Revue de la B.P.C.
THÈMES
I /2007
http://www.philosophiedudroit.org
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SOROKIN : une Sélection de textes
présentés et traduits par Aymeric d’Alton
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Présentation de l’auteur et des extraits traduits.
Sociologue et philosophe
d’origine russe. Après de brillantes études à l’issue desquelles il soutient sa
thèse de doctorat en sociologie à l’Université de Petrograd en 1921, et à la
suite d’une intense activité politique durant la Révolution, il est expulsé de
Russie par le régime communiste en 1922, échappant de peu au peloton
d’exécution. Il émigre aux Etats-Unis en 1923 et obtient un poste de Professeur
de sociologie à l’Université de Minnesota. Il est recruté en 1929 par
l’Université de Harvard et y crée le département de sociologie, d’où sortiront
notamment Wilbert E. Moore et Robert K. Merton. La création par Sorokin du
Harvard Research Center for Altruistic Love en 1945 comble les vingt dernières
années d’une vie intellectuelle rythmée par la publication de 27 volumes écrits
en russe puis en anglais, dont plusieurs furent traduits et réédités.
Les traductions que nous présentons sont
extraites de l’ultime effort mené par Sorokin visant à témoigner de la
sociologie de son temps. A l’époque toutefois où Sorokin
rédige Sociological Theories of Today (1966), la sociologie est déjà
devenue pour lui une méthode qui ne rend plus seulement compte des structures
sociales, mais décrit également plus largement une présence constante aux
valeurs qui structurent le phénomène culturel et en guident le déploiement. La
méthode sociologique de l’auteur s’ouvre donc volontiers à une philosophie
compréhensive de l’histoire, qui mériterait tout à fait le nom de
« culturologie ».
Aussi
le choix des extraits traduits n’est-il pas anodin. A partir du commentaire de
l’œuvre de Nicolas Berdiaev, il montre les origines de la méthode développée
par l’auteur. Mais il est également révélateur de son aboutissement à partir
des analyses consacrées à Ortega y Gasset, dans l’œuvre duquel Sorokin se
retrouva dès l’instant où elle fut accessible en langue anglaise.
S’agissant du commentaire de l’œuvre de
Berdiaev, Sorokin ne fait que reproduire, sous une forme à peine réduite,
l’analyse déjà dressée dans son ouvrage Modern Historical and Social
Philosophy (1950) [1]. Il dévoile
l’attachement de Sorokin à la philosophie russe du début du XX° siècle qui, par
ses accents prophétiques, son slavophilisme, et l’élan que lui donna Vladimir
Soloviev, prenait alors toutes les formes d’une philosophie de l’histoire. Le
commentaire est d’ailleurs fidèle à cet esprit, marqué par la fièvre gnostique
et mystique qui hantait Berdiaev. La culture y est entendue comme un lieu de
vie ascétique et créateur, d’essence apollinienne, qui ne saurait céder
impunément au péril dionysiaque : variation sur un thème nietzschéen dont
la portée nihiliste est dénoncée en se fondant sur l’illusion des arrières
mondes que Nietzsche s’était pourtant employé à dissiper.
L’œuvre d’Ortega y Gasset reçut une
attention plutôt tardive de la part de Sorokin. Il serait pourtant risqué
d’affirmer qu’il en ignorait l’existence dans la mesure où son parcours
scientifique l’avait mis en contact avec le philosophe du droit, élève
d’Ortega, Luis Recasens Siches[2].
L’analogie entre les conclusions dégagées par Sorokin sur le système culturel
sensualiste et les thèses présentées par Ortega y Gasset dans La révolte des
masses aura ainsi certainement frappé Recasens Siches. En effet, d’après Ortega
et Sorokin, « masse » ou « culture sensualiste » ne
supportent aucune forme d’expression aristocratique, ne tolèrent plus la
moindre orientation qualitative nouvelle et progressiste, nient finalement
toute singularité d’expression qui symboliserait la créativité culturelle. La
tyrannie de l’égalité est ainsi l’argument maître de la médiocrité, du
technicien ou du
« señorito satisfait ».
