Revue de la B.P.C.                                THÈMES                                        II/2004

 

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Avril 2004

 

 

L'injustice invisible(*)

 

par Jean-Marc Trigeaud

Professeur de philosophie du droit à l'Université de Bordeaux Montesquieu

 

 

 

Formes nouvelles et insoupçonnées de l'injustice

 

L'injustice a progressé au XXe s. d'une manière surprenante. L'injustice, ou ce qui offense à la fois le corps et l'esprit, ce qui procure les douleurs physiques et spirituelles, ce qui prive ou ampute l'homme dans sa vie sensible et morale. Cette injustice, en effet, a longtemps possédé un aspect socialement perceptible. Tout le monde la voyait et pouvait l'approcher. Elle présentait un rapport immédiat à ses causes, généralement situées dans des agressions matérielles ou des sévices brutaux. Non que l'injustice ait ignoré depuis toujours une voie insidieuse, d'atteinte à la conscience et à l'exigence de vérité, ce dont témoignent les exemples de Socrate ou de Galilée. Mais les choses ont subrepticement changé. Sous l'effet d'une culture qui a perdu prise sur le réel et s'est remplie d'abstractions et d'idéologies. L'injustice est sans doute qualitativement la même. Sa forme extérieure s'est cependant modifiée. Elle est devenue soudainement subtile à repérer. Les apparences la rendent équivoque. En bref, elle peut être invisible.

L'injustice a évolué vers des transformations qui la cachent et qui peuvent même lui servir de paravent pour mieux s'opérer. Elle a ainsi utilisé d'obscurs dédoublements qui commencent par ceux du personnage et de la personne (Dr Jekyll et Mr Hyde). Cela n'empêche nullement ses victimes de ressentir les mêmes douleurs et d'offrir le visage de L'humanité torturée du bronze monumental de Doru Marculescu. Simplement l'on n'est plus en mesure de discerner clairement le lien direct de la face gémissante à ce qui l'a provoqué, et un tel effet, à lui seul, peut être à l'infini manipulé et récupéré au profit des intérêts les plus contradictoires.

Invisible, et favorisant toutes les réversibilités qui sont imputables à la rupture entre la manifestation et son support ontologique : telle est donc bien l'injustice totalitaire. C'est en ce sens que l'injustice est avérée à son paroxysme. Les causes occultées en sont pratiquement dissoutes. La possibilité est même introduite d'un discours qui les voile : c'est la possibilité en somme du mal sur le mal, de l'injustice sur l'injustice. Impliquée dans une "logique" et une abstraction diffuse, la cause de toute injustice dissimule mieux désormais son pouvoir de déclencher les mêmes conséquences de toujours, et sur le corps et sur l'esprit.

Déjà attestée dans son expression roumaine par le roman symbolique de Gheorghiu, l'injustice totalitaire présente le miroir de nos injustices, l'accomplissement de toutes leurs potentialités. Mais il existe aussi une contamination du mal, une sorte de rayonnement et même une imitation de ce mal lui-même, dont le scandale nous éclabousse et peut finir par nous rendre "complices" comme l'avait suggéré Jung. Si ces injustices caractéristiques du régime totalitaire retirent à l'homme sa totalité d'être, dans sa chair et son âme, et si elles le plongent dans un moindre-être, elles préparent le modèle implicite d'injustices typiques de notre société dans le traitement discriminatoire des personnes. Alors même que notre société paraît hypocritement se trouver à l'abri des miradors et des tours concentrationnaires.

 

 

Vie et oeuvre de Titus Vassilie : "une histoire universelle"

 

C'est précisément dans cette perspective que le cas de Sorin-Titus Vassilie-Lemeny, philosophe et mathématicien, m'est apparu instructif. Cas de l'ami commun sur lequel Doru Marculescu m'invite à m'exprimer à l'occasion de cette exposition à la cathédrale d'Oxford. Cas d'une vie qui, comme le dirait Heine, est "une histoire universelle". Dans l'impuissance, j'ai souffert avec Titus de l'injustice qui affectait toute sa vie d'homme et de penseur. Et, peu à peu, cette souffrance partagée m'a semblé correspondre à celle du mal le plus universalisable aujourd'hui dans sa singularité dramatique. Le mal invisible dont est frappé celui qui témoigne pour une vérité, et pour une vérité métaphysique avant d'être politique ; celui qui est donc soustrait aux canons a priori de la persécution matérielle, qui a besoin de critères génériques assez simples ; celui qui subira comme tant d'autres les maux physiques les plus cruels, mais qui devra accepter d'en être accablé pour des motifs qui échappent à la compréhension de la plupart, y compris des adversaires politiques bien pensants et d'ailleurs invariablement reconvertibles, auxquels il est assimilé ; et celui enfin qui ne pourra pas même espérer davantage une compréhension généreuse et entière, une fois libéré en apparence de l'horreur.

