Revue de la B.P.C.                           THÈMES                                 IV/2003

 

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Jour de vérité,

ou comment s'installe le droit du méchant

 

 

 

par Jean-Marc Trigeaud

Professeur de philosophie du droit

à l'Université Montesquieu Bordeaux IV

 

 

 

 

 

 

Irak ou autres... Tout peut avoir été dit sur les "causes", sur un discours génériciste et tacitement discriminatoire qui s'est imposé peu à peu, et, en particulier, chez beaucoup d'"intellectuels" et de théoriciens de la justice ou d'un droit naturel néo-thomiste, néo-kantien ou néo-fichtéen, amateurs de dépassements "éclairés" et de synthèses "raisonnables", quand la raison tue, et tue l'existence et l'esprit.

Tout peut avoir été dit sur l'inouïe myopie ou surdité à un phénomène enregistré, assimilé ou "fait sien", qui, culturellement, depuis dix à quinze ans, n'a suscité aucun émoi, mais qui est après tout cyclique, et qui se relie à un courant idéaliste et positiviste ancien, aux compromis divers (le "christianisme positif" du programme nazi n'est pas en reste, qui en offre sans doute le point culminant). Un phénomène qui fait éclater il est vrai les inavouables contradictions de sa philosophique ou, plutôt, de son anti-métaphysique inspiration. L'on ne saurait plus dire en tout cas à son sujet, comme au début de L'Esprit des Lois : proles sine matre creata..

Ce sont précisément des avatars d'un même univers identifié au pire, qui se manifestent dans une certaine indifférence ou complaisance. Parce que, certes, nous en arrivons à être informé, et que cela nous grise ; il est toujours possible de "savoir" ; ce savoir et sa possibilité nous immunisent, et nous imaginons paresseusement qu'une procédure de contrôle suffisante s'est établie. D'un côté, elle rassure les plus inquiets ; de l'autre, elle paralyse les réactions.

Mais cette information ou ce savoir sont ceux de simples "faits". Or mieux eût valu s'intéresser à l'ordre intellectuel et moral que les faits incarnent. Sans attendre une douloureuse matérialisation à travers les faits qui n'ajoutera rien au mal déjà constitué par cet ordre, qui n'en sera que la transposition d'un plan à un autre. Même si l'humanité se meut au fond tout entière dans les deux plans à la fois : dans le premier, parce qu'elle est "réfléchie", et dans le second, parce qu'elle "agit".

Comment faire comprendre un tel phénomène ? Comment introduire la pensée et le cœur à l'idée qu'un hégémonisme est né et qu'il s'est acclimaté sans grande peine, qu'il s'est laissé apprivoisé comme une évidence, et qu'il a donné forme à une sorte de discours familier dont tous les traits reproduisent un totalitarisme qui en est la manifestation historique tardive, comme à répétition, celle dont le langage semblait au moins littérairement abhorré depuis Bernanos ou Koestler, Gheorghiu ou Orwell ?

Laissons parler l'hégémonique. Ou voyons comment le méchant établit son droit, un "bad man law" en somme, le droit (très rationnel et très logique) de l'idiot transformé en brute, et qui a le sinistre pouvoir d'obliger à son respect. Un pouvoir matériel cependant qui n'empêchera jamais la conscience spirituelle et critique d'avoir le dernier mot.

 

 

Ego nominor Leo

 

Hégémonique accuse la marque de l'exclusivité. L'exclusivité de celui qui dit : je vous juge, je porte témoignage de la justice, mais je ne puis être jugé par vous et je ne puis davantage admettre de comparer mon jugement au vôtre.

Celui qui dit : parce que je juge, cela indique bien que je ne puis me tromper en jugeant, et que vous êtes, vous, nécessairement, irréductiblement, dans une position inférieure à la mienne : vous êtes dans la situation d'être plutôt jugé par moi, et d'être sans cesse redevable de comptes vis-à-vis de moi, et non l'inverse.

Celui qui ne peut donc s'asseoir aux côtés de ceux qu'il juge. Ou paraîtra s'asseoir, pour dire, en se retirant avec un sourire infatué de circonstance : cette commission devra s'améliorer (i.e. nous mériter).

