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Réserves de conscience
aux projets de "guerre"
Nous entendons dénoncer la guerre qui se
prépare en Irak pour toutes les raisons exposées dans l'article publié dans le
premier numéro de Thèmes de 2003, et tenant à une idéologie de haine qui
n'a pas semblé être véritablement diagnostiquée, alors qu'elle correspond à un
discours néo-discriminatoire établi, et se présente parfois sous la forme d'une
"théorie de la justice" accréditée sur les scènes journalistiques
européennes depuis plus d'une dizaine d'années. L'on en connaît l'odieux
refrain : "nous autres pays civilisés"!...
Exceptionnalité de la situation :
une inavouable dimension idéologique
Pour ces raisons exceptionnelles, cette
guerre ne saurait être banalisée ; elle ne saurait s'ajouter à des guerres déjà
répertoriées, et qu'il faudrait classer :
— en écartant les phénomènes internes de
scission des Etats, par subversion (guerres civiles proprement dites :
Tchétchénie, Colombie, Côte d'Ivoire - où se mêlent des intérêts étrangers) et
où les institutions internationales sont subitement prises d'une sorte myopie
intermittente : en l'occurrence, elles n'ont pas été assez
"informées" ;
— et en ne retenant donc que les
phénomènes "externes" de confrontation d'Etats, mais en distinguant parmi
ces phénomènes ceux qui correspondent, dans de rares cas, après une agression
subie, à une riposte, conformément au droit classique de la guerre
(intervention en Afghanistan), et ceux qui, à défaut, s'inventent divers
prétextes, et visent des combats pseudo-libérateurs (Chine au Tibet, USA au Panama ou en Somalie).
Certes, cette guerre pourrait paraître
se rattacher à la seconde catégorie : mais, non seulement elle ne se fonde sur
aucune agression ou sur aucun danger actuel ou spécifique (armes qui seraient découvertes et que les Etats Unis,
la France ou d'autres Etats moyen-orientaux possèdent déjà, en dix fois plus
important, et ont déjà vendues en leur temps à certains autres pays pour
résoudre des problèmes de tensions avec leurs voisins ; et l'on ne voit pas
comment de telles armes seraient autorisées au "gentil", alors
qu'elles seraient interdites au "méchant" : on ne comprend guère
quelle est cette bien étrange justice impartiale, aux yeux bandés, et de
moralité unilatéralement sélective, qui définit de manière
"imputative" et condescendante, d'un supérieur à un inférieur, un
"bien" et un "mal", sous prétexte qu'une invasion a eu lieu
au Koweit, — mais par qui, au juste, et avec quels chars, et selon quels tracés
de frontières, ont été créé les Etats de ces zones ? L'Amérique encouragea
d'ailleurs et aida il y a peu l'Irak à soutenir une guerre particulièrement
meurtrière avec l'Iran, et elle a envahi à son tour le Panama sans preuve
contradictoirement établie que son président enlevé par ses troupes fut un
"trafiquant" ; elle a exercé ainsi un contrôle absolu sur le trafic
d'un canal soumis à l'armée régulière en place, la sienne !... Enfin, les
"secrets défense" ne sont pas parvenus à occulter l'information
d'après laquelle bien des essais d'armes à caractère nucléaire s'étaient
produits dans la perspective d'affrontements de cette nature, et avaient même
accompagné ces dernières années de spectaculaires bombardements dont l'analyse
des traces a plongé plus d'un laboratoire militaire dans la perplexité...
Chantages communément réprouvés.
Le plus grave dans cette affaire est
qu'elle ne s'apparente pas aux situations connues. Cette fois elle opère par
chantage (un chantage que l'on sait malheureusement économique et boursier, la
mondialisation est un bel euphémisme !, comme le Japon ou l'Argentine, la
France même à certains moments, voire Israël, y ont été exposés ).
Un chantage qui ignore la sécurité des
populations et qui ne va pas manquer d'inciter au terrorisme en Europe ou en
Israël ; mais le respect des civils innocents n'étouffe pas les meneurs de
guerre (depuis des années ils s'opposent à des missions humanitaires
militairement accompagnées en Irak, que l'ONU eût
autorisées et que l'Irak acceptait : pourquoi ? parce que l'accompagnement militaire
comportait des soldats de diverses nations ?...).
Un chantage qui, enfin et surtout, prend
gravement en otage des notions philosophiques de liberté et de responsabilité,
de justice et d'équité.
Mais, derrière les instigateurs de la
guerre, il y a la cause morale embusquée de leur maître-chanteurs
"intellectuels". Lesdites notions philosophiques sont celles reprises
en chœur et interprétées par des "théories de la justice", voire par
des théologies de la bonne conscience, qui font la "une" de la presse
ou des périodiques culturels de salon, qui les manipulent, et qui se fondent
sur une vision dualiste du monde, entre "éthiciens de la conviction"
et "éthiciens de la responsabilité" (de Weber, à Ricoeur ou Rawls),
entre "pays civilisés" et "pays non-civilisés" ou
"cultures", entre "amis" et "ennemis" (Schmitt) ;
or, ce sont ces conceptions qui sont à la base "responsables" de
fortifier l'esprit polémique de division et de suprématie, et qui doivent faire
l'objet d'une accusation ferme comme fournissant aux ambitions affichées, bien
qu'elles soient sans doute dérisoires, une justification éthique ; ces
conceptions sont la "cause morale", elle sont le "lieu
mental" du mal, passant par le discours d'"intellectuels" qui de
pays en pays désignent les mêmes personnages employés et fabriqués par des
maisons publicitaires et généralement ignorés dans l'ordre de la pensée, de la
science, de la culture de type universitaire.
