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DE PHILOSOPHIE COMPARÉE
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LE PHILOSOPHE COMME TÉMOIN (*)
Professeur de philosophie. Liège (Belgique)
Écrivain.
C'est pour moi une chance que Mme Raschini, en
prenant la parole avant moi, ait en quelque sorte anticipé sur mon propre
exposé en montrant quel témoin de la pensée des Lumières fut Rosmini : un témoin
qui, à partir de sa résistance, qui fut celle de son être avant celle de sa
pensée, a porté sur les Lumières un témoignage accusateur qui fut la ligne
directrice de toute sa pensée.
Je me permets de penser que la même conclusion
sera appelée par la communication de M. Ottonello sur l'affrontement
Rosmini-Hegel.
C'est pourquoi, dans ces conditions, il m'a paru opportun de centrer mon exposé sur ce qui fait, en général, du philosophe, quel qu'il soit, le témoin privilégié du mode de pensée que je dirai à la mode ; un témoin accusateur comme le fut Rosmini, mais aussi un témoin justificateur comme le fut Kant et comme le sera aussi Hegel à l'égard de l'Aufklärung.
Le philosophe édifie d'abord sa philosophie pour
répondre à la situation culturelle avec laquelle il se sent personnellement,
c'est-à-dire par tout son être d'existant pensant, en discordance ou en
concordance. Il pense ce qu'il pense en fonction de ce qu'il est.
Le philosophe comme témoin. Cela signifie pour
moi que la philosophie se pense, sans le dire, à la première personne du
singulier. Pourquoi? C'est la question à laquelle je vais m'efforcer de
répondre.
La pensée est essentiellement réflexive, elle est
pensée de la pensée, c'est-à-dire pensée de la réflexion en elle d'un donné. Or
il y a deux modes de donation du donné à la pensée qui déterminent deux formes
de réflexivité de la pensée : il y a le donné extérieur à la pensée, dont c'est
la manière propre d'affecter la pensée qui conditionne son mode de réflexion
dans la pensée. Et il y a le donné intérieur à la pensée dans le sens où il
fonde la réflexivité constitutive de la pensée, au sein de laquelle seulement
il prend sens. Le donné extérieur à la pensée est celui qui n'affecte la pensée
qu'indirectement, à travers la médiation de sa perception sensible. Et c'est sa
manifestation sensible qui en conditionne la pensée. Toutefois cette pensée
ainsi extérieurement conditionnée ne laisse pas de manifester une exigence
ontologique spécifique de la pensée, qui problématise le réalisme spontané de la
perception sensible. Et c'est ce souci de l'être caractéristique de la nature
réflexive de la pensée qui fait de l'être le donné intérieur - le seul donné
intérieur - à la pensée, un donné qui, comme je l'ai dit, se réfléchit ainsi
dans la réflexivité constitutive de la pensée. Il importe d'ajouter que l'être,
en tant que donné intérieurement constitutif de la pensée elle-même ne confère
pas à celle-ci un mode spécifique d'être : la pensée n'est que la plus
fondamentale des activités humaines en tant que révélatrices de l'être qu'est
l'homme, c'est-à-dire de cet être pour lequel son être fait problème. Et cette
problématisation de l'être-homme prend son sens dans la pensée philosophique de
la problématisation du rapport de l'être-homme à l'être. Mais ce dont il est
primordial de prendre conscience, c'est que l'homme ainsi mis philosophiquement
en question est l'homme générique, c'est-à-dire la commune essentialité humaine
des hommes abstraite de leur singularité dans laquelle la pensée philosophique
se manifeste enracinée. C'est ce qui ressort de sa comparaison avec la pensée
scientifique, laquelle est radicalement impersonnelle, du fait que l'ordination
constitutive de la pensée à l'être se trouve dépersonnalisée par son adaptation
à l'être qui s'impose extérieurement à elle sous la forme du réalisme spontané
des formes sensibles. Que l'homme de science en tant qu'homme soit aussi un Je,
le Je singulier qu'il est le seul à être., n'imprime nullement sa marque sur sa
mise en pratique de la logique scientifique, tandis que, s'il y a certes aussi
une logique philosophique, celle-ci ne se manifeste que dans les possibilités
de dialogue et d'enrichissement réciproque des positions philosophiques
personnelles. Si ce qu'on appelle l'objectivité de la science tient à son
impersonnalité, la subjectivité des positions philosophiques personnelles
implique l'inter-subjectivité fondatrice des sujets que sont essentiellement
les hommes et qui authentifie le sens de l'enracinement personnel de la pensée
philosophique.
