Revue de la B.P.C.                  THÈMES                   I/2003

 

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Pourquoi une "guerre" en Irak ?

Les lieux mentaux du mal (*)

 

 

 

par Jean-Marc Trigeaud,

Professeur des universités

Dir. du Centre de philosophie du droit

de l'Université Montesquieu Bordeaux IV

 

 

 

 

Du 11 septembre à l'Irak

Prendre intellectuellement position

 

A l'occasion du 11 septembre, nous avons eu l'occasion de développer longuement le thème de la guerre et de la paix à la faveur d'un cours de doctorat à l'université Montesquieu et sur la revue Thèmes ; nous avons surtout distingué deux paix, l'une éthique et l'autre juridique, et nous avons essayé de montrer, alors même qu'aucune action n'était alors engagée, que, selon la philosophie du droit, une guerre pouvait se justifier, quoique relativement, et dans certaines limites, en réponse à une agression subie, puisqu'il y avait un lien manifeste entre deux localisations, celle du délit et celle de sa source, sans qu'une instance internationale ait juridiquement vocation à se prononcer, puisque la loi du lieu même où le crime s'était accompli pouvait être suffisamment revendiquée à la base.

Dans ce prolongement, une réflexion s'impose aujourd'hui sur le problème que soulève l'imminence d'une guerre ou d'une intervention armée nord-américaine en Irak, dont les répercussions morales, culturelles, inter-religieuses, sociales et économiques risqueraient d'être plus que désastreuses, non seulement au Moyen-Orient, mais en Europe et surtout aux Etats-Unis.

Il s'agit de prendre intellectuellement position, suivant la même inspiration qui avait guidé nos analyses.

Certes, cette intervention présente une illicéité qui n'échappe à aucun juriste ; mais les juristes, qui représentent la "chose publique", sont-ils, en France d'ailleurs comme aux USA, toujours conviés à s'exprimer en premier ? ou les politiques, qui représentent l'Etat, faut-il le rappeler, au service de la "chose publique", et donc sous le contrôle du droit, lequel veille à ce que cette chose ne soit pas "leur chose", abusivement assimilée à une "chose d'Etat", les politiques, qui pourraient ainsi oublier "l'Etat de droit", considèrent-ils le droit comme un gadget, comme une forme qui maquille toutes les situations de force ?

Une telle intervention serait cette fois de la stricte compétence d'une instance internationale, et ne pourrait engager un pays plus qu'un autre ; et le fait même de la revendiquer verbalement et d'en assumer de visibles préparatifs semble bien constituer déjà un grave délit de violation de l'existence d'un droit international, avant d'en regarder l'applicabilité, et un délit d'atteinte à l'indépendance des instances impartiales qui l'incarnent. Et l'on attend au moins la sanction morale et déontologique de désaveu d'un tel comportement arrogant et provocateur. L'honorabilité du droit en dépend.

Ce même acte d'intervention paraît être enfin un acte injuste en termes classiques de "natural law" (si prisé chez les auteurs anglo-saxons) et, plus métaphysiquement, de philosophie juridique, d'éthique ou de théologie morale, puisque le schéma de définition de l'erreur de pensée et du mal ou de l'injustice y est strictement le même (comp. notre Homme coupable).

Mais, en cette affaire, il ne s'agit naturellement pas, comme il serait aisé de le faire, de viser concrètement un pays, une communauté nationale, ni même un ensemble d'individus, quelles que soient les mises en scène de personnages qui pourraient servir d'alibi facile, et qui en eux-mêmes peuvent être animés de "justes raisons" ; il s'agit plutôt de s'attaquer à des dominantes de pouvoir de décision et de gouvernement contingent et, principalement, à l'arrière-plan, à l'emprise de systèmes d'idées redoutables qui ont reçu plus de critiques, d'ailleurs, et de passivité indifférente en milieu authentiquement intellectuel et non inféodé à des opinions médiatiques.

La cause matérielle n'est pas la cause morale qui la meut, et devant laquelle l'université est souvent restée impuissante, même si elle en vient à s'incliner elle aussi devant certains produits baptisés "philosophie de la justice" pour se mettre en paix avec une société de distribution de pensées-toutes-faites.