Celui qui s'indigne que ceux qui puissent être jugés aient demandés, non pas à lui, mais à une institution qu'ils ont érigée, le pouvoir de juger tout le monde, y compris lui, et donc d'usurper sa place, et donc de nier implicitement les injustices qu'il a pu subir, lui qui juge, parce que ces injustices l'investissent du pouvoir de tenir juridiction au-dessus des autres.

Celui qui juge parce qu'il entend faire justice selon sa loi et ses principes, non pour les injustices qui pourraient avoir affecté les autres, mais pour les injustices qui l'ont ou dont il prétend qu'elles l'ont affecté lui. Des injustices qui sont les seules, qui sont uniques. Des injustices qui, lorsqu'elles sont réelles, et sont certes alors absolument injustifiables, n'en peuvent pas moins avoir des causes perceptibles et explicatives qu'il refoule et qui ne sauraient l'ébranler. Des injustices qui justifient seules le recours à la justice. La justice est sa justice.

Celui qui dit que les autres devront être "démocrates" et qu'il va les y aider, parce que lui seul incarne la démocratie, et parce que tout ce qui le distingue des autres est seul démocratique, et parce que tout ce qui, chez les autres, se distingue de lui est non seulement "anti-démocratique", mais constitue une grave menace pour la démocratie tout court, et pour la justice, et appelle ainsi un regard sévère, le regard impassible et lucide de celui qui a donc seul vocation à juger.

Celui qui demande la démocratie, le consensus, l'adhésion, pour ce qu'il a voulu pour les autres, en estimant que la résistance à ses projets révèle un défaut blâmable de démocratie, de consensus, d'adhésion, de bonne volonté. Car celui qui juge n'a pas à consentir, à adhérer, ni à marquer une bonne volonté quelconque. C'est à son égard que tout se mesure. C'est à lui que les autres doivent consentir, ratifier ce qu'il énonce, ce qu'il propose pour eux ; c'est à lui qu'ils doivent adhérer. C'est lui qui apprécie s'il y a ou non bonne ou mauvaise volonté dans l'accord avec sa propre volonté.

La volonté hégémonique est celle qui s'affirme par là comme sollicitant le consentement, l'adhésion, la bonne volonté des autres. Pourquoi nous résistent-ils ? Nous qui ne demandons certes pas la justice qui nous éclairerait tous d'en haut, mais nous qui sommes la justice, la justice qui se confond avec lumière même qui nous éclaire du dedans, et qui par conséquent n'éclaire que nous, et qui par conséquent nous permet d'éclairer les autres sur le rapport qu'ils doivent avoir avec nous, nous qui représentons ou portons en nous une telle lumière.

 

 

Démocratie pour les autres

 

La volonté démocratique postule qu'elle ne sera pas l'objet d'un jugement de retour. Elle ne s'exprime pas parmi les autres volontés. Elle suggère aux autres de s'entendre par adhésion et consensus, et transparence entre elles, afin de se soumettre à l'indiscutable. L'indiscutable émane d'un en haut situé dans le dedans de l'un de ceux qui siège en même place. C'est qu'il occupe une instance morale et transcendante infiniment affranchie de ces liens d'équivalence avec des égaux. Il est irréductiblement établi à l'extérieur.

La pétition de principe est l'éternelle hantise des philosophes. Si je dis que la chose est fausse, j'oublie que mon affirmation elle-même sur la fausseté de tout pourrait être suspecte à son tour de fausseté. Mais prenons ce prétendu démocrate au mot.

Il souscrit implicitement à une acception de la démocratie, peut-être sujette à controverse, en raison de sa version idéalisante de la chose publique, mais le débat n'est pas là : elle est une acception largement reçue ou accréditée. La démocratie y est couramment présentée comme une forme  de garantie en ce qu'elle ne préjuge d'aucun contenu quelconque. Cette forme désigne un contenant ou un lien de droit, qui autorise chacun à s'exprimer dans le respect des autres, en présupposant que chaque autre est son égal. Une telle forme conduit ainsi à admettre que sera "démocratique" la conclusion d'une confrontation ou d'une rencontre des jugements déclarés par chacun, en dégageant un ensemble de propositions sur lesquels tous s'entendent. Sera dès lors accablée du reproche d'être "anti-démocratique" et d'être par là disqualifiable sans appel, toute attitude qui viserait à passer outre ou qui tendrait à proclamer que seules les propositions de l'un des membres, ou d'un groupe de membres n'ayant pas obtenu l'assentiment dominant, doit l'emporter et s'auto-suffire. Car c'est porter atteinte au fondement même du système. L'absolu s'attache à la forme de l'agrément ou de l'assentiment ; il marque l'union de synthèse entre volonté "liante" et intelligence "déchiffrante", entre "legare" et "legere" en toute loi du droit. Et il détermine fatalement en ce sens la justice du contenu, même si elle n'est qu'une justice limitée à l'intérieur du processus juridique.