Il m'a été donné de rencontrer Titus fortuitement par l'intermédiaire d'une revue italienne de philosophie à laquelle j'appartiens toujours (Filosofia Oggi) et où il avait publié un article en français dans les années 82-83. Il s'agissait d'un de ces articles suffisamment généraux et théoriques, centrés sur la logique et l'épistémologie scientifique, qui pouvaient passer par les contrôles des postes roumaines et qu'il lui était permis d'écrire par les autorités de surveillance de la culture officielle. Titus avait obtenu de mes amis italiens mon adresse et m'avait envoyé un extrait du texte avec une dédicace. J'avais lu avec passion cet article très suggestif et plein de malice par ses allusions, et j'avais écrit un peu ingénument à son auteur en lui envoyant de mes articles et... des chocolats. La réponse fut aussi émouvante que triste. Titus avait un don de transposition littéraire inouï, le don de communiquer par images et métaphores. Le commentaire de l'emballage de la plaque de chocolat fut un chef d'œuvre de dénonciation du régime d'oppression et plus largement d'une forme commune de bêtise humaine, et je devais admettre qu'entre les relations à trois termes que traitait son article et celles, binaires et toutes interpersonnelles, de la fidélité morale ou juridique auquel renvoyait le mien, il y avait un fossé dont je devais convenir qu'il était celui, si abominable, qui nous séparait.

En plusieurs années, nous avons correspondu ainsi par des dizaines de lettres qui procédaient de l'imagination fictive et symbolique, utilisant autant les exploits sportifs que le langage de mes jeunes enfants auquel Titus écrivait également, ce qui faisait leur ravissement ; il était devenu leur ami, leur confident même, et les lettres étaient toujours attendues, à décrypter ensuite selon des codes ingénieux. J'ai progressivement su quelle était la vie de Titus, mais il a fallu recouper sans cesse, réunir des éléments dispersés, induire et déduire. La vie de celui que j'estime être un penseur si original, avait sans doute été tournée vers les mathématiques et la logique au début, ce que lui avaient permis dictatures successives et fascismes multipolaires, mais elle avait été ouverte avant tout à la spéculation métaphysique et morale.