Le meilleur résumé de ce que je viens de dire
concernant la nature spécifique de la pensée philosophique, je l'ai trouvé dans
les quelques lignes que je vais vous lire du philosophe Hubert Grenier intitulé
La connaissance philosophique.
"Connaître scientifiquement, écrit-il, c'est
ne pas être ce que l'on connaît. Extérieure, la connaissance scientifique l'est
deux fois. Elle est extérieure à son objet : le mathématicien ne loge pas dans
le tableau noir, la nature ne fabrique pas d'équations ; et elle est extérieure
à son sujet, aussi est-il normal que les sciences décrètent sa mort. La science
explique tout de moi par ce qui n'est pas moi. C'est du reste à cause de cette
extériorité constitutive que les vérités scientifiques peuvent se transmettre,
passer telles quelles d'un esprit à l'autre, tandis que l'idée que les vérités
philosophiques pourraient se véhiculer de la sorte, que tous devraient
s'accorder rigoureusement sur le sens d'une philosophie, est incompatible avec
la philosophie… Le sujet de la science, c'est, à la limite, tous. Le sujet de
la philosophie, c'est chacun. Scientifiquement, l'essentiel, c'est que je
pense. Philosophiquement, l'essentiel, c'est que je pense… Les vérités de la
philosophie, ou elles sont pour moi lettre morte, formules récitées, ou je suis
en situation d'intimité avec elles. Voila pourquoi le philosophe vit en elles
et elles vivent en lui, c'est-à-dire qu'elles s'y approfondissent, s'y animent
toujours davantage, ce qui n'a pas de sens pour une vérité scientifique… Voilà
pourquoi enfin l'intériorité de la connaissance philosophique supprime la
dualité de la théorie et de la pratique qui sont inaptes à vaincre les autres
formes du savoir."
Tout cela pour jeter un premier éclairage sur
l'intitulé de ma communication : "Le philosophe comme témoin". Pour
expliciter le sens de cette formule, je dirai, dans le prolongement de la
citation que vous venez d'entendre, que toute création philosophique est
fondamentalement l'œuvre d'un moi, mais j'ajouterai que ce moi manifeste
toujours, à travers l'édification personnelle de sa philosophie, son
appartenance à la fois existentiellement et intellectuellement à une culture
comprise comme explicitant, non pas le sens universel, mais un sens collectif
de l'homme générique, qui n'est vrai que parce qu'il est collectivement assumé.
On peut dire en paraphrasant une
expression de Hubert Grenier, que le sujet porteur du sens d'une culture, c'est
aussi collectivement, tous.
Mais la culture ainsi définie comme présentement
vécue et pensée n'est jamais qu'une forme d'actualisation fondée sur un sens de
l'homme d'une culture originellement fondatrice de ce sens, en sorte que le
sens de l'homme explicité par ce qui n'est qu'un état temporel - et temporaire
- de cette culture n'est jamais en réalité, qu'une refonte de son sens culturel
originel. Je dis "en réalité" parce que "en fait", la
spécification du sens de l'homme propre
à un état culturel exerce une action déterminante - et réductrice- sur les
consciences individuelles de soi. Et si nous nous en tenons à la culture
européenne, il apparaît que ses actualisations successives n'ont fait
qu'occulter de plus en plus son sens originel de l'homme, en modifiant
l'équilibre de ses composantes qu'on peut grosso modo ramener à trois : le donné
chrétien de foi, la pensée philosophique et la pensée scientifique. Il est
évident que ce qui caractérise aujourd'hui ce qu'on appelle la modernité, c'est
la marginalisation du christianisme ou sa réinterprétation théologique en
fonction de la prédominance d'une pensée scientifique qui déteint sur la pensée
philosophique.
S'il y a une possibilité de rééquilibrage des
composantes originelles de la culture européenne, elle est primordialement
selon moi, d'ordre philosophique, précisément parce que, comme je l'ai dit, la
philosophie ne se réalise que dans des moi(s) philosophants, dont l'orientation
philosophique personnelle vise à donner sens à des exigences existentielles
d'accomplissement de soi, c'est-à-dire de l'être que l'on est, lequel ne peut
s'ouvrir au sens qu'assumé par la pensée de l'être qu'est la pensée
philosophique. Or l'être philosophiquement pensé en tant qu'être confère
soi-même existentiellement intuitionné en tant que moi un sens qui le
désenclave de lui-même en le décentrant de son égoïté introvertie. Mais il
importe de préciser ce que signifie cette désappropriation de l'être-moi par
l'être pensé en tant qu'être.