Dans cette logique démocratique, reporter l'absolu sur le relatif de la proposition non acceptée correspond au processus même de la subversion hégémonique, de l'acte par définition "délictuel" de celui qui entend prendre la partie pour le tout : l'acte même du "totalitaire". Il s'est lui-même désigné comme étant le tout.

Le tout de la justice est sa justice, le tout de la démocratie est sa démocratie. Mais, pire, le tout de l'injustice est celui de l'injustice qu'il a seul supportée ; quant aux injustices qu'il peut imposer aux autres, elles appellent des corrections de langage : elles sont plutôt l'expression de la justice rendue, sa justice. La mort qu'il a connue est une agression, et nul ne le contestera ; mais celle qu'il provoque chez d'autres devient un châtiment mérité ou une perte collatérale.

Le tout, c'est sa pensée, sur la démocratie et la justice. La forme qui lie et fait loi, c'est aux autres à la suivre : lui désigne l'objet, le contenu, la substance à laquelle vous êtes convié à adhérer, et qui n'est pas même susceptible d'analyse, de remise en cause, de discussion, sauf peut-être sur des modalités impliquant la reconnaissance même des principes que vous voudriez réévaluer.

Le tout, c'est même sa mémoire, son passé, sa cité, sa culture, sa civilisation, au regard desquelles la mémoire d'autrui n'est qu'obscure réminiscence d'un état de corruption primitif, "d'avant" l'état de grâce dont il a avéré le triomphe. Le passé d'autrui ressasse des regrets et des nostalgies pour ce qu'il a seul pu réussir lui, mais que l'autre a manqué en ne le suivant pas. La cité ou la civilisation de l'autre reflète enfin une vision d'affabulation barbare ou se situe encore dans l'enfance ; elle est superposée à un univers non dominé ; sa gratuité ou son inutilité en est d'ailleurs le signe, qui la condamne à demeurer propre à un état culpabilité et d'imperfection originelle où se conjuguent toutes les monstruosités et les laideurs de l'homme.

 

 

Monopole du sentiment

 

Le tout, c'est aussi ce qu'il sent. Car il a le monopole du sentiment. Il ressent la douleur et il ressent la joie.

La douleur, car il sait, lui, ce qu'est l'injustice. Votre douleur passera, qui n'est pas la sienne. Il la comprend d'avance. Elle témoigne de ce qu'il a souffert jadis, dans l'état qui a précédé celui qu'il a conquis et où le mot souffrance peut enfin recevoir son seul sens. Elle pourrait même être l'indice que vous n'avez pas assez souffert. Car il doit encore vous faire souffrir. Rassurez-vous : pour votre bien. Si vous acceptez de vous engager dans son itinéraire, d'adopter ses recommandations, de gagner peu à peu le mérite de souffrir la vraie souffrance : de souffrir, électivement avec lui, ses souffrances.

La joie est de même nature. Vous n'êtes donc pas joyeux ? Vous ne connaissez pas le repos de l'âme et de l'esprit ? Vous n'êtes pas civilisé ? Vous ignorez la justice, la vérité qui rendent libres et euphoriquement béats ? C'est que vous ne le connaissez pas, c'est que vous ne partagez pas sa joie. C'est que votre tristesse trahit en réalité l'amertume de la faute que vous avez bien dû commettre en vous empêchant de le suivre quand il était temps, — ou de la faute dont vous avez hérité, infortunés que vous êtes, et dont vous ne parvenez pas à vous débarrasser en vous refusant à une telle joie.