Cette cause morale ou ces systèmes d'idées, dont l'équivalent se retrouve à la veille des grandes guerres mondiales, n'étant perçus que par quelques visionnaires discrédités pour leur lucidité (faut-il citer Péguy ou Bernanos ?), apparaissent en toile de fond à travers des doctrines dogmatiques et scolastiques, habituellement copartagées (y compris par les adversaires politiques internes, formant un "discours commun" ou de "consensus") et elles sont véhiculées "avec sérieux" par les "intellectuels", créations de maisons de mode publicitaires, qui en perfectionnent et en enrichissent la terminologie de propagande et de diffusion massive.

Nous avons en France, comme il y a en Russie, en Allemagne, en Italie ou en Israël, ou en Palestine, ou en Irak même, autant de zélés dialecticiens de cet acabit, que le sens d'une vérité quelconque n'étouffe pas et qui sont passés maîtres, grâce à des moyens artificiels, dans l'art de l'intoxication ou de l'anesthésie du sens critique. Ce n'est donc pas plus une question de prosaïque et éphémère "politique étrangère" d'un pays, une question historico-politique de topologie ou, plus exactement, de toponymie matérielle, mais, pour adapter le mot de Michel Adam, c'est plutôt une question de toponymie mentale.

Autrement dit, l'"axe de l'erreur" de pensée, des "topoi" erronés de la conscience, est transversal à tous les pays à la fois, et c'est lui qui entraîne un "axe de l'injustice", si, platoniciennement, l'injustice ou le mal n'est autre que la volonté de ce que l'on a délibérément ou non pensé à tort en bannissant toute recherche de la vérité.

 

 

Bellicisme et pacifisme : un même combat

 

En même temps, l'on ne saurait souscrire aux attitudes bien intentionnées qui en appellent à une vague paix, sans distinguer droit et éthique, et en ne proposant aucune analyse d'une vérité objective. Attitudes tout aussi irresponsables que les attitudes bellicistes, aveuglées et passionnées des carnavals militaires, auxquelles elles entendent répondre.

Une fois de plus, il n'est pas permis aux hommes de pensée d'accepter un faux débat, de nature misologique, entre bellicisme et pacifisme.

La personne humaine mérite un autre respect, qui est de s'adresser à sa raison, lumière de vérité, et de n'accepter aucun prétendu élan d'amour des autres, individus ou peuples, au nom de la justice, qui ne soit un élan d'amour de la vérité. Seul cet amour fonde une tolérance, et la tolérance n'est pas la même si elle est commandée par la vérité et par l'esprit, ou si elle est soumise à la volonté (comp. notre Justice et tolérance).

C'est donc un devoir de raison de requérir le sens des mots et la rigueur des idées. Et c'est plus un devoir encore, et qui devrait s'imposer à l'humilité de tous, en particulier à ceux qui ne sont sensibles qu'aux conseils des instituts de sondage —, devoir de respecter des traditions culturelles communes et universalisables, théologiques ou philosophiques, métaphysiques en tout cas, qui obligent à s'interroger sur une vérité d'abord, intelligible et connaissable.

C'est mettre aussitôt à distance des concepts théoriques, comme en utilisent les sciences humaines, les commentateurs "scientifiques" du monde politique, qui traitent de la matière des choses à l'infini et non de leur cause.

Et c'est écarter enfin le langage subjectif et irrationnel des convictions et des croyances qui double les approches descriptives.

Ainsi, il n'y a malheureusement pas d'opinion a avoir sur l'actuel problème ; l'opinion saisie par enquête quantifiante peut être un "fait" : elle ne justifie rien, et elle n'est nullement axiologiquement respectable.

 

 

Recherche empirique :

les inavouables intérêts subjectifs

 

La guerre n'est que le développement du droit, d'une loi pénale, de ses sanctions protectrices. Mais, comme le droit, elle n'"est" pas juste, par identification à la justice, quelles que soient les thèses qui ont pu être parfois soutenues, de façon bien douteuse.

Comme le droit, et sous réserve d'en justifier les raisons, elle ne peut qu'"avoir" de la justice, par participation à plus haut qu'elle. Ce qui a une signification très différente.

L'idée de "guerre juste", absolument parlant, est donc une absurdité, confondant la chose même et son origine, sa provenance, sa "cause", sa référence de justice.