Ces commentaires livrent enfin quelques
indices sur l’expression de Sorokin. Elle se replie, se concentre et devient
créatrice à mesure qu’elle se rapproche de la turbulente pensée de ses maîtres,
mais elle se libère et elle s’ouvre à mesure qu’elle s’en éloigne, sans perdre
la droite ligne tracée par l’ascétisme qu’elle a toujours incarnée. Elle se
situe dans une tradition qui fut naguère qualifiée de réactionnaire, qui
aujourd’hui encore seraient qualifiée de conservatrice. Qualification dont
l’ironie doit être soulignée contre tous les usages, puisque Sorokin défendait
l’essentiel dont l’absence nous condamnerait irrémédiablement s’il n’était pas
« conservé », et « réagissait » contre la superficialité
technique qui mettait en doute cet effort de « conservation ».
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“Nikolai Berdiaev
(1874-1948) : Culturology”, extrait de Pitirim A. Sorokin, Sociological
Theories of Today, New-York, Harper & row, 1966, p 341- 346, trad.
Aymeric d’Alton.
Berdiaev est l’auteur de bien des ouvrages de philosophie, de
sciences sociales, d’économie politique, et d’éthique, dont, Le sens de
l’acte créateur (1916), La philosophie de l’inégalité (1922), Le
sens de l’histoire (1923), Le nouveau moyen age (1924), Solitude
et société (1930) et Le christianisme et la lutte des classes
(1931). Beaucoup de ses œuvres furent traduites en plusieurs langues.
Nous omettrons la partie métaphysique de la philosophie de
l’histoire et de la « culturologie » de Berdiaev, mais les données
empiriques de sa lecture des événements historiques doivent être mentionnées.
1.
D’une simple
description d’événements historiques singuliers, d’objets ou d’individus, ne résulte
que les restes d’une histoire. « A la lecture d’un ouvrage scientifique,
sur les peuples de l’antiquité par exemple, on ressent clairement que l’âme,
que la vie intérieure de ces peuples ont été évacuées de l’histoire de leurs
cultures, et qu’il n’en reste qu’une sorte de photographie ou
d’image extériorisée », qui n’explique finalement ni la cause ni la
finalité ni même le « comment » de ces évènements ou de ces
individus. Afin de comprendre les causes, les finalités, l’âme, et la logique
inhérente à l’histoire, il est nécessaire « non seulement que le problème
de l’histoire soit historique, mais également que celui qui dirige son
attention vers l’histoire éprouve et s’unisse à l’historique. » Sur ce
point Berdiaev, comme Spengler et Northrop insiste sur l’identification directe
et intuitive du sujet connaissant avec l’objet connu, en dehors de laquelle
aucune compréhension adéquate de quoique ce soit, et spécialement des processus
historique et socioculturel, n’est possible.[3]
2.
Comme les
auteurs précités, Berdiaev rejette toute forme d’interprétation linéaire du
processus historique et toute théorie linéaire du progrès. Les théories du
progrès ne sont soutenables ni métaphysiquement, ni logiquement, ni
factuellement, ni du point de vue éthique.
3.
Dans les
limites empiriques de l’histoire, toutes les grandes cultures sont
simultanément mortelles et immortelles. Elles impliquent aussi bien des
principes temporels que des principes éternels. Toute culture en tant qu’unité
émerge, mûrit, connaît des hauts et des bas, et décline. En même temps chacune
survie en vertu du caractère éternel et pérenne de leur valeur. La culture
greco-romaine n’a pas entièrement disparue à l’époque de sa chute. Ces valeurs
essentielles, tels le droit romain, l’art et la philosophie grecques ne sont
pas mortes, elles furent intégrées aux cultures médiévale et arabe et sont
encore vigoureusement présentes. Autrement dit les valeurs accessoires ou les
éléments temporels d’une culture disparaissent ; les valeurs pérennes
persistent et vivent aussi longtemps que dure l’histoire humaine. Même au-delà
de leur épuisement empirique, les valeurs pérennes transfigurées basculent par
des voies transcendantes et mystiques dans « l’au-delà
transcendant ».
Berdiaev se réfère ici, en termes généraux, aux éléments
périssables ou durables d’une culture, à leur durée de vie limitée ou
infiniment longue, éléments qui furent largement sous estimés par les
sociologues et philosophes de l’histoire[4].
4.
Indépendamment
de Spengler, et peut être même avant lui, Berdiaev considère que la culture
occidentale a déjà dépassée la phase barbare, la phase chrétienne médiévale et
la phase humaniste moderne. Sa phase médiévale chrétienne a pris fin au
treizième siècle, et sa phase humaniste s’achève au dix-neuvième siècle. Le
vingtième siècle est selon Berdiaev une phase de transition entre l’humanisme
agonisant et le début du « nouveau moyen âge ».
