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Christianisme et laïcité
par Jean-Marc Trigeaud
Que cette fête de
Noël nous permette de réfléchir sur certaines erreurs graves qui nous menacent,
et qui peuvent être dépassées.
Elles peuvent
être dépassées, mais à condition de vaincre l'opinion et le fanatisme ; à
condition de retrouver cette humilité de l'esprit qui permet sans cesse de
reconduire la "nature" à la "personne" (imago dei)
dont elle procède et qu'elle vient limiter... — un thème éminemment rosminien !
La plupart de nos
amis d'autres pays se sont déclarés consternés par les événements récents
relatifs à la "laïcité française".
Que ce soit donc
l'occasion pour nous, Français, de prendre conscience de tendances
anti-religieuses qui se tournent contre les pratiques, contre les cultures, et
qui atteignent au cœur la liberté des personnes.
Ces tendances
n'émanent-elles pas du seul vrai « terrorisme », dont les autres,
plus visiblement matériels, ne sont que les conséquences certes involontaires,
mais qui en servent les intérêts ?
Les représentants
politiquement accrédités des religions se sont trouvés en l'occurrence
impliqués, leur jugement critique neutralisé d'avance, ce qui est bien l'indice
d'une injustice totale : une injustice qui va jusqu'à instaurer une
méthode qui confisque toute contradiction réelle et qui ira bientôt jusqu'à la
récupération ou à la dissolution suprême du religieux en suscitant un
enseignement des "faits" selon une grille de lecture établie.
Que ce soit ainsi
une occasion de dénoncer non seulement les actes publics ou privés, collectifs
ou individuels, verbaux ou écrits, mais les manœuvres politico-médiatiques
déloyales qui constituent autant d'agressions anti-religieuses et au fond
racistes, par haine de l'autre, et dramatiquement du Tout Autre. Il n'est pas
imaginable de pouvoir en demeurer complice.
Chacun (chaque
religion) devant la crèche peut être désigné comme porteur de son lot de
souffrance, mais il faut respecter un ordre croissant dans la gravité du mal à
extirper du cœur de l'homme et dans l'importance actuelle des victimes qu'il
provoque.
— Chrétiens de
France, catholiques ou protestants, surtout, ont connu chez nous les heures les
plus sombres de persécutions dont le scénario a toujours été répétitif. Des
montages qui sembleraient vouloir se reproduire encore.
Ces persécutions
furent le reflet de divisions fratricides à l'intérieur d'une même famille ;
ces persécutions ont été marquées par l'affrontement permanent à l'autorité
publique ; ces persécutions se sont révélées enfin dans le pernicieux, mais
emblématique conflit avec le "christianisme positif" qui refonde le
christianisme sur l'autonomie divinisée de la nature et sur la relation
d'identité au groupe, et qui condamne la référence à la personne singulière,
qui récuse la relation verticale dans la différence existentielle, qui rejette
le don de l'altérité et rabaisse la figure symbolique du Christ à un rôle
historico-social ; christianisme "pratique", il a
"positivisé" la vérité et il a tenté d'asseoir l'Église sur un groupe
d'allégeance et non sur la personne christique et sur toute personne à sa
suite, d'où sa mise en scène d'un gigantesque processus d'exclusion. (1)
— Juifs de
France, qui attendaient il y a encore un siècle et demi l'autorisation de leur
culte suspendu par la puissance publique, ont été victimes à leur tour d'effroyables
persécutions depuis l'aube des temps, et parfois même, trop souvent, issues de
chrétiens, et au XXe s. notamment sous l'instigation de tous ceux qui ont reçu
passivement ce même "christianisme positif" négateur par définition
de la transcendance du Tout Autre et justifiant les lois déjà discriminatoires
qui ont permis la perte de la nationalité puis favorisé de massives
déportations.
Ces persécutions
offrent une bien étrange similitude de structure et de mécanisme. Elles
vérifient que le mal prend stérilement la même forme et se ramène au refus de
sortir d'une certaine immobilité intellectuelle et morale pétrifiée dans les
fausses certitudes.
De telles
persécutions contre les juifs de France réapparaissent, dans une opacité et une
ambiguïté caractéristiques : au-delà des actes de violences physiques, il y a
peut-être plus insoutenable, parce que plus insaisissable et radicalement
insoupçonnable derrière de nombreux alibis : il y a les insinuations, les
allusions, les sous-entendus persistants, profitant de circonstances privées
chez beaucoup de ceux qui osent défendre officiellement la liberté et la
tolérance et produisent par là un contre-exemple désastreux.
— Musulmans de
France, qui ne sont pas seulement les descendants des colonisés de la République,
qui les utilisa sur son sol pour ses guerres et ses travaux publics, mais
subissent un véritable négationnisme frappant leur propre histoire, émergente
dès le haut moyen âge européen, et se composant avec l'histoire des deux autres
religions du Livre qui ont fait l'occident moderne, même si la dominante en fut
progressivement chrétienne, ce qui n'exclua jamais durant plus d'un millénaire
de féconds échanges internes et externes, conduits par le pouvoir politique
lui-même, renvoyant à ces origines communes.
Musulmans exposés
à une offensive plus ouverte et sans précédent, se glissant à travers de
nombreux faux-prétextes, s'affichant sans retenue, jusqu'à la publicité
mensongère, jusqu'aux calomnies complaisamment entretenues. Persécutions nées
d'une sorte de reconversion de l'antisémitisme de jadis et alimentées par les
mêmes démons, elles tentent d'exploiter vicieusement des circonstances qui
seraient susceptibles de réveiller des tensions avec les mondes chrétien et
juif, faisant resurgir là certains spectres d'une période médiévale tourmentée
ou suggérant ici la transposition abusive de violences meurtrières engagées au
moyen orient.
