Centre français d'études rosminiennes

 

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Noël 2004

 

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Christianisme et laïcité

 

par Jean-Marc Trigeaud

 

 

 

 

 

Que cette fête de Noël nous permette de réfléchir sur certaines erreurs graves qui nous menacent, et qui peuvent être dépassées.

Elles peuvent être dépassées, mais à condition de vaincre l'opinion et le fanatisme ; à condition de retrouver cette humilité de l'esprit qui permet sans cesse de reconduire la "nature" à la "personne" (imago dei) dont elle procède et qu'elle vient limiter... — un thème éminemment rosminien !

La plupart de nos amis d'autres pays se sont déclarés consternés par les événements récents relatifs à la "laïcité française".

Que ce soit donc l'occasion pour nous, Français, de prendre conscience de tendances anti-religieuses qui se tournent contre les pratiques, contre les cultures, et qui atteignent au cœur la liberté des personnes.

Ces tendances n'émanent-elles pas du seul vrai « terrorisme », dont les autres, plus visiblement matériels, ne sont que les conséquences certes involontaires, mais qui en servent les intérêts ?

Les représentants politiquement accrédités des religions se sont trouvés en l'occurrence impliqués, leur jugement critique neutralisé d'avance, ce qui est bien l'indice d'une injustice totale : une injustice qui va jusqu'à instaurer une méthode qui confisque toute contradiction réelle et qui ira bientôt jusqu'à la récupération ou à la dissolution suprême du religieux en suscitant un enseignement des "faits" selon une grille de lecture établie.

Que ce soit ainsi une occasion de dénoncer non seulement les actes publics ou privés, collectifs ou individuels, verbaux ou écrits, mais les manœuvres politico-médiatiques déloyales qui constituent autant d'agressions anti-religieuses et au fond racistes, par haine de l'autre, et dramatiquement du Tout Autre. Il n'est pas imaginable de pouvoir en demeurer complice.

Chacun (chaque religion) devant la crèche peut être désigné comme porteur de son lot de souffrance, mais il faut respecter un ordre croissant dans la gravité du mal à extirper du cœur de l'homme et dans l'importance actuelle des victimes qu'il provoque.

 

— Chrétiens de France, catholiques ou protestants, surtout, ont connu chez nous les heures les plus sombres de persécutions dont le scénario a toujours été répétitif. Des montages qui sembleraient vouloir se reproduire encore.

Ces persécutions furent le reflet de divisions fratricides à l'intérieur d'une même famille ; ces persécutions ont été marquées par l'affrontement permanent à l'autorité publique ; ces persécutions se sont révélées enfin dans le pernicieux, mais emblématique conflit avec le "christianisme positif" qui refonde le christianisme sur l'autonomie divinisée de la nature et sur la relation d'identité au groupe, et qui condamne la référence à la personne singulière, qui récuse la relation verticale dans la différence existentielle, qui rejette le don de l'altérité et rabaisse la figure symbolique du Christ à un rôle historico-social ; christianisme "pratique", il a "positivisé" la vérité et il a tenté d'asseoir l'Église sur un groupe d'allégeance et non sur la personne christique et sur toute personne à sa suite, d'où sa mise en scène d'un gigantesque processus d'exclusion. (1)

 

— Juifs de France, qui attendaient il y a encore un siècle et demi l'autorisation de leur culte suspendu par la puissance publique, ont été victimes à leur tour d'effroyables persécutions depuis l'aube des temps, et parfois même, trop souvent, issues de chrétiens, et au XXe s. notamment sous l'instigation de tous ceux qui ont reçu passivement ce même "christianisme positif" négateur par définition de la transcendance du Tout Autre et justifiant les lois déjà discriminatoires qui ont permis la perte de la nationalité puis favorisé de massives déportations.

Ces persécutions offrent une bien étrange similitude de structure et de mécanisme. Elles vérifient que le mal prend stérilement la même forme et se ramène au refus de sortir d'une certaine immobilité intellectuelle et morale pétrifiée dans les fausses certitudes.

De telles persécutions contre les juifs de France réapparaissent, dans une opacité et une ambiguïté caractéristiques : au-delà des actes de violences physiques, il y a peut-être plus insoutenable, parce que plus insaisissable et radicalement insoupçonnable derrière de nombreux alibis : il y a les insinuations, les allusions, les sous-entendus persistants, profitant de circonstances privées chez beaucoup de ceux qui osent défendre officiellement la liberté et la tolérance et produisent par là un contre-exemple désastreux.

 

— Musulmans de France, qui ne sont pas seulement les descendants des colonisés de la République, qui les utilisa sur son sol pour ses guerres et ses travaux publics, mais subissent un véritable négationnisme frappant leur propre histoire, émergente dès le haut moyen âge européen, et se composant avec l'histoire des deux autres religions du Livre qui ont fait l'occident moderne, même si la dominante en fut progressivement chrétienne, ce qui n'exclua jamais durant plus d'un millénaire de féconds échanges internes et externes, conduits par le pouvoir politique lui-même, renvoyant à ces origines communes.