La tache principale de la phase médiévale
des cultures occidentales chrétiennes était de spiritualiser, de discipliner,
de développer l’homme, ou d’accumuler des forces de rupture spirituelle dans
les personnalités développées et la culture occidentale. La vie monastique et
la chevalerie remplissaient cette fonction en disciplinant et spiritualisant
l’homme. Les images du moine et du chevalier sont les types même d’une
personnalité intégrée et disciplinée, spirituellement libre, faisant face à
l’extériorité, et concentrée vers l’intériorité à travers des forces de ruptures regroupées autour du
royaume de Dieu. La phase médiévale devait s’achever et s’acheva, parce qu’elle
ne se donna pas les moyens nécessaires à la production des forces destinées à
une transformation libre et créatrice de la réalité empirique. Le Moyen Age
s’achève avec la grande renaissance mystique chrétienne qui assure la
transition avec la phase humaniste. Joaquim de Flores, Saint François
d’Assises, Dante, Giotto, et Saint Thomas d’Aquin sont les esprits brillants de
cette grande renaissance, qui marque le sommet et la fin de la phase médiévale.
Lui succède l’humanisme sécularisé de la
culture occidentale, largement non chrétien et de plus en plus anti-chrétien.
L’humanisme situe l’homme au centre de l’univers, en fait la mesure de toute
chose, et la valeur de référence. Sa fonction principale est de délivrer et de
développer les forces libres et créatrices de l’homme : l’homme à
l’épreuve de la liberté et n’ayant de limite que ses propres sens, sa raison et
son autonomie. Ce fut donc la période durant laquelle l’homme se libéra de tout
contrôle supra-humain. Ces objectifs furent accomplis en six siècles. La
culture humaniste utilisa les réserves accumulées durant les périodes
antérieures et épuisa leur puissance créatrice. Elle produisit consécutivement,
au dix-neuvième siècle, les germes incessamment croissants de sa propre
destruction. La chrétienté médiévale et l’humanisme des modernes précipitèrent
toutes les deux dialectiquement leur propre chute.
La culture chrétienne médiévale, au lieu
d’être absorbée par la Cité de Dieu, s’aliéna dans le devenir en se mêlant à la
cité des hommes. L’église chrétienne elle-même s’éleva comme l’une des plus
puissantes organisations empiriques de toute l’Europe médiévale. La culture
humaniste aspirait à la gloire, la puissance et la créativité de l’homme. Au
lieu de cela, elle s’acheva dans la démoralisation de l’homme, la
désintégration de l’univers humain et l’épuisement de ses forces
créatrices : « La dialectique de l’histoire consiste ici dans l’auto
affirmation de l’homme qui précipite son extermination. » La période humaniste
s’ouvre dans la joie et la confiance en soi. Elle s’achève dans la désillusion.
Aucune des grandes attentes humaines ne s’est réalisée.
5.
En essayant
d’éclairer la raison pour laquelle l’unité des grandes cultures se désagrège
(survivant cependant à travers leurs valeurs les plus essentielles), ainsi que
la cause du déclin de leur puissance créatrice, Berdiaev fait une
généralisation très suggestive : « La culture n’est pas la
réalisation d’une vie nouvelle, ou d’une existence nouvelle, mais la réalisation
de nouvelles valeurs. Les créations culturelles sont de nature symbolique
plutôt que de nature réaliste.»
Durant sa période créatrice, une culture ne crée pas dans le but
pratique d’une amélioration hédoniste ou utilitariste de la vie empirique, mais
crée par la valeur et pour la valeur. Elle fait la vérité pour la vérité et la
connaissance, la beauté pour la beauté, la bonté pour la bonté. Tout cela est
fort éloigné de la vie pratique, d’une volonté passionnée de vivre, du désir
intense d’organiser la vie et d’en profiter.
Mais, ayant réalisé les valeurs, la culture transforme
dialectiquement sa direction, dépasse son état et devient une civilisation. Les
valeurs ne contribuent plus ni à pénétrer la vie ni à la transformer ;
dans le devenir, la culture se transforme. Elle aspire désormais à une
réalisation pratique de sa puissance, à
une organisation pratique de la vie. Une période de croissance culturelle
présuppose une limitation stricte de la volonté de vivre ; elle
réclame un désintéressement et une ascèse transcendant toute passion dévorante
pour la vie. Lorsqu’une telle gloutonnerie se développe dans les masses, alors
cette vie, et non plus la créativité culturelle, devient la finalité suprême.