L'être philosophiquement pensé exclut toute
détermination : la pensée ne peut formuler que son consentement à sa pure
présence en pensant : l'être est. Le qualifier autrement que par lui-même,
c'est le nier, comme l'avait bien compris Spinoza dont toutefois, faut-il
ajouter, l'ontologie n'a pas respecté fidèlement ce principe
d'indéterminabilité radicale de l'être. Mais cette fidélité apparaît
difficilement tenable et est même souvent trahie par l'élaboration personnelle
d'une pensée philosophique de l'être qui est la pensée des existants pensants.
C'est pourquoi je préfère parler de l'excédence, plutôt que de la transcendance
de l'être à la pensée en ce sens que, comme je l'ai dit, l'être se donne à la
pensée comme pensable, il s'identifie au dynamisme ontologique de la pensée
qu'il infinitise, sans toute fois l'abstraire de l'être infini du philosophe.
Ce qui détermine, chez le philosophe, entre sa pensée de l'être et sa
conscience existentielle de soi, un rapport tensionnel qu'il doit résister à
transformer en harmonie en pensant l'être de l'homme comme un élément, fut-il
privilégié, de l'être du monde. C'est alors que la pensée philosophique se
dénature en s'aliénant à la pensée scientifique.
Le rapport tensionnel dont dépend l'authenticité
à la fois de la pensée philosophique de l'être et de la conscience
existentielle de soi du philosophe, me paraît illustré d'une manière suggestive
par le mode de fonctionnement du cerf-volant. Je suppose que vous en avez vu à
l'œuvre. Le cerf-volant ne poursuit son mouvement ascentionnel que tenu par un
lien qui ne se relâche qu'en le retenant. C'est cette action en apparence
contradictoire qui assure sa montée progressive, mais seulement jusqu'à la
limite qui lui impose la longueur du lien auquel il est attaché. Que le
cerf-volant échappe à ce lien, et il tombe. Le cerf-volant, c'est la pensée
philosophique de l'être et son lien, c'est la conscience de la finitude de
l'être-moi. Comme c'est la tension entre le cerf-volant et son lien qui en
permet l'envol, c'est aussi la tension entre l'être-moi et l'être qui spécifie
le dynamisme ontologique de la pensée philosophique. Réduire la vérité de l'être
à ce que la pensée en exprime, comme l'a fait exemplairement Spinoza, c'est
définir contradictoirement l'infinitude de l'être.
Ce que j'ai voulu préciser par ce mode de rapport
tensionnel entre la pensée philosophique de l'être et la conscience de soi du
philosophe, c'est que ce rapport tensionnel entre elles définit la circularité
de leur fonctionnement, en ce sens que le degré d'ouverture à l'être de la
philosophie personnelle du philosophe est fonction de la nature du désir
existentiel d'être du philosophe, lequel, comme je l'ai dit, est toujours
temporellement enraciné dans le présent d'une culture spécifiée comme
l'explication du sens de l'homme. C'est ainsi qu'il y a, par exemple, l'homme
spécifique de la Renaissance ou l'homme spécifique de l'Aufklärung. Et c'est
dans la perspective de la réflexion qu'il m'a paru nécessaire, pour en
expliciter le sens, de situer ma conception du philosophe comme témoin : de
quoi témoigne-t-il et comment en témoigne-t-il?
De quoi témoigne-t-il? De l'état culturel dans
lequel il est immergé. Comment en témoigne-t-il? En explicitant
philosophiquement son sens en tant que vérité de l'homme. Or cette vérité de
l'homme immanente au présent culturel n'exerce pas sur tous les philosophes le
même degré de conditionnement. Et cela résulte primordialement, selon moi, de
ce que j'ai appelé le désir existentiel d'être des philosophes qui se sentent
accord ou en désaccord avec le sens de l'homme culturellement explicité. Et
c'est cet accord ou ce désaccord existentiel du philosophe avec son
environnement culturel qui le singularise, en vue de justifier l'un ou l'autre,
soit une pensée philosophique de l'être qui le dissocie, sans le délier, de
l'être du monde dont participe la mondanité de l'homme -(rappelez-vous l'image
du cerf-volant)- soit une pensée philosophique de l'être qui implique
essentiellement ce que j'ai appelé l'excédence de l'être à sa pensée dans
l'expérience sensible du monde et de l'homme lui-même.