L'horreur qu'inspire la guerre d'Irak
relativement unanime chez nos collègues de l'ensemble des universités du monde
et quelle que soit leur religion, des communautés juive et musulmane aux
communautés chrétienne et bouddhiste ; et l'horreur que leur inspire l'attitude
complaisante et équivoque des politiques, uniquement suspendus au courbes des sondages,
voire l'attitude de fuite désinvolte de certains religieux, invoquant une sorte
de confusion entre paix juridique et paix éthique, un vague pacifisme de
demi-complicité, ou de participation même de certaines églises moralisatrices
(analogues à celles que visait tristement Jung, en Suisse, dans l'association
Wotan-Christ, aux heures sombres de l'hitlérisme) est un fait que
"l'information" élude volontiers ou minimise, mais qui ne peut
effacer et dont l'ampleur est insoupçonnable.
Le pire est que l'on prenne pour la
première fois en otage l'ensemble des nations, en les transformant malgré elles
en témoins, dans des institutions internationales dont par ailleurs l'on
offense la légitimité, sans crainte de sanction pour des comportements
provocateurs de violation du droit qui les fonde, et pour atteinte répétée à
l'indépendance de leurs commissions.
Le pire est que l'on cherche à les
culpabiliser en produisant un acte qui forcerait leur consentement après coup,
et qui serait articificiellement revêtu d'une légitimité impossible.
Le premier étudiant en droit qui passe
un examen sur les mécanismes de l'ONU sait, —
ce que semblent ignorer les journalistes — il sait donc ce qu'il faut répondre
à la question d'une intervention armée : elle n'a jamais été ici envisagée,
elle ne pourrait être que de séparation et de neutralité, "non
offensive", elle devrait être pluraliste, elle ne saurait être prise enfin
dolosivement sous la menace, etc. ; le contraire prouverait un coup de force ;
et si "habilitation" était d'aventure accordée au pays qui
visiblement l'attend, en vue donc d'une intrusion offensive, l'on se
retrouverait dans les cas d'école de Haïti et du Centre Afrique où l'opinion
avait été alertée par des émeutes violentes et des massacres de population qui ruinaient
à l'intérieur du pays toute possibilité de vie collective.
Mal à la vérité et mal moral
Le pire est le mal à la vérité doublé
d'un mal moral.
Mais qu'attendre déjà de l'effroyable
barbarie d'un système judiciaire qui permet que la preuve de l'innocence d'un
condamné à mort soit sans pertinence sur l'exécution de la sentence qui le
frappe, parce qu'elle nuirait gravement au fonctionnement de la justice? Le
sens de la vérité judiciaire dont il est porteur, et qui prétendra retentir sur
un "droit de guerre", est conditionné aux effets de la réussite d'une
institution dans le mépris le plus complet de la personne humaine qu'elle est
censée honorer dans ses droits.
Et c'est une doctrine analogue qui est
source d'un mal moral, le mal qui consiste à offusquer la réalité d'une
agression sous les apparences trompeuses d'une guerre dont aucune des
conditions ne sont réunies ; le mal de chercher à susciter de fausses
justifications et à s'emparer idéologiquement des consciences pour faire
admettre que cette agression pure et simple serait un acte de bravoure ou de
promotion de la justice, alors qu'elle se borne à couvrir des prétentions
dominatrices.
Rouages d'une justice immanente
Mais, comme l'a dit Anaximandre, résigné
à l'irrésistible nécessité d'une justice immanente, plus forte que les faits de
domination précaire de demain et que toutes les hégémonies humaines d'un jour :
"toute chose porte en elle-même son châtiment et sa récompense".
Ce pourrait être la mystérieuse action
d'une grâce transfiguratrice parce que rétributrice, à travers un ordre
providentiel du monde – un ordre qui se dessine aussi chez Rosmini, dans sa Teodicea, comme en continuité avec la
sagesse des Présocratiques et comme pour produire une "grande peur des
intellectuels" !
Quand ce n'est pas à la volonté des
supérieurs ou des "maîtres" (lesdits "intellectuels")
d'imputer justice et de vouloir la guerre, pour paraphraser Fichte, mais quand
la justice se reflète plutôt lentement et progressivement à travers les
cheminements secrets de la "création". Car c'est ainsi qu'elle
rétribue sans cesse la patience de ceux qui, "esclaves" de leur
humilité et des intuitions de leur esprit, en contemplent le devenir et y
soumettent leur volonté.
Au risque de devoir, cependant, —
passivité "active" oblige !
— s'opposer aux conquérants d'un univers artificiel de substitution fait à leur
image ; au risque d'avoir à faire la
guerre à la guerre, et donc d'opposer un acte de résistance élémentaire à
ses projets et à ses oeuvres.
10 janvier 2003
Prof.
Jean-Marc Trigeaud, Université
Montesquieu Bordeaux IV