J'ai appris que Titus avait perdu tous ses biens de famille, avec le régime communiste de Ceaucescu, mais déjà aussi avec celui pro-nazi de la Garde de fer qui avait précédé, et que son père, dernier ministre des affaires étrangères d'une Roumanie libre, avait été sous ses yeux la première victime du basculement totalitaire de droite puis de gauche. Titus avait vu disparaître un bateau de famille comme une bibliothèque de 40 000 ouvrages. Sa mère, que j'allais oublier, avait été médecin, d'une illustre famille austro-hongroise, et elle avait été la première femme diplomate déléguée de l'Autriche-Hongrie au Traité de Versailles. Son éducation avait été plurilinguistique et de curiosité ardente pour la diversité des cultures. Brillant docteur en sciences mathématiques, Titus avait dû être très vite déchu de tout poste à l'université, et vivre prosaïquement... de combats de boxe et de concours de natation, pour survivre avec le peu d'argent qui lui servait également à payer l'indispensable piscine, et à consommer quelque café ou alcool de fortune faisant oublier le vide alimentaire. Seuls revenus durant longtemps : il rebouchait les fentes des plafonds après les séismes dans les édifices du campus ou nettoyait les lieux d'aisance public. Cet homme dont la photo pouvait être celle d'un acteur de cinéma, au visage d'action énergique et marqué, élégant et sensible, en tenue impeccable, costume-cravate (éternellement le même), une cigarette au coin de la bouche, avait épousé plusieurs femmes dont certaines pour les sauver, disait-il, à l'occasion ainsi d'interrogatoires musclés dans les bureaux de la police politique : la fameuse Securitate. Il avait fait fuir l'une, qui vit aujourd'hui, je crois, au Vénézuela ; une autre encore en Allemagne de l'Est, qui lui écrivait de longues années après, m'assurait-il ; une troisième avait été "suicidée" sous ses yeux ; une autre enfin, d'après ce qu'il m'avait semblé comprendre, mitraillée au moment du passage des barbelés de frontière comme dans un polar d'espionnage. Titus a dû être interné ou incarcéré diverses fois, connaissant bien les geôles du système ; il a eu surtout à subir, à de trop nombreuses occasions, des électro-chocs (23 fois si mon souvenir est exact) dans des circonstances violentes d'arrestations consécutives immanquablement à ses rapports scientifiques avec l'extérieur (revues scientifiques américaines ou européennes), ou quand un naïf ou un imprudent comme j'avais pu l'être lui envoyait des chocolats ou son café, ou, crime absolu (d'atteinte à la devise nationale et à l'économie) : de l'argent. Il est ainsi devenu familier des bâtiments de la police annexés aux bâtiments psychiatriques où devaient être expiées les fautes contre l'idéologie. Anna Maria était sa dernière femme, celle qu'il avait connue précisément lors d'un interrogatoire éprouvant elle aussi, c'est-à-dire des tortures (dont il m'avait fait la description : enfermement dans l'obscurité avec aboiements de chiens furieux, brûlures à l'électricité...). C'est avec Anna-Maria dont il était particulièrement épris qu'il vécut le plus longtemps. Fille d'un diplomate et juriste de formation, mort en prison, qui sera déclaré héros et martyr après la révolution de 89, elle avait passé le bac en France, à Nice, et elle avait été traductrice dans des éditions littéraires (Seuil, Gallimard) ; elle était poétesse et écrivait des recueils qu'elle adressait régulièrement dans des lieux de dissidence installés à l'ouest où il ne semble guère en être resté une trace, en France et ailleurs. Comme elle me l'expliqua au téléphone dès 89 : "beaucoup ont abusé de moi mais aussi du pavillon de complaisance de la dissidence"... Passons. Elle était en tout cas lassée, résignée, et il ne lui restait plus aucun de ses textes dont elle a dû détruire les derniers.

 

 

Un livre feuille par feuille passé à l'ouest...

 

Mais nous avions réussi avec Titus à déjouer certains contrôles (même si l'on me fit savoir que je serais simplement indésirable si je venais en Roumanie voir Titus, même si j'étais jugé inoffensif, pour l'économie !, incroyable signe de la décomposition "bourgeoise" d'un régime qui était incapable d'assumer son marxisme originaire). Je savais quoi envoyer à Titus pour lui éviter des tracas. Quant à son mode d'habitat, il était celui d'une sorte de studio sans commodités propres, au premier étage d'une maison où se trouvait aussi un vice-ministre de l'agriculture, autorisé à éteindre plus tardivement la lumière, mais surveillé derrière un poteau dans la neige tous les soirs, pour vérifier s'il respectait bien la consigne. Il y avait dans l'immeuble des suicides fréquents : un jour l'étudiant dépressif, le suivant l'architecte désavoué par le comité de travaux publics. L'accès était commun à une salle d'eau sur un palier, où chacun devait se méfier de l'autre, sa bassine et ses serviettes sous le bras. Titus avait toutefois une vieille machine à écrire confinée dans un réduit auquel il accédait dans le froid des — 20° l'hiver pour m'écrire, tout en remettant consciencieusement la bande utilisée au commissariat du secteur qui n'aurait donc pas à ouvrir l'enveloppe expédiée pour en connaître le contenu. Le scrupule d'un recollage minutieux ne m'échappait pas toutefois à l'arrivée des belles enveloppes aux timbres rouge et or à l'effigie du beau Nicolas ou des héros des plans quinquennaux au poing victorieux et vengeur. C'est ainsi que pendant des années, Titus m'a envoyé, sur du papier "pelure", à moitié translucide, les chapitres du livre secret qu'il devait publier à Bordeaux, chez Bière, sous le titre Pour une philosophie du sens et de la valeur, et qui a paru effectivement en 1990, juste au lendemain de la révolution, avec ma préface. Mon éditeur et ami Hubert Biscaye (vieille édition universitaire créée en 1911) s'était rendu en Roumanie, dans les conditions (à risques) d'un séjour organisé pour des raisons de santé auprès d'un savant que le régime n'osait trop inquiéter, et il avait pu miraculeusement contacter sur ma suggestion les Vassilie-Lemeny et vivre auprès d'eux des instants inoubliables. Il m'a éclairé ensuite plus à fond sur la situation que je décris, et dont j'oublie d'innombrables détails, dont le vieux fauteuil défoncé d'un Titus qui vivait uniquement de mauvais breuvages stimulants et de maigres expédients. Hubert Biscaye et son épouse Marie-Odile ont pris à cœur de publier ce livre dans une collection que j'avais fondée chez eux en 1985 et de l'offrir à notre ami.