Parce qu’elles sont de nature aristocratique, la culture et la créativité
culturelle cessent d’être les valeurs suprêmes et se muent en de simples moyens
au service de l’amélioration technique de la vie, du bonheur et de la
prospérité. Dans le sillage de la réduction de la culture et de la créativité
culturelle en valeurs de troisième ordre, la volonté de culture et de création
désintéressée s’appauvrit et finalement disparaît. Dans ces conditions la
culture ne peut se maintenir à son plus haut niveau. Elle est condamnée à se
détériorer. La quantité tend à se substituer à la qualité. Une sorte d’entropie
sociale se développe et la culture se transforme en une civilisation non
créatrice.
Ceci explique pourquoi le fleuron de la culture allemande à la fin
du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième siècle – lorsqu’en quelques
décennies le monde connut Lessing, Herder, Goethe, Shiller, Kant, Fichte,
Hegel, Shelling, Schleiermacher, Schopenhauer, Novalis, Mozart, Handel, Haydn,
Beethoven, et des douzaines de créateurs d’envergure – se manifesta durant une
période où la vie allemande était pauvre, difficile, déprimante, et bourgeoise.
De manière analogue, la réalité de l’Italie de la renaissance était misérable
et peu enviable. Même la vie courante des grands créateurs – qu’il s’agisse de
Mozart ou Beethoven, de Vinci ou Michel-Ange – fut douloureuse et tragique.
« La culture est toujours en rupture avec la vie ». Il existe une
sorte d’opposition entre la culture et la vie. Lorsque la vie est civilisée,
heureuse et prospère, alors la créativité culturelle décline et la civilisation
se substitue à la culture. Telle est la dialectique du déclin de la créativité
culturelle en civilisation non créatrice.
Bien qu’elle tende à se généraliser, la dégradation de la culture
en civilisation n’est pas la seule destinée de la créativité culturelle. La
culture peut prendre une autre orientation – la voie d’une transfiguration
religieuse de la vie et, à travers elle la réalisation de l’existence
originelle (de l’être). Telle fut la destinée de la culture gréco-romaine
décadente. Elle s’acheva dans l’émergence et le développement du christianisme.
Durant sa période héroïque et véritablement chrétienne, la chrétienté mena à la
transfiguration religieuse de la vie et à la création d’une grande culture
médiévale chrétienne. La chrétienté cessa finalement d’être seulement
religieuse et devint largement verbale et rituelle, bien plus économique et
politique. Elle perdit son pouvoir transfigurant. Il est possible que la
culture occidentale, dans son état transitoire, choisisse la transfiguration
religieuse de la vie afin de perpétuer ses valeurs essentielles et amène
l’humanité au plus près d’une vie créatrice originelle.
La Russie peut jouer un rôle important dans le pèlerinage de la
culture. Cependant, ce rôle demeure encore problématique et incertain. Berdiaev
est bien moins conciliant avec la Russie que ne le sont Schubart, Danilevsky,
et Spengler : « L’idée de culture est encore pauvre en Russie »,
dit-il. « Nous élevons une civilisation sans goût. Les forces barbares ont
toujours été fortes chez nous. Même notre disposition à la transfiguration
religieuse de la vie est hantée par une sorte de rêve éveillé. » Dans ces
conditions, seule l’alliance des potentialités religieuses de la Russie avec
une conscience aigue de la crise de notre temps et une grande souffrance peut
l’aider à dégager les moyens d’une transfiguration religieuse de la vie, pour
ne pas dégénérer en une simple civilisation et sombrer dans la barbarie.
Observations critiques :
Puisque le sens métaphysique de l’histoire dans la philosophie de
Berdiaev et les points les plus douteux de sa culturologie empirique sont
intentionnellement omis de cette analyse, les caractéristiques et la dynamique
de sa théorie de la culture sont essentiellement correctes. Elles ne contiennent
que des erreurs mineures n’appelant aucun examen.
“José Ortega y
Gasset (1883-1955) : Theory of history”, extrait de Pitirim A. Sorokin, Sociological
theories of today, New-York, Harper & row, 1966, p 346-353, trad. Aymeric d’Alton.