Un exemple, qui nous intéresse particulièrement
tous dans ce colloque consacré à Rosmini, c'est celui de la philosophie qu'il a
édifié pour donner un sens à son opposition à son environnement culturel, une
opposition qui, à partir du christianisme existentiellement assumé par lui,
identifiant vie personnelle et vie chrétienne, a fondé sa critique radicale de
l'époque des Lumières sur sa dénaturation de l'homme consécutive à la
déchristianisation. Ce fut le sujet de la communication de Madame Raschini. Et
ce sera aussi, je présume, l'exposé, par Monsieur Ottonello, de la confrontation
de Rosmini avec Luther et Hegel. Quant à la concordance d'un philosophe avec la
culture des Lumières, il me paraît parfaitement illustré par la philosophie de
Kant, un homme que son luthéranisme a conduit à désimpliquer radicalement la
pensée philosophique de la révélation de foi (sola fide, pour l'articuler
essentiellement à l'expérience sensible et, en ce qui concerne la raison dite
pratique, pour enraciner celle-ci dans l'aspiration existentielle de l'homme au
bonheur défini par Kant lui-même comme " la satisfaction de toutes nos
inclinations". Je dirai encore à titre d'exemple que, si l'on peut
détecter - après coup, rétrospectivement - une logique philosophique interne à
ce que l'on appellera alors l'évolution du platonisme au néo-platonisme et de
celui-ci à l'augustinisme, cette logique évolutive s'inscrit dans les logiques
de pensée qui circonscrivent, en les déterminant, ce qu'il est ainsi possible
de spécifier sous les noms de platonisme, de néo-platonisme ou d'augustinisme,
dont la spécification dérive d'un ré-examen personnel d'une problématique
philosophique antérieur également personnalisée. Des personnalisations que je
ne vois pas explicables autrement que par la manière dont le philosophe assume
existentiellement son environnement culturel, lequel n'était plus le même pour
Plotin que pour Platon, ni pour saint Augustin que pour Plotin. C'est cette
interpénétration de la vie et de la pensée que les Confessions de saint
Augustin explicitent exemplairement et c'est pourquoi il me paraît dommage que
tous les philosophes n'aient pas aussi écrit leurs confessions. Il est habituel
de distinguer, chez les saints, leur manière personnelle de vivre le
christianisme, qui n'est jamais sans relation avec leur environnement culturel.
C'est là le signe de la "liberté des enfants de Dieu" que sont tous
les hommes. Et les philosophes ne sont-ils pas aussi des hommes? Et c'est
finalement ce que j'ai voulu offrir à votre réflexion. Les philosophes
aujourd'hui à la mode, à cause leur souci de scientificité, s'expriment dans
les formes de pensée qui se veulent radicalement auto-démonstratives,
c'est-à-dire indépendantes des sujets qui les pensent. et il en est ainsi parce
qu'elles ne répondent qu'à l'impersonnalité des exigences strictement
rationnelles de sens. Mais s'il est vrai que la pensée s'explicite en raison,
c'est en lui imposant ses propres visées de sens qui sont celles d'une pensée
enracinée dans l'existant pensant qu'est l'homme. Et c'est pourquoi l'urgence
qui s'impose aujourd'hui à la philosophie qui doute de ce qu'elle est, c'est de
la refonder dans l'homme, "l'homme intégral" selon l'expression de
M.F. Sciacca, l'homme dont l'être ne se réduit pas à ce qu'il est dans le
présent.
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(*) Conférence donnée le 18 mars 1995 à
l’occasion du colloque international : « Philosophie et droit
aujourd’hui. Autour d’Antonio Rosmini », organisé par le prof. J.-M. Trigeaud
au Centre Culturel Louis Beaulieu de Bordeaux – dixième anniversaire de la B.P.C.,
avec le soutien de la Société internationale pour l’unité des sciences
et de la revue Filosofia Oggi (Gênes). Paul Rostenne est décédé en
1999 ; voir sur son œuvre et sa personnalité les indications relatives aux
livres publiés dans la B.P.C. sur ce site.