A la veille de la révolution, nous ne nous doutions en réalité de rien de ce qui allait se passer. Nos communications au téléphone étaient écoutées, comme à l'ordinaire, mais nous savions beaucoup rire en déjouant les pièges. Puis, brusquement ce fut la porte de la liberté qui parut s'ouvrir, et les conversations intarissables s'engagèrent souvent de nuit ; et nous suivions de près au téléphone les événements ; nous entendions même crépiter les balles autour de l'appartement de nos amis, situés tout à côté du bâtiment central de la Securitate, le jour où ils apercevaient les parachutistes recrutés par le régime pour le défendre et atterrissant sur les toits d'en face, parachutistes de groupes venus de camps d'entraînement bien singuliers dans le Kosowo voisin, disaient-ils, camps peu suspects d'être ralliés à l'époque à la cause du frère serbe ennemi.

 

 

L'injustice en son éternel recommencement

 

Je m'apprêtais à faire venir enfin Titus en France, à l'occasion de la parution de son livre. Le salon du livre de Bordeaux était alors placé sous le signe des pays de l'Est. J'ai aussitôt communiqué à Titus le nom d'un personnage dissident roumain éminent et très médiatisé sous l'incontestable autorité duquel serait placé le salon. Les libraires qui avaient eu connaissance de certaines correspondances d'une rare force littéraire de Titus en faisaient au salon leur invité de choix. Le livre déjà entre leurs mains et celles des organisateurs du salon, malgré son austérité scientifique et philosophique ; il était devenu un témoignage exemplaire de la résistance de l'esprit et d'un certain sens moral du sacrifice.

Mais, consternation : Titus m'a écrit qu'il ne viendrait pas, craignant que la geôle à laquelle il avait été habitué au cours de presque cinquante années ne s'ouvre sur une geôle bien pire, où tout peut être entendu mais où rien ne peut être écouté, comme l'a eu confessé cruellement Soljenitsyne. Quant à votre personnalité roumaine, sache, poursuivait Titus ironique, qu'il fut le vice-directeur des établissements de police psychiatrique où j'ai reçu mes électro-chocs, et sache qu'en faux-dissident, comme beaucoup chez vous, il appartient maintenant au ministère nouveau de la santé de la Roumanie "libre" ! Je tairai son nom. Chaque pays a fait l'expérience de ces situations. Et la France a connu les anciens hauts-fonctionnaires de Vichy reconvertis dans les régimes successifs, et s'étonnant de leur procès tardif pour leur alliance objective avec un système de mort. Mais, dans cette affaire, les choses prirent un tour sérieux. Je n'hésitais pas à photocopier la lettre de Titus et à la faire parvenir aux organisateurs du salon et à leurs "experts", politicologues m'avait-on dit, qui en étaient les conseillers et que notre gouvernement avait d'ailleurs chargé d'une mission de surveillance des futures élections prévues en Roumanie : la seule réponse fut un silence gêné, suivi du renvoi aux libraires et à l'éditeur des livres de Titus. Second goulag, tel qu'il l'avait deviné.

D'où mes propos liminaires, ici même, sur l'injustice et ses métamorphoses, et ses apparences mystificatrices, pour introduire un tel hommage à Titus, victime de la plus symbolique injustice, et d'une injustice invisible. Celle qu'ont à subir au premier plan les intellectuels, et surtout quand ces intellectuels sont authentiques et ne sont pas inféodés aux puissances médiatiques. J'avais honte, quant à moi, d'avoir bénéficié de l'accueil de l'université, et même de mes auditoires étudiants sur déjà quelques générations, de mes publications, et mon accueil à l'étranger, des traductions dont j'avais été l'objet et de mes participations à des revues, à des institutions, des académies, alors que je ne pouvais rien faire de plus pour Titus chez moi, et que tout ce que je disais de mon point de vue était recueilli avec attention tandis que tout ce que je faisais apparaître du sien était exclu sans commentaire. Comme une sombre machination presque conçue pour nous diviser.