Parmi les travaux significatifs étudiant la structure et la
dynamique des systèmes sociaux et culturels. L’homme et la foule, L’histoire
comme système et, plus spécialement, L’homme et la crise ainsi que La
révolte des masses doivent être mentionnés. Bien que l’éminent philosophe
n’ait pas développé de théorie empirique des systèmes sociaux et culturels, il
a néanmoins donné un aperçu d’une telle théorie dans son interprétation de la
crise de notre temps et des processus fondamentaux de l’histoire.
Dans Qu’est ce que la philosophie ? Ortega définit la
philosophie comme « la connaissance de l’univers ou de tout ce qui est,
[sans savoir] ce qui est [ou] si ce qui existe forme un univers ou un
multi-vers, ou si l’univers ou le multi-vers peuvent être connus. »[5]
Il ajoute : « en étudiant soigneusement les données fondamentales de
l’univers, je découvre qu’il existe un
fait primaire et fondamental qui est sa propre garantie. Ce fait est la
coexistence de soi, de la subjectivité, et de sa situation. L’un n’existe pas
sans l’autre (…). Le fait indéniable et fondamental n’est donc pas mon
existence, mais ma coexistence au monde (…). La réalité primordiale, le fait de
tous les faits qui m’est donné est (…) ma vie (…) et ma vie est
fondamentalement le fait de me trouver dans le monde. »[6]
Ortega y Gasset élabore son système philosophique, sa théorie des
« relations sociales », de la « culture » et de leurs modes
de transformation et de fluctuation à partir de l’axiome de la « réalité
radicale ». Il fait une série d’observations significatives relatives
notamment aux méthodes de connaissance scientifiques et philosophiques, dont la
très importante méthode intuitive, « état mental durant lequel un objet
nous est présent » parfois par les sens, parfois sans le concours des sens[7].
Puisque ces dernières ne concernent pas directement notre propos, nous pouvons
les mettre de côté.
L’Homme et la foule est une enquête sur le problème fondamental de la sociologie, sur
« ce qu’est le social, sur ce qu’est la société. » D’après Ortega, la
justification d’une telle enquête résulte du fait que la sociologie, qui est
supposée se préoccuper de ces problèmes, « n’a rien à dire de clair sur ce
qu’est le social, sur ce qu’est la société (…). »[8]
Une telle critique met le lecteur en droit d’attendre une analyse plus ample et
profonde de ces problèmes et de ceux qui leurs sont rattachés[9].
Malheureusement l’ouvrage ne répond pas à cette attente.
Ortega répète seulement ce qui est précisément exprimé dans bien
des textes sociologiques autorisés. C’est à peine si « L’homme et la
foule » fournit de nouveaux éléments à la définition du
« social », à la définition de la « société ». Il peut donc
être écarté du débat sans plus d’analyse[10].
L’ouvrage « L’homme et la crise »[11]
est plus signifiant à nos yeux. Cet ouvrage initie tout d’abord une critique de
la conception traditionnelle de l’histoire qui n’en fait qu’une récitation
chronologique de faits et d’évènements historiques. A juste titre, l’auteur met
en cause l’affirmation célèbre de L. Von Ranke d’après laquelle les historiens
peuvent savoir ce que deviennent les choses par une simple description
chronologique de ces faits. Ortega souligne justement que l’histoire n’est pas
une simple collection de données et de faits aléatoires et que
« l’interprétation correcte des faits » est nécessaire à sa
compréhension :
« En eux-mêmes les faits (tout comme les hiéroglyphes) ne nous
donnent aucune réalité ; au contraire, ils la cachent, ce qui revient à
dire qu’ils se présentent à nous avec le problème de la réalité. S’il n’y
avait aucun fait, il n’y aurait aucun problème, aucune énigme, il n’y aurait
rien de caché que nous devrions dé-couvrir (…). Les faits couvrent la réalité.
En nous situant au milieu de cet incessant fourmillement, nous nous maintenons
dans le chaos et la confusion. Afin de dégager la réalité, nous devons nous
retirer de la factualité par un effort intérieur de réflexion. Alors comme tout
scientifique nous devons élaborer notre hypothèse, notre postulat, ou une
réalité imaginaire, une pure invention. Après avoir dégager tous les faits à
partir de cette réalité imaginaire, (c'est-à-dire, après avoir déduit toutes
les conséquences de l’hypothèse ou du postulat élaboré), nous pouvons comparer
avec les faits qui nous entourent. Leur convergence signifie que nous avons
décrypté le hiéroglyphe, que nous avons découvert la réalité que les faits
recouvraient et tenaient secrète. Ce travail s’appelle la science. »[12]
En conformité avec cette compréhension des sciences historiques,
l’auteur nous livre sa théorie des crises historiques, et nous explique en
particulier ce qu’est la crise de notre temps, pourquoi notre temps est en
crise, et comment cette crise se manifeste, ce que sont les fluctuation des
types culturels fondamentaux et les différents sens de la vie historique, leur
origine et leur mode de manifestation.