Ici, à supposer que la guerre en soit vraiment une, — et déjà sa définition semble singulièrement délicate, en l'absence précisément d'une agression au moins actuellement déterminable —, toute référence de cette nature fait défaut. D'où la voie sans issue, ni logique, ni morale, du plaidoyer d'auto-justification, et de la pétition de principes, qui consiste à justifier la chose par les effets idéalisés qu'elle va produire, plus que par les motifs qui pourraient l'inspirer.

Absentes, les causes ou références externes et justifiantes, en termes de justice, eussent pu être empiriques et relever du champ des intérêts.

Il ne manquera pas de commentateurs avisés, et surtout de savants de la science politique, pour essayer de faire ressortir des intérêts essentiels, sous-jacents à divers conflits. Intérêts de rentabilité économique, "pétro-intérêts", ou, ce qui revient au même, intérêts, tout aussi productifs, d'une rentabilité d'image, "médias-intérêts". Inutile d'en invoquer la déroutante réversibilité ; la présence de ces intérêts peut suffisamment alimenter un discours d'explication des phénomènes de "spectacularisation" des moyens de la guerre.

Mais le débat est d'ailleurs, au regard du philosophe du droit.

Et il peut inviter à un dépassement du domaine d'une causalité empirique, pour remonter à celui d'une causalité morale.

Pas d'action sans intérêt. Mais pas d'action sans raison plus profonde que l'intérêt, et capable surtout de se retourner contre tout intérêt, d'en prendre le prétexte, puis de le bafouer, de le fossoyer, et ainsi de devenir quasiment suicidaire.

C'est pourquoi, comme on l'a souvent écrit, il y a dans la guerre une sorte de tendance religieuse, de renoncement à une contrepartie négociée dans l'échange, par jalousie pouvant devenir obsessionnelle à l'égard de sa victime. Les Grecs ont été marqués par cet aspect de la guerre, qui commence par le défilé du plus fort pour finir avec sa déchéance et son humiliation. Les 700 trières des uns brûlèrent, face aux 30 trières des autres, donnés perdants. Xerxès victime de son orgueil, de sa "pleonexia", commettra le débordement fatal ; mais, pour l'honneur de Suse, de la "polis", son père Darius sortira du royaume des ombres et le maudira avec ses généraux.

Si une cause morale peut servir de référence, toujours est-il qu'elle ne doit pas couvrir un intérêt qui serait particulier et donc inavouable. Elle doit se présenter comme universelle, et par là absolue à sa source : inconditionnée.

 

 

Quid d'un préjudice, même virtuel ?

 

Un intérêt qui eût été légitimement particulier aurait pu recouvrir un préjudice propre, comme dans l'affaire du 11 septembre. Mais, en l'occurrence, si l'intérêt ne peut aucunement être retenu, l'on ne constate guère un tel préjudice, à moins d'alléguer une obscure relation de causalité indirecte, une mystérieuse "connexion", avec les auteurs de l'agression de Manhattan, mais sans en rapporter la preuve contradictoire, qu'il eût fallu établir sur un pays tout entier, et sans démontrer non plus qu'elle pourrait être plus évidente ici qu'au Pakistan voisin, pourvu d'une bombe nucléaire,... ou dans certains squares londoniens, où les incantations bellicistes islamiques peuvent s'exprimer sous protection d'un cordon de police, alors qu'elles auraient été interdites et réprimées en d'autres lieux, y compris dans beaucoup de pays arabo-musulmans jugés pourtant alliés à la cause combattue...

A défaut, c'est alors l'idée d'un préjudice non pas personnel mais commun à tous, comme préjudice virtuel, qui pourrait retenir l'attention.

Mais, aussitôt, la question rebondit de savoir pourquoi l'un s'en ferait le défenseur plus que les autres : aurait-il à cacher qu'il fut le premier fournisseur historique d'armes chimiques pour aider aux exterminations d'une guerre contre l'Iran, puis contre les dissidents kurdes jusqu'aux contreforts de l'Anatolie proche ? de même que la France a à faire oublier qu'elle a fourni en son temps des armes semblables à l'Arabie saoudite pour réprimer ou "prévenir" un attentat à La Mecque). Et pourquoi ce préjudice, simplement potentiel, serait-il plus avéré ici que dans des nations plus cossues, affichant des armes bien plus puissantes et brandissant une menace constante ?