Vivez donc dans cette joie qui est la sienne. Oubliez vous un peu vous-mêmes. Contemplez votre misère. Et accédez au non movere, à la quiétude, à la sérénité du juste, où s'installent les sentiments, et où l'esprit découvre un havre de paix. Il suffit humblement d'entrer dans sa lumière à lui et d'oublier celle qui vous est propre, celle des autres, celle d'un monde qui nous dominerait tous (quelle ignominie et quelle perversité de la psychologie des profondeurs moderne d'avoir osé inventer un "principe de réalité" !) ; il s'agit pour vous de faire corps avec lui, de n'être plus qu'un dans le langage qui l'exalte et l'enthousiasme. Alors vous serez dans le bonheur d'être son ami et ami enfin avec vous-mêmes, devenu enfin lui.

 

 

Pereat mundus

 

Mais vous devrez voir plus loin. La route n'est pas encore achevée.

Il vous faudra d'abord retourner votre regard de lui vers vous, je veux dire "l'ancien vous", cette partie de vous-mêmes qui doit appartenir au passé et qui symbolisera toujours une menace, celle d'une altérité honteuse et infâme.

Il vous faudra ensuite retourner votre regard vers les autres, c'est-à-dire vers tous ceux qui ne sont pas lui, et il vous faudra les soumettre à la seule mesure dont vous avez convenu avec lui.

Et vous devrez pour ce faire combattre avec lui et pour lui, en accord profond avec vous, avec votre "nouveau vous". Combattre bien sûr votre "ancien vous", et tous ceux qui seraient susceptibles d'en reproduire la nature. Combattre l'autre, les autres. Et combattre même un Tout autre au nom duquel ils auraient le front de s'opposer à vous et d'invoquer l'arbitrage d'une transcendance dans une réalité d'être.

La seule totalité d'être est lui, elle est aussi désormais vous. Et soyez assez ferme et sûr de vous pour savoir qu'aucune concession n'est à accorder aux autres ni à ce Tout autre, qu'ils ont dédoublé d'eux-mêmes pour se justifier eux, eux qui ont mal lu l'histoire d'une première faute et qui n'ont pas compris qu'une main très haute et très généreuse s'était posée sur vous pour faire de vous lui, le seul Lui absolu, dont ils ont été privés de la vertu de pouvoir témoigner, dont ils ne peuvent parler sans blasphème, et qu'ils ont l'impiété suprême de défier en osant émettre une pensée ou un sentiment différents des vôtres.

Ce Tout autre de terreur qui marquait les consciences et affirmait sa justice dans le tonnerre et les éclairs, vous êtes aujourd'hui dépositaires de Sa justice et de Sa volonté. Sans le savoir, vous êtes Lui. Ne craignez donc pas de Le faire respecter. Sinon vous perdrez Sa confiance. Il vous retirera La joie qu'Il a mise en vous. Il pourrait vous enlever La justice et La démocratie dont il a fait de vous le signe éminent de Sa présence en ce monde.

Que ce monde périsse alors s'il ne se conforme pas aux dictats que vous lui intimez, et que tout aille vers le néant, du moment que Lui seul sera et survivra en vous au désastre.

C'est tout l'un ou tout l'autre : tout lui qui est le Tout, ou tout l'autre, le monde, qui est déjà dans le rien au regard de Lui, et qui mérite de s'y enfoncer en entier.

Qu'Il soit et que le "non lui" ne soit pas !

Ce choix ne serait pas à incriminer comme une tragique farce flattant un phantasme de l'horreur, et de cette horreur qui traduit au plus intime la dualité de la personne humaine et de ses personnages, s'il n'était déjà accompli dans les faits.

"Ce qui est fait est fait"! soupire Lady Macbeth.

Le rideau tombe sur une étrange scène nihiliste.

Justice, démocratie, apparitions souillées de tant de crimes, qui réveillez le souvenir et prophétisez le destin. Ou ombre spectrale du vieux Darius rappelant aussi à Xerxès ce qu'il ne pourra jamais plus cesser d'avoir fait : de s'être préféré à la Polis sous les cendres.

Le choix forcené de soi-même est toujours suicidaire.

 

 

Bordeaux, 17 mars 2003

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