelles pourvoyait la République afin de lui
témoigner une dernière fois sa reconnaissance... L'on observera à quel point
Rosmini, pourtant sans cesse soucieux d'intégrer l'intérêt et l'utilité,
puisque l'éthique les suppose sans dommage pour elle (contrairement au
rationalisme), mais afin de les dépasser et de les conformer à des normes
supérieures, marque sans cesse l'incompatibilité entre l'engagement public
ou politique et l'argent, lequel ne saurait être affecté qu'aux moyens ;
l'exercice, de même, d'une activité non-commerciale, de type fonctionnarisé ou
libéral, semble obéir à un profil analogue: l'absence même de toute
possibilité d'un profit de nature matérielle en paraît être la garantie
intrinsèque de l'authenticité.