C'est le premier
des devoirs pour le chrétien de faire œuvre d'amour de la vérité, et de
rappeler le passé précisément européen commun des trois religions ; de rappeler
aussi que ce qui les unit face à l'État est de n'être pas justement des
religions "privées", mais des religions "publiques",
parce que "révélées" et non "initiées", dans la lumière de
l'esprit, et non dans la soumission de la volonté ; parce qu'elles s'adressent
potentiellement à toute personne, et même a priori aux non membres, et ne
s'enferment pas dans la dialectique typiquement politique entre les
"amis" et les "ennemis" et dans ses intimidations sectataires
et sournoises..
"Je vous
appelle mes amis, et non mes serviteurs" : il s'agit de s'élever à la
connaissance (naissance ou résurrection par l'esprit) et non d'obéir de façon
"fidéiste" ou de se laisser dicter autoritairement un comportement
extérieur, ce qui convient plutôt au rôle que tout politique envieux veut faire jouer au croyant et parvient
effectivement à lui faire jouer dès qu'il le récupère en politisant et en
policisant sa religion, en alignant jalousement les principes de celle-ci sur
les siens.
L'État de droit
viole les lois de la république s'il s'arroge le pouvoir de redéfinir les
religions qui s'imposent à lui, dans sa laïcité constitutive, s'il se mêle d'en
contrôler les manifestations qui ne troublent pas de soi son ordre, s'il
s'attribue la faculté exorbitante de s'approprier en somme la chose publique,
de rendre privée la république, de transformer en chose privée et privative la
chose religieuse, de faire du christianisme un christianisme "de culture
française", du judaïsme un judaïsme de culture française, et de l'islam un
islam de culture française : l'abominable d'un tel langage qu'on aurait voulu
ne plus réentendre depuis Laval et Schmitt est d'instituer le schéma d'une
religion positive, manipulant donc les lois d'une apparente laïcité...
Autant dire alors
que l'État détruit la République, son transcendant, et s'affirme professer
lui-même la religion du "christianisme positif" de si triste mémoire.
Le courage moral
est de ne pas l'accepter, d'y opposer une claire résistance, celle de la
conscience critique, de la pensée, du témoignage de vérités communément
intelligibles, qui unissent et ne suscitent entre les religions révélées aucune
division. C'est ce qui s'appelle assumer sa foi, quand on l’allègue, si la foi
n'est pas seulement croyance, un élément d’intériorité subjective et si elle
est avant tout l’expérience d'une connaissance objective à faire valoir selon
des critères rationnels et explicites et si elle possède une force
d’affermissement et de cohésion du « lien social ».
Ce courage est
également pour ceux qui se disent chrétiens de défendre leurs frères opprimés
des religions actuellement dans l'épreuve, Juifs et Musulmans sur la terre de
France.
Leur épreuve,
parfois pudiquement inavouée, et volontiers occultée, est tout entière la leur.
Elle rejoint certes une douleur anciennement éprouvée, celle de persécutions
tenaces auxquelles ils ont fini par se résigner. Et certes ils doivent se
souvenir qu’ils ont été eux-mêmes captifs au pays d'Égypte... Mais si chacun
est une personne unique, et si chaque religion exprime une autre forme
d'unicité, aucune souffrance ne se ramène à une autre : aucune n'est
universalisable ni comparable dans sa teneur intime. En comprenant mieux sa
propre épreuve, analogue et originale à la fois, l’on peut donc accéder à la
reconnaissance de celle d'autrui et admettre sa totale différence.
Le meilleur vœu
de Noël serait de fuir la tentation d'édulcorer le mal en le banalisant,
d'incliner et d'atténuer le témoignage actif de la conscience éveillée, de
pactiser lâchement avec les œuvres de l'injustice, d'autant qu'elles
risqueraient demain d'usurper une légitimité juridique au moins formelle. La
tentation ne saurait être ainsi de collaborer, sans l'avoir vraiment voulu, à
ce que nous savons si profondément contraire à la lumière de vérité qui nous
éclaire nativement tous, et de confondre deux lumières, celles de deux
royaumes, celle du visible avec celle de l'invisible, celle d'Hérode et des
docteurs et celle de l'enfant de la crèche.
(1) Rosmini n'en fut pas dupe quand il
s'attaqua lucidement à l'esprit de contrôle laïciste du ministre de l'intérieur
et des cultes Portalis et à son influence délétère sur le code civil français
de 1804, en droit des personnes et de la famille (atteinte à la liberté religieuse
du mariage, inégalité des époux, inégalité des enfants naturels et légitimes,
malgré d'apparentes avancées). A la veille d'un bicentenaire, l'on peut y
songer (v. notre Droits premiers). Rosmini fut également impitoyable
pour dénoncer le régime de division des maris et femmes imposé par les
autorités françaises en Algérie et la pratique de la traite en Guyane et aux
Caraïbes (Philo. droit) ; de même, il n'a cessé de condamner en Amérique
du Nord l'éradication des origines historiques, la répression des cultures et
des religions en général, et l'apartheid à l'égard des Noirs et des
Indiens aborigènes (Du divin dans la nature ; Philo. pol.).