« Il y a bien des raisons de présumer que l’européen retire sa
tente du sol moderne sur lequel il campait depuis trois cents ans et entame un
nouvel exode guidé par de nouveaux horizons historiques, une autre manière de
vivre. Ceci signifie que le chemin de l’âge moderne qui commença par orienter
les pas de Galilée arrive à son terme et n’oriente plus les nôtres. Nos pas
s’en sont éloignés (…). C’est pour cela qu’il est important pour nous tout
d’abord, de comprendre précisément le système de vie que nous abandonnons; de
savoir ensuite ce que signifie le fait de vivre une crise historique; de
déterminer enfin comment s’achève une crise historique et comment s’ouvre une
époque nouvelle. »[13]
La tache ultime « dans laquelle l’homme est irrémédiablement
engagé et qui définit son destin est la vie, » dit Ortega. « Tout ce
qui se manifeste à nous, se manifeste parce qu’une seule chose nous arrive, le
fait de vivre. » Mais afin de satisfaire cette « faim d’être, »
l’homme a tout d’abord besoin de savoir ce qu’il est et de se demander ce que
sont les choses qui l’entourent, et ce qu’il est parmi les choses :
« la vie de chaque homme commence avec certaines conviction sur ce qu’est
le monde et sur la place qu’y tient l’homme. Ce monde, cet environnement, cette
réalité ne nous est pas donnée (déjà faite), elle n’est pas non plus simplement
là. Elle est élaborée à partir de nos convictions (…) par nos interprétations
de la masse infinie des choses et des événements que nous vivons et qui nous
entourent. »[14]
Qu’il le veuille ou non, l’homme « élabore une interprétation
de ce qui l’entoure, élabore un système de convictions qui lui permet de
s’orienter parmi les choses et d’agir sur elles. »
La culture, dit il, « est seulement l’interprétation que
l’homme donne de sa vie » ; « [elle est] la série des solutions
plus ou moins satisfaisantes qu’il invente pour faire face aux problèmes et aux
besoins de sa vie. Ceux-ci impliquent autant l’ordre matériel que l’ordre spirituel
des choses. Si ces solutions sont élaborées pour des besoins originels, alors
ses solutions sont de nature originelle ; ce sont des concepts, des
évaluations, des enthousiasmes, des styles de pensée, d’art, de droit qui
émanent en réalité du plus profond du cœur humain (…). Celui qui crée une idée
n’a pas l’impression que cette pensée est sienne ; il semble plutôt voir
la réalité en soi en contact immédiat avec lui. L’homme et la réalité y sont
nus, l’un est en confrontation direct avec l’autre sans écran ni intermédiaire
entre eux. »[15]
Bien qu’Ortega n’utilise pas le terme de « système
culturel » ou de « super système », il affirme que durant
certaines périodes leur interprétation – « concepts, évaluations,
enthousiasmes, style de pensée, d’art, de droit – sont unifiés en un ordre qui
répond de manière satisfaisante aux questions que l’homme se pose sur son être
et sur la réalité qui l’entoure. Cet ordre répond aux besoins originels et
oriente sa conduite comme son mode de vie. Ortega nomme de tels systèmes
culturels « âge classique » ou « âge d’or » de la
culture : « à l’époque classique, durant l’âge d’or, l’homme croit
savoir sur quoi s’appuyer à la lumière de son milieu ; il dispose d’un
système de convictions fortes et originelles (…). Le monde, dans lequel évolue
l’homme de l’âge d’or, contient peu de problèmes irrésolus. »[16]
Durant de telle périodes, l’homme a et vit de la foi, qu’il s’agisse de la foi
en la science en la raison ou en Dieu. La culture et la vie sociale grecques et
romaines connurent un tel « âge d’or », mais, comme bien d’autres
ordres culturels empiriques, après avoir épuisé leur fond créatif, elles se
sont désintégrées, et les mondes grecs et romains vécurent l’état de crise du
II°siècle avant J.-C. au IV° siècle après J.-C. Durant ces siècles, la culture
chrétienne fondée sur la foi en Dieu émergea, s’étendit et domina les siècles
du V° au XIII° . Alors la culture chrétienne commença à se désintégrer et,
après deux siècles de transition et de crise au XIV° et XV° siècles, fut
remplacée par un nouvel ordre culturel fondé sur la foi en la science et
l’humanisme rationaliste. Après ses grandes découvertes, l’ordre humaniste
scientifique et séculier commença à se désintégrer. Désintégration qui plongea
le monde occidental dans la nouvelle crise à laquelle nous affrontons
désormais.