Si, en dernier lieu, c'était d'un préjudice humanitaire affectant la population du pays en cause que l'on s'inquiétait sincèrement, par légitime souci de "s'ingérer", l'on pourrait s'interroger avec perplexité sur les curieuses résistances à soutenir durant tant d'années des missions de ce type, bénéficiant d'un accompagnement militaire international, alors que le pays en cause paraissait les accueillir volontiers...

 

 

Recherche rationnelle :

les universalisables références morales

 

Pour être a priori, toutefois, une cause de justification, l'on conviendra qu'aucun acteur ne devrait pouvoir oser s'en faire unilatéralement l'interprète, en invoquant un système probatoire fondé sur des présomptions, dont il aurait codé le système de lecture, et qu'il refuserait au surplus de s'appliquer à lui-même, ce qui le mettrait d'emblée hors du rôle d'impartial spectator (Smith et Bentham, dans son Traité des preuves, étant pris à témoins !).

L'on pourrait demander alors enquête sur bien des événements récents impliquant diverses puissances militaires du monde en dehors de leur propre sol (réouvrir le dossier du Panama recueilli jadis par la nonciature de Managua, et en instruire tant d'autres, de la Tchétchénie au Tibet). L'on pourra également émettre de sérieuses réserves sur les vestiges d'archaïques procédures pénales inquisitoires que l'histoire du droit pénal occidental a progressivement dépassées, depuis le haut moyen-âge, et qui méprisaient l'audiatur et altera pars, même si (ce qui n'est pas sans une stupéfiante contradiction) de telles procédures se sont maintenues et répandues, et sont couramment exploitées par des institutions judiciaires aspirant à une reconnaissance internationale qu'elles n'ont obtenue que partiellement et qui désapprouvent pourtant avec ardeur l'intervention annoncée.

Seule en tout cas une institution garantissant la parité des participants et destinataires justiciables, et la collégialité et l'anonymat du juge peut être intermédiaire. Et, à ce jour, elle n'a donné aucun feu vert à une possibilité de cette nature, même à mots couverts, si l'on prend à la lettre la partie finale d'une résolution claire de l'ONU qui n'autorise aucun pays à user d'une force quelconque et n'en prévoit ni n'en annonce aucune ; et l'on pourrait estimer que si l'institution se ravisait pour le faire, ce qui ne saurait se concevoir de façon offensive, ce serait traduire, dans l'atmosphère de pression inique s'exerçant sur elle, les conditions d'un chantage économique et boursier, dont certains réfractaires ont déjà fait les frais, et qui dénaturerait toute recherche sereine de la justice

Pour être universelle, il faudrait encore que la mise en oeuvre égale du même standard de traitement juridique puisse être envisagée dans toutes les situations répertoriées analogues dans le monde, et visant aussi bien les membres de l'institution sans restriction.

Sans quoi, pèserait aussitôt le soupçon d'une justice "appropriée" par celui qui a la conviction, et peut-être l'imprudence de croire, qu'il sera vainqueur, ce qui contredit une fois de plus l'impartialité abstraite qui s'attache à la justice "aux yeux bandés".

Sans quoi pèserait le soupçon d'un marchandage de secrets à ne pas éventer avec les autres pays votants, qui, pour la plupart, et en dépit des classements tabous de journalistes, ne présentent au fond, dans certaines de leurs propres politiques d'hier et d'aujourd'hui, qu'une différence de degré avec l'ennemi déclaré du jour.

 

 

Idéologies communautarocentriques embusquées

 

Pour être universelle, enfin, cette cause devrait se soustraire à des théories idéologiques et sectaires établies, dont elle apparaîtrait comme la pure et simple déduction, sans remise en question de leurs principes discriminatoires dès leurs premières formulations unilatéralistes et sélectives : dès les distinctions qu'ils ont exprimées de manière à étendre sur toute réalité observable des schémas préconstitués : "nous autres pays civilisés", "choc des cultures" ou des "civilisations", "mondialisme et communautarisme"... De semblables énoncés se retrouvent dans les édifiants Discours de Fichte, et ont fait fortune aux pires moments du XXe s., et ils sont accrédités dans un monde scientifique peu scrupuleux ou peu regardant sur le sens de la vérité ; c'est qu'ils reposent, non seulement sur un conventionnalisme qui fait écran à toute réflexion dialectique et métaphysicienne, mais sur des divisions manichéennes entre deux catégories sans avoir éclairé le critère qui leur permet leurs appréciations et dépréciations implicites.

