Centre français d'études rosminiennes

 

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Janvier 2003

 

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COMMUNICATION

 

 

 

Réserves de conscience

aux projets de "guerre"

 

 

 

Nous entendons dénoncer la guerre qui se prépare en Irak pour toutes les raisons exposées dans l'article publié dans le premier numéro de Thèmes de 2003, et tenant à une idéologie de haine qui n'a pas semblé être véritablement diagnostiquée, alors qu'elle correspond à un discours néo-discriminatoire établi, et se présente parfois sous la forme d'une "théorie de la justice" accréditée sur les scènes journalistiques européennes depuis plus d'une dizaine d'années. L'on en connaît l'odieux refrain : "nous autres pays civilisés"!...

 

 

Exceptionnalité de la situation :

une inavouable dimension idéologique

 

Pour ces raisons exceptionnelles, cette guerre ne saurait être banalisée ; elle ne saurait s'ajouter à des guerres déjà répertoriées, et qu'il faudrait classer :

— en écartant les phénomènes internes de scission des Etats, par subversion (guerres civiles proprement dites : Tchétchénie, Colombie, Côte d'Ivoire - où se mêlent des intérêts étrangers) et où les institutions internationales sont subitement prises d'une sorte myopie intermittente : en l'occurrence, elles n'ont pas été assez "informées" ;

— et en ne retenant donc que les phénomènes "externes" de confrontation d'Etats, mais en distinguant parmi ces phénomènes ceux qui correspondent, dans de rares cas, après une agression subie, à une riposte, conformément au droit classique de la guerre (intervention en Afghanistan), et ceux qui, à défaut, s'inventent divers prétextes, et visent des combats pseudo-libérateurs (Chine au Tibet, USA au Panama ou en Somalie).

Certes, cette guerre pourrait paraître se rattacher à la seconde catégorie : mais, non seulement elle ne se fonde sur aucune agression ou sur aucun danger actuel ou spécifique (armes qui seraient découvertes et que les Etats Unis, la France ou d'autres Etats moyen-orientaux possèdent déjà, en dix fois plus important, et ont déjà vendues en leur temps à certains autres pays pour résoudre des problèmes de tensions avec leurs voisins ; et l'on ne voit pas comment de telles armes seraient autorisées au "gentil", alors qu'elles seraient interdites au "méchant" : on ne comprend guère quelle est cette bien étrange justice impartiale, aux yeux bandés, et de moralité unilatéralement sélective, qui définit de manière "imputative" et condescendante, d'un supérieur à un inférieur, un "bien" et un "mal", sous prétexte qu'une invasion a eu lieu au Koweit, — mais par qui, au juste, et avec quels chars, et selon quels tracés de frontières, ont été créé les Etats de ces zones ? L'Amérique encouragea d'ailleurs et aida il y a peu l'Irak à soutenir une guerre particulièrement meurtrière avec l'Iran, et elle a envahi à son tour le Panama sans preuve contradictoirement établie que son président enlevé par ses troupes fut un "trafiquant" ; elle a exercé ainsi un contrôle absolu sur le trafic d'un canal soumis à l'armée régulière en place, la sienne !... Enfin, les "secrets défense" ne sont pas parvenus à occulter l'information d'après laquelle bien des essais d'armes à caractère nucléaire s'étaient produits dans la perspective d'affrontements de cette nature, et avaient même accompagné ces dernières années de spectaculaires bombardements dont l'analyse des traces a plongé plus d'un laboratoire militaire dans la perplexité...

 

 

Chantages communément réprouvés.

 

Le plus grave dans cette affaire est qu'elle ne s'apparente pas aux situations connues. Cette fois elle opère par chantage (un chantage que l'on sait malheureusement économique et boursier, la mondialisation est un bel euphémisme !, comme le Japon ou l'Argentine, la France même à certains moments, voire Israël, y ont été exposés ).

Un chantage qui ignore la sécurité des populations et qui ne va pas manquer d'inciter au terrorisme en Europe ou en Israël ; mais le respect des civils innocents n'étouffe pas les meneurs de guerre (depuis des années ils s'opposent à des missions humanitaires militairement accompagnées en Irak, que l'ONU eût autorisées et que l'Irak acceptait : pourquoi ? parce que l'accompagnement militaire comportait des soldats de diverses nations ?...).

Un chantage qui, enfin et surtout, prend gravement en otage des notions philosophiques de liberté et de responsabilité, de justice et d'équité.

Mais, derrière les instigateurs de la guerre, il y a la cause morale embusquée de leur maître-chanteurs "intellectuels". Lesdites notions philosophiques sont celles reprises en chœur et interprétées par des "théories de la justice", voire par des théologies de la bonne conscience, qui font la "une" de la presse ou des périodiques culturels de salon, qui les manipulent, et qui se fondent sur une vision dualiste du monde, entre "éthiciens de la conviction" et "éthiciens de la responsabilité" (de Weber, à Ricoeur ou Rawls), entre "pays civilisés" et "pays non-civilisés" ou "cultures", entre "amis" et "ennemis" (Schmitt) ; or, ce sont ces conceptions qui sont à la base "responsables" de fortifier l'esprit polémique de division et de suprématie, et qui doivent faire l'objet d'une accusation ferme comme fournissant aux ambitions affichées, bien qu'elles soient sans doute dérisoires, une justification éthique ; ces conceptions sont la "cause morale", elle sont le "lieu mental" du mal, passant par le discours d'"intellectuels" qui de pays en pays désignent les mêmes personnages employés et fabriqués par des maisons publicitaires et généralement ignorés dans l'ordre de la pensée, de la science, de la culture de type universitaire.