Titus n'avait pu exister que grâce à des études strictement épistémologiques publiées aux États-Unis et en Italie, puis en France, mais il était certainement peu souhaitable, je l'ai bien compris, de crainte de déranger un monde intellectuel établi, d'oser en tirer une philosophie : "un sens et une valeur," pour reprendre le titre de l'ouvrage. Cela aurait permis une réflexion sur l'injustice totalitaire et ses émules, y compris dans les sociétés qui se prétendent immunisées, de la part d'un auteur à la fois créateur et victime. Gheorghiu l'a payé très cher, d'une vile campagne de détractation contre lui à laquelle il a répondu par l'essai magistral : De la vingt-cinquième heure à l'heure éternelle ; comme Eliade, agnostique, par la suite, dont on a attendu le décès pour lui inventer des compromissions grossières afin de faire oublier les pillages éhontés dont il a été l'objet chez tant de chercheurs peu inventifs. L'on pouvait s'y prendre à temps pour Titus. Mais j'ai essayé, d'abord de recontacter les journalistes exceptionnels de deux chaînes de télévision françaises de l'époque que je lui avais dépêchés dès les premiers jours de l'insurrection. Peine perdue : l'échange fut bref. L'on peut avoir très vite tord d'avoir raison..., trop d'intérêts sont maintenant en jeu..., tout est retombé..., il aurait fallu s'y prendre aux premières heures pour les écrits aussi..., me confia à peu près en ces termes un correspondant de l'Agence France Presse. Je m'adressais alors aux Roumains consacrés, les deux plus célèbres écrivains français, pour lesquels j'avais, une fois n'est pas coutume, une estime sans borne, que cela ne m'a guère empêché de conserver, et dont je savais que l'un avait connu Titus en Roumanie et avait été en rapport de rivalité avec lui mais voulait faire oublier tout passé, et que l'autre avait été ami de sa mère : je veux parler de Cioran et de Ionesco ; fuite de l'un, embarras de l'autre ; Titus sourit, et même riait au téléphone : "je vais t'expliquer"... Cela devenait réellement une affaire de famille. Il ne voulait pas de ce combat et respectait et admirait et Cioran et Ionesco, dans une situation qui lui semblait correspondre par les hasards ou les fatalités de l'histoire à celle du théâtre de l'absurde.

 

 

Pour le succès des autres

 

Mais comme les ouvrages ont circulé, un autre phénomène est apparu, qui marque l'aggravation de l'injustice. Malgré les efforts de beaucoup, mais en milieu strictement universitaire et scientifique ou culturel, pour le faire connaître et honorer son oeuvre (par citations ou recensions), des idées de Titus, de ses interprétations, de ses mécanismes explicatifs, de ses formulations thématiques, conceptuelles ou méthodologiques ont été reprises ici ou là, jusqu'au titre du livre, sans que l'on puisse bien sûr affirmer la réalité d'un emprunt entier et significatif.

En d'autres contextes, ou en d'autres registres, du pseudo-philosophique de salon au politique trivialement opportuniste, la notion de crise du sens a fait son chemin. Chacun, à sa façon, s'est fait le promoteur d'une thèse "nouvelle", vantant la référence sémantique de l'action lorsque des impératifs de valeur et de sauvegarde du groupe semblent en imposer le respect. L'influence inattendue de Titus a été évidente à plus d'un regard averti. Non pour sa conception, implicitement réprouvée, ni donc pour ses fins ; mais pour les moyens utilisés par elle, ce qui prouvait qu'on l'avait lue sans adhérer bien sûr à ses conclusions. Mais, plus qu'à une influence et à une reconnaissance de paternité, c'est à un véritable détournement intellectuel que l'on a assisté. Chaque auteur peu scrupuleux a feint d'omettre un nom et l'origine de son schéma de pensée. Chacun a préféré diluer ce forfait à travers des données extrinsèques portant sur des points annexes ou de détail, et se réservant sur l'essentiel une fausse originalité.