Dans La révolte des masses, Ortega remarquait que des
groupes d’hommes décidés à se passer de la raison commençait à apparaître dans
l’horizon européen : « un nouveau type d’homme et de vie disposé à
vivre irrationnellement ». Comme dans les crises précédentes, l’homme
moderne se trouve dans un état de confusion extrême, dans les décombres du
précédent ordre culturel – maintenant obsolète et moribond – et sans ordre
culturel nouveau. Ce moment de transition est à ce jour responsable d’un grand
nombre de crises mentales, morales et sociales. Une grande part du travail
d’Ortega est consacrée à une analyse pénétrante des caractéristiques
essentiellement personnelles, sociales et culturelles uniformément récurrentes
tant dans les crises passées que la crise contemporaine. Dans « La
révolte des masses », il décrit avec hardiesse une des
caractéristiques les plus visibles du type de personnalité et des masses
impliquées par la crise contemporaine : « la caractéristique du
moment, c’est que l’âme médiocre, se sachant médiocre, a la hardiesse
d’affirmer les droits de la médiocrité et les impose partout. Comme on dit en
Amérique du nord, être différent est indécent. La masse fait table rase de tout
ce qui n’est pas comme elle, de tout ce qui est excellent, individuel, qualifié
et choisi (…). Voilà en quoi consiste le fait caractéristique de notre
temps. »[17]
Par médiocre, Ortega y Gasset ne désigne pas seulement le pauvre
ouvrier mais l’homme dominant de notre temps. Produit par le milieu dominant
des siècles passés, l’homme de masse ignore tout des efforts de la minorité des
siècles passés pour obtenir la déclaration de ses droits et améliorer ses
conditions de vie économiques et sociales, ne se sent aucun devoir à l’égard de
la société, et ne reconnaît aucune autorité en dehors de la sienne. Il tient
pour acquis tout l’apport du XIX° siècle. Il est satisfait de lui. Il ne
connaît pas grand-chose du passé, des traditions, de la continuité. Il est
déraciné. « Les dernières traces de l’esprit traditionnel se sont
effacées. Les modèles, les normes, les règles ne nous servent plus. Nous devons
résoudre nos problèmes sans la collaboration active du passé (…). »[18]
D’où l’incertitude et la confusion de notre temps. Les masses, dit Ortega,
« ne sont concernées que par leur bien-être et ne voient pas en même temps
qu’au-delà des bénéfices de la civilisation, les merveilles de l’invention et
de la construction ne peuvent se maintenir que dans l’effort et la prudence.
Elles s’imaginent que leur rôle se limite à réclamer péremptoirement ces
bénéfices, comme s’ils étaient des droits naturels. »[19]
Désorienté, déraciné, sûr de lui, l’homme de masse intervient
violemment – par l’action directe – en tout. « L’homme dominant
aujourd’hui est un primitif, un homme à l’état de nature se dressant au milieu
du monde civilisé. Le monde est civilisé, pas ses habitants. Il veut une
automobile, le luxe, le plaisir et nombre d’autres bénéfices, mais il croit que
ces bienfaits sont naturels et proviennent du jardin d’Eden.
A l’homme de masse se joint à notre époque un autre type de barbare
sophistiqué, le technicien. Le technicien sert compétemment sa spécialité, mais
ne connaît que la moitié des sciences, de la culture et de l’histoire.