Autrement dit, c'est bien, de l'une des deux composantes de la réalité que serait issu l'universel, dans le refus de les unir à ce qui pourrait leur être supérieur à toutes les deux.

C'est donc bien un généricisme communautarocentrique qui est ici à l'œuvre, usurpant les mots et se substituant à un vrai universalisme pour accomplir le rôle feuerbachien d'exclusion et de guerre contre l'Autre.

C'est donc bien une conception relationnaliste qui s'engage, dans le refus de définir l'existence de l'homme autrement que dans sa relation à un groupe dominant. Et l'on sait cette conception du Même répandue à travers les néo-idéalismes de discours d'église ou de discours politiques récusant la dimension d'altérité existentielle de chaque homme en tant que personne singulière.

 

 

 

La haine criminelle de l'altérité

plus forte que tout intérêt

 

La philosophie criminelle, cependant, pourrait s'appliquer au droit de la guerre. Bien au-delà des intérêts empiriques ou de références plus rationnellement explicitables, bien au-delà des mobiles individuels et collectifs, il y a une culpabilité profonde, la culpabilité caractéristique du rejet d'une instance métaphysique ou métaégologique, supérieure au moi d'un groupe ou d'un ensemble d'individus reliés par des réflexes identitaires, culpabilité typique du meurtre de l'Altérité, qui se transforme, comme Scheler l'a diagnostiquée jadis chez l'homme d'affaires, chez "l'homme du ressentiment anti-spiritualiste", en haine, la haine en toute sa gratuité et son dérisoire attrait des forces de l'auto-destruction ou de la mort.

Phénomène de schizoïdie, cette attitude entraîne la séparation d'avec le monde extérieur, comme la coupure avec sa propre personne en profondeur ontologique ; elle ramène l'homme à sa nature, une nature abstraite qui l'aliène, qui présente un fonds commun, mais qui ne permet de rejoindre aucune existence concrètement.

Tout provient au fond d'une forme d'incapacité à admettre le principe de réalité, la présence d'autrui en sa différence, forme d'excès d'amour de soi et d'enfermement solipsiste qui a pu fanatiser les foules à certaines époques où l'envie d'éliminer autrui recherche à la fois une caution et un exutoire.

 

 

Courage d'une guerre morale :

la dénonciation critique

 

Mais l'on ne saurait pour autant vouloir une paix qui confondrait le juridique et l'éthique, l'immanent et le transcendant, paix de lâcheté morale et de bonne conscience facile qui entretiendrait les paralysies du droit, quand il doit se mettre en action, et qui rabaisserait les exigences de l'éthique, quand l'éthique doit pouvoir conduire au sacrifice si le droit est impuissant.

La paix est à distinguer selon qu'elle regarde les personnages ou les rôles d'un côté, et les personnes de l'autre.

Et, parfois, un minimum de guerre est inévitable pour assurer voire prévenir la paix, à partir d'un danger réel ou d'une possibilité certaine de danger. Mais la guerre considérée, au lieu d'être juridique, peut être éthique, elle peut être celle justement de la philosophie du droit qui s'attaque non à l'auteur matériel de la guerre, mais à son auteur intellectuel et à ses causes quand elles révèlent de graves défaillances de l'esprit et du cœur.

Cette guerre peut alors se manifester et doit se manifester par la dénonciation critique ou le témoignage visant les démarches bellicistes de la guerre pour la guerre, et stigmatisant le discours nihiliste ou typiquement suicidaire de tous les princes fous du théâtre shakespearien. Cette guerre peut simplement consister à dévoiler les mobiles de discrimination et de haine qui entretiennent des clivages et refusent d'universaliser leur grille et de se l'appliquer à soi-même.

L'inertie, voire la complicité éternelle du monde de l'opinion ou des "intellectuels" qu'il fabrique à son image, pour singer le monde de la pensée et croire pouvoir le réduire au silence, est un phénomène plus massif aujourd'hui qu'hier en raison de la puissance technique des médias.