Musulmans exposés à une offensive plus ouverte et sans précédent, se glissant à travers de nombreux faux-prétextes, s'affichant sans retenue, jusqu'à la publicité mensongère, jusqu'aux calomnies complaisamment entretenues. Persécutions nées d'une sorte de reconversion de l'antisémitisme de jadis et alimentées par les mêmes démons, elles tentent d'exploiter vicieusement des circonstances qui seraient susceptibles de réveiller des tensions avec les mondes chrétien et juif, faisant resurgir là certains spectres d'une période médiévale tourmentée ou suggérant ici la transposition abusive de violences meurtrières engagées au moyen orient.

 

C'est le premier des devoirs pour le chrétien de faire œuvre d'amour de la vérité, et de rappeler le passé précisément européen commun des trois religions ; de rappeler aussi que ce qui les unit face à l'État est de n'être pas justement des religions "privées", mais des religions "publiques", parce que "révélées" et non "initiées", dans la lumière de l'esprit, et non dans la soumission de la volonté ; parce qu'elles s'adressent potentiellement à toute personne, et même a priori aux non membres, et ne s'enferment pas dans la dialectique typiquement politique entre les "amis" et les "ennemis" et dans ses intimidations sectataires et sournoises..

"Je vous appelle mes amis, et non mes serviteurs" : il s'agit de s'élever à la connaissance (naissance ou résurrection par l'esprit) et non d'obéir de façon "fidéiste" ou de se laisser dicter autoritairement un comportement extérieur, ce qui convient plutôt au rôle que tout  politique envieux veut faire jouer au croyant et parvient effectivement à lui faire jouer dès qu'il le récupère en politisant et en policisant sa religion, en alignant jalousement les principes de celle-ci sur les siens.

L'État de droit viole les lois de la république s'il s'arroge le pouvoir de redéfinir les religions qui s'imposent à lui, dans sa laïcité constitutive, s'il se mêle d'en contrôler les manifestations qui ne troublent pas de soi son ordre, s'il s'attribue la faculté exorbitante de s'approprier en somme la chose publique, de rendre privée la république, de transformer en chose privée et privative la chose religieuse, de faire du christianisme un christianisme "de culture française", du judaïsme un judaïsme de culture française, et de l'islam un islam de culture française : l'abominable d'un tel langage qu'on aurait voulu ne plus réentendre depuis Laval et Schmitt est d'instituer le schéma d'une religion positive, manipulant donc les lois d'une apparente laïcité...

Autant dire alors que l'État détruit la République, son transcendant, et s'affirme professer lui-même la religion du "christianisme positif" de si triste mémoire.

Le courage moral est de ne pas l'accepter, d'y opposer une claire résistance, celle de la conscience critique, de la pensée, du témoignage de vérités communément intelligibles, qui unissent et ne suscitent entre les religions révélées aucune division. C'est ce qui s'appelle assumer sa foi, quand on l’allègue, si la foi n'est pas seulement croyance, un élément d’intériorité subjective et si elle est avant tout l’expérience d'une connaissance objective à faire valoir selon des critères rationnels et explicites et si elle possède une force d’affermissement et de cohésion du « lien social  ».

Ce courage est également pour ceux qui se disent chrétiens de défendre leurs frères opprimés des religions actuellement dans l'épreuve, Juifs et Musulmans sur la terre de France.

Leur épreuve, parfois pudiquement inavouée, et volontiers occultée, est tout entière la leur. Elle rejoint certes une douleur anciennement éprouvée, celle de persécutions tenaces auxquelles ils ont fini par se résigner. Et certes ils doivent se souvenir qu’ils ont été eux-mêmes captifs au pays d'Égypte... Mais si chacun est une personne unique, et si chaque religion exprime une autre forme d'unicité, aucune souffrance ne se ramène à une autre : aucune n'est universalisable ni comparable dans sa teneur intime. En comprenant mieux sa propre épreuve, analogue et originale à la fois, l’on peut donc accéder à la reconnaissance de celle d'autrui et admettre sa totale différence.

Le meilleur vœu de Noël serait de fuir la tentation d'édulcorer le mal en le banalisant, d'incliner et d'atténuer le témoignage actif de la conscience éveillée, de pactiser lâchement avec les œuvres de l'injustice, d'autant qu'elles risqueraient demain d'usurper une légitimité juridique au moins formelle. La tentation ne saurait être ainsi de collaborer, sans l'avoir vraiment voulu, à ce que nous savons si profondément contraire à la lumière de vérité qui nous éclaire nativement tous, et de confondre deux lumières, celles de deux royaumes, celle du visible avec celle de l'invisible, celle d'Hérode et des docteurs et celle de l'enfant de la crèche.

 

(1) Rosmini n'en fut pas dupe quand il s'attaqua lucidement à l'esprit de contrôle laïciste du ministre de l'intérieur et des cultes Portalis et à son influence délétère sur le code civil français de 1804, en droit des personnes et de la famille (atteinte à la liberté religieuse du mariage, inégalité des époux, inégalité des enfants naturels et légitimes, malgré d'apparentes avancées). A la veille d'un bicentenaire, l'on peut y songer (v. notre Droits premiers). Rosmini fut également impitoyable pour dénoncer le régime de division des maris et femmes imposé par les autorités françaises en Algérie et la pratique de la traite en Guyane et aux Caraïbes (Philo. droit) ; de même, il n'a cessé de condamner en Amérique du Nord l'éradication des origines historiques, la répression des cultures et des religions en général, et l'apartheid à l'égard des Noirs et des Indiens aborigènes (Du divin dans la nature ; Philo. pol.).