« Dans le domaine politique, dans le domaine artistique, dans d’autres
sciences, il adopte l’attitude du primitif et de l’ignorant ; mais il s’y
complaît avec suffisance (…). En le spécialisant, la civilisation le plonge
dans l’hermétisme et l’autosatisfaction ; mais son intime sentiment de domination
le pousse à dominer au-delà de sa propre spécialité. En conséquence, il se
comporte dans presque toutes les sphères de la vie comme le non qualifié, comme
l’homme de masse. »
Ces deux types d’homme de masse contemporain dominent la vie
politique et gouvernementale. C’est pourquoi le plus grand danger d’aujourd’hui
est l’Etat, qui est devenu un mécanisme de violence et d’action directe. Les
puissants d’aujourd’hui ont oublié ce que Talleyrand a dit à Napoléon :
« Vous pouvez tout faire avec des baïonnettes Sire, excepter vous asseoir
dessus ». Le vrai gouvernement est l’exercice serein de fonctions
approuvées par l’opinion publique, non une agression. Il n’existe plus de nos
jours d’opinion publique, il existe plutôt une multitude de voix discordantes. Le
résultat en est une extraordinaire explosion de violence – guerres, révolutions
et crimes – et la fin du leadership européen dans l’histoire humaine.
« l’Europe perd son autorité et personne ne sait qui prendra sa
place. »[20]
Tel est le squelette de la théorie ortéguienne des ordres
culturels, de leur dynamisme, et de la crise contemporaine frappant la culture
et la société occidentale[21].
Malgré leur caractère impressionniste, ses ouvrages donne une interprétation
pertinente de la masse des faits historiques et concrets. La macro sociologie
ortéguienne de la culture ne fait l’objet d’aucun critique de ma part dans la
mesure où il existe une affinité essentielle sur bien des points importants
entre sa théorie et la mienne. Il semble que sous sommes parvenus
indépendamment l’un de l’autre à des conclusions similaires.
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© THÈMES I/2007
[1] Initialement publié
sous le titre Social Philosophies of an Age of Crisis
[2] Comme en témoigne
Sorokin lui-même, v. P.-A. Sorokin, A long journey, an autobiography of
Pitirim A. Sorokin, New-Haven, College and University press, 1963, p 311
[3] N. Berdyaev, The
Meaning of History (U.S. ed. ; New York, 1936), pp 30-34. Voir
également Solitude and Society (London, 1930) pp 48 ff. Voir également
en plus des travaux précités de Henri Lefebvre, F. Dumont, H. Marrou, C.
Lévy-Strauss, et L. Goldman, H. Heimpel, Über Geshichte und
Geshichtewissenschaft in unserer Zeit (Göttingen, 1959); et F. Wagner, Moderne
Geshichtsschreibung (Berlin, 1960).
[4] Voir mon
« Lasting and Dying Factors in the World’s Culture”, in F. S. C. Northrop
(ed.), Ideological Differences and World Order (New Haven, 1949).
[5] J. Ortega y Gasset, What
is Philosophy?, (New-York, 1961), pp. 90-91 et chs 1-4.
[6] Ibid., pp. 200-212.
[7] Ibid., pp. 50-59, 126-132.
[8] J. Ortega y Gasset, Man and Crisis, (New-York,
1957), pp 12-13, l’ouvrage est parsemé de critique analogue sur l’inaptitude
des sociologues à rendre compte de leur problèmes fondamentaux, voir pp. 139,
140, 147, 176,178-179, 229-230.
[9] Des critiques analogues ont été élevées à l’adresse de
la sociologie par plusieurs scientifiques contemporains, tels A. Toynbee, K.
Popper, et V. Pareto qui sont eux devenus, implicitement ou explicitement, des
sociologues. Voir J. B. Ford, « Toynbee versus Sociology », Communicationes
al XX Congressa Internat. De Sociologia, V (Cordoba, 1963), pp. 157-184.
[10] Son hypothèse psycho-philosophique concernant
l’émergence de la conscience chez l’homme ne diffère guère de celle de J. M.
Baldwin, C. H. Cooley, J. Royce, E. Husserl, G. H. Mead, J. Piaget, M. Buber,
et M. Scheler.
[11] J. Ortega y Gasset, Man
and Crisis, (New-York, 1958).
[12] J. Ortega y Gasset, Man
and Crisis, pp. 13-17.
[13] Ibid, p. 10.
[14] Ibid, pp. 20-24, 27, 73-74.
[15] Ibid, p. 97.
[16] Ibid, pp. 102 ff.
[17] J. Ortega y Gasset, The
Revolt of the Masses, (New-York, 1932), p. 18.
[18] Ibid., pp. 19 ff., 36.
[19] Ibid., p 60-68.
[20] Ibid., pp. 112-113, 135.
[21] Une analyse plus détaillée de la sociologie et de la
philosophie de l’histoire de José Ortéga y Gasset et donné dans R. Agramonte,
Estudio de Sociologia Contemporanea (Mexico City, 1963), ch. 7.