L'horreur qu'inspire la guerre d'Irak relativement unanime chez nos collègues de l'ensemble des universités du monde et quelle que soit leur religion, des communautés juive et musulmane aux communautés chrétienne et bouddhiste ; et l'horreur que leur inspire l'attitude complaisante et équivoque des politiques, uniquement suspendus au courbes des sondages, voire l'attitude de fuite désinvolte de certains religieux, invoquant une sorte de confusion entre paix juridique et paix éthique, un vague pacifisme de demi-complicité, ou de participation même de certaines églises moralisatrices (analogues à celles que visait tristement Jung, en Suisse, dans l'association Wotan-Christ, aux heures sombres de l'hitlérisme) est un fait que "l'information" élude volontiers ou minimise, mais qui ne peut effacer et dont l'ampleur est insoupçonnable.

Le pire est que l'on prenne pour la première fois en otage l'ensemble des nations, en les transformant malgré elles en témoins, dans des institutions internationales dont par ailleurs l'on offense la légitimité, sans crainte de sanction pour des comportements provocateurs de violation du droit qui les fonde, et pour atteinte répétée à l'indépendance de leurs commissions.

Le pire est que l'on cherche à les culpabiliser en produisant un acte qui forcerait leur consentement après coup, et qui serait articificiellement revêtu d'une légitimité impossible.

Le premier étudiant en droit qui passe un examen sur les mécanismes de l'ONU sait, — ce que semblent ignorer les journalistes — il sait donc ce qu'il faut répondre à la question d'une intervention armée : elle n'a jamais été ici envisagée, elle ne pourrait être que de séparation et de neutralité, "non offensive", elle devrait être pluraliste, elle ne saurait être prise enfin dolosivement sous la menace, etc. ; le contraire prouverait un coup de force ; et si "habilitation" était d'aventure accordée au pays qui visiblement l'attend, en vue donc d'une intrusion offensive, l'on se retrouverait dans les cas d'école de Haïti et du Centre Afrique où l'opinion avait été alertée par des émeutes violentes et des massacres de population qui ruinaient à l'intérieur du pays toute possibilité de vie collective.

 

 

Mal à la vérité et mal moral

 

Le pire est le mal à la vérité doublé d'un mal moral.

Mais qu'attendre déjà de l'effroyable barbarie d'un système judiciaire qui permet que la preuve de l'innocence d'un condamné à mort soit sans pertinence sur l'exécution de la sentence qui le frappe, parce qu'elle nuirait gravement au fonctionnement de la justice? Le sens de la vérité judiciaire dont il est porteur, et qui prétendra retentir sur un "droit de guerre", est conditionné aux effets de la réussite d'une institution dans le mépris le plus complet de la personne humaine qu'elle est censée honorer dans ses droits.

Et c'est une doctrine analogue qui est source d'un mal moral, le mal qui consiste à offusquer la réalité d'une agression sous les apparences trompeuses d'une guerre dont aucune des conditions ne sont réunies ; le mal de chercher à susciter de fausses justifications et à s'emparer idéologiquement des consciences pour faire admettre que cette agression pure et simple serait un acte de bravoure ou de promotion de la justice, alors qu'elle se borne à couvrir des prétentions dominatrices.

 

 

Rouages d'une justice immanente

 

Mais, comme l'a dit Anaximandre, résigné à l'irrésistible nécessité d'une justice immanente, plus forte que les faits de domination précaire de demain et que toutes les hégémonies humaines d'un jour :

"toute chose porte en elle-même son châtiment et sa récompense".

Ce pourrait être la mystérieuse action d'une grâce transfiguratrice parce que rétributrice, à travers un ordre providentiel du monde – un ordre qui se dessine aussi chez Rosmini, dans sa Teodicea, comme en continuité avec la sagesse des Présocratiques et comme pour produire une "grande peur des intellectuels" !

Quand ce n'est pas à la volonté des supérieurs ou des "maîtres" (lesdits "intellectuels") d'imputer justice et de vouloir la guerre, pour paraphraser Fichte, mais quand la justice se reflète plutôt lentement et progressivement à travers les cheminements secrets de la "création". Car c'est ainsi qu'elle rétribue sans cesse la patience de ceux qui, "esclaves" de leur humilité et des intuitions de leur esprit, en contemplent le devenir et y soumettent leur volonté.

Au risque de devoir, cependant, — passivité "active" oblige ! — s'opposer aux conquérants d'un univers artificiel de substitution fait à leur image ; au risque d'avoir à faire la guerre à la guerre, et donc d'opposer un acte de résistance élémentaire à ses projets et à ses oeuvres.

 

10 janvier 2003

 

Prof. Jean-Marc Trigeaud, Université Montesquieu Bordeaux IV