Sans doute faut-il marquer alors une patience infinie, malgré une ferme lucidité d'analyse, vis-à-vis de tous ceux qui, avec une intention généreuse, peuvent se laisser entraîner dans un tourbillon d'opinion plus que de raison et commettre les erreurs les plus consternantes. A parcourir ainsi certains, l'on croirait relire les pages exaltées d'auteurs oubliés ou qui ont fait oublier, — dans les nouvelles responsabilités conquises "d'après" la dernière guerre mondiale —, leur prose équivoque "d'avant" le conflit, sur le nouvel ordre qui se préparait, quand ils suggéraient même aux chrétiens déconnectés par rapport au monde de faire preuve d'un peu plus de "réalisme" et d'honorer les ressources d'organisation des plus puissants du moment, promis à un avenir de rayonnement universel, symboles du progrès économique et technique, libérateurs de toutes servitudes et de bien des tyrannies obscurantistes ou individualistes du centre de la vieille Europe à la Baltique ! La mémoire comparative est cruelle, comme dans les récits de Thucydide. C'est pourquoi, probablement, certains "philosophes" rêveraient de la limiter ou de la "pondérer".

Le discours des "libérateurs" de tyrannie est finalement toujours le même. Ils sont décidément très compatissants à s'occuper de vos affaires pour votre bien et celui des vôtres qu'ils prendront en charge au nom de l'"humanité" et de ses droits immortels dans les meilleurs camps de rééducation. Habiles en psychologie de masse, ils monteront même le procès de leurs adversaires et par là des "vôtres", de ceux qui ne les auront même pas combattus, selon "leur droit", le droit du gagnant au jeu nietzschéen de l'UberMensch, selon leur interprétation et selon leur révision de l'histoire, jusqu'à tomber d'eux-mêmes, cependant, si le "mal" une fois isolé, toutes amarres et compromissions rompues, devait en venir à s'épuiser par sa seule force, et s'il était vrai que, pour reprendre le proverbe tchèque à l'arrivée des troupes d'Hitler à Prague : "aucun arbre, si grand soit-il, ne monte jamais jusqu'au ciel!".

Encore faut-il ne pas s'être trompé de cible. Encore faut-il ne pas confondre ceux qui sont matériellement manœuvrés pas des idées fausses, par leur mal empoisonné, mais dont l'engagement peut rester sincère, entier et émouvant, et même exemplaire de courage et de détermination, et ceux qui exercent de loin, des "lieux mentaux" où ils se trouvent, confortablement installés par les réseaux de diffusion d'une même non-pensée, leur manipulation sinistre sans même pouvoir être aperçus de leurs victimes consentantes.

Encore faut-il donc, au pays de Montesquieu, ne pas confondre les causes matérielles (une armée donnée, une direction stratégique déterminée) et les causes morales (certaines doctrines éthiques et théorie de la justice, de la responsabilité et de l'équité) qui "agissent" seules l'histoire, en dépit des prévisions politiques, et dont on sait que, pour être implicites, elles ne sont pas toujours conscientes et ont besoin d'"alliés objectifs", de préférence immédiats et ingénus.

Ces causes morales savent en tout cas exploiter l'orgueil, l'amour de soi, la "pleonexia" qui est propre à quiconque est en position de commandement ; et elles savent faire servir ses délires à des fins autres que celles qu'il aurait la naïveté de western d'afficher : des fins nihilistes, des fins de désorganisation pure et simple d'une pensée de la vérité et de la justice, en y substituant sans cesse la forme matérielle, le signe nominaliste et vide, sans origine ni destination, qui ne devrait toutefois lui offrir qu'un support transitoire.

Le triomphe de la forme matérielle ou de ces signes, succès des "demi-habiles", si rassurant pour les gens ordinaires et pour toutes les bonnes volontés du monde, a abouti à une réduction enviée de l'esprit à la lettre.

Mais, au fond, qu'a-t-il opéré d'autre qu'une gigantesque lobotomie empêchant l'énoncé même d'un jugement critique ou d'une interrogation persistante : pourquoi ?

 

Bordeaux, le 7 janvier 2003

 

                (*) Texte publié dans la Transylvanian review, 2003, vol. XII, n° 1.

Voir en complément : J.-M. T., "Réserves de conscience aux projets de guerre", sur ce site in Centre français d'études rosminiennes.

 

 

 ©Thèmes 7-1-2003 Revue de la B.P.C.