Le mal sur le mal peut donc se produire, par transposition d'une stratégie totalitaire dans un monde présumé libre. Pourquoi, libéré ou libérateur des horreurs totalitaires, le monde dit libre se laisse-t-il au fond fasciner par de telles méthodes d'apprentissage et de domptage de l'opinion, et permet-il à l'oppression dont avaient été victimes tant de penseurs de se renouveler sous une forme la rendant insaisissable et en tout cas inaperçue du plus grand nombre ?

Il ne s'agit pas de prêter à Titus quelque "chef d'œuvre inconnu" dérobé et méprisé, plagié au surplus par des prédateurs arrogants. Le phénomène est plus complexe. Il repose sans doute sur les mécanisme d'une psychologie collective de la sublimation du mal et de la faute en complicité d'abandon. Il ne fait que diffuser et amplifier un phénomène de base que la technique abstraite de la communication des sociétés modernes permet d'établir. Il n'existe pas sans fantasme une seule initiative individuelle ou de groupe derrière un tel mal : il n'existe qu'une disposition inscrite dans le cœur de l'homme, et qui est de tendre à la partie, à soi-même, et non au tout, et de succomber à un self love dans le rejet de l'attachement à un plus grand bien.

En tout cas, ces injustices devraient nous avoir appris le double référent du sens et de la valeur, tels que les comprenait Titus Vassilie : sens et valeur sont solidaires l'un de l'autre. Solidaire signifie que le sens ouvre à l'élan vers lui, en tant qu'il est sens de la vérité, et que la valeur ou le devoir-être n'appelle le plus grand respect qu'en se tournant précisément vers un tel sens vrai. Au fond, la vérité sans l'amour manque de son élément complémentaire ; et il en va de même de l'amour sans vérité de l'objet aimé, la vérité se plaçant dans ce que l'on universalisera sans se soumettre à la dépendance d'entités génériques.

 

 

Solitude et unicité. Langage de la souffrance et du dépassement

 

La seule vérité à rechercher n'est-elle pas alors dans la liberté, une liberté qui est opprimée dans le régime totalitaire autant qu'elle peut l'être, par "effet pervers", dans la société déclarée libre ?

La liberté est ancrée dans le mystère de la personne, de son acte existentiel. Le rôle du penseur et du créateur est d'accomplir la vocation de cette personne, à travers un témoignage qui est ainsi à la fois universel et unique. Dans une société qui se veut libre, les instruments et les méthodes ne doivent pas être ordonnés à des fins abstraites et généralisables, mais ils doivent être ouverts à l'initiative de chaque liberté concrète, existentiellement parlant, dans le respect de la finalité individuelle qu'elle lui imprimera.

Il s'agit de promouvoir en ce sens le respect, non d'une abstraction, moyen commode de totalitarismes nouveaux et cachés, mais du sujet individuel et concret. D'aucun dira que cette dimension est religieuse : elle reflète en effet en chaque homme l'altérité profonde qui le met en rapport avec le Tout autre.

Mais c'est l'ouverture à cette altérité qui prévient les sociétés contre l'injustice totalitaire. C'est elle qui est source des témoignages d'exception que sont les oeuvres de l'esprit, ce dont il subsiste des traces sur les carnets sauvés des flammes de la shoa. Oeuvres de l'esprit qui parfois sont en adéquation avec l'œuvre d'une vie : l'existence de Titus Vassilie l'aura montré avec force.

Oeuvres parfois épanouies au désert. Dans les moments les plus tragiques, Titus sera demeuré ainsi dans la solitude. Il est ainsi décédé il y a quelques années déjà dans l'anonymat d'un hôpital misérable, après la perte de tous les siens, de son épouse et de quelques rares amis, réduit à un dénuement extrême et ne pouvant plus guère communiquer.

Si en tout cas L'Humanité torturée sculptée par Doru Marculescu vise l'horreur totalitaire et sa forme roumaine, elle pourrait bien exprimer aussi ce paradoxe de l'injustice agissant par la mécanique abstraite du monstre politique, une mécanique raffinée en un moment et en un lieu de l'histoire du XXe s. certes, mais une mécanique susceptible de s'étendre ensuite tentaculairement et de répandre des semences de mort sous des formes implicites. Tant que la prière qu'elle élève du moins vers le ciel ne persuade pas que l'esprit est plus puissant que ce qui l'humilie sans cesse. Et tant que nous n'accueillerons pas non plus comme des proches ou des frères (Frères humiliés de Bernanos, Frères voyants d'Eluard...), ceux-là même qui tendent vers nous leur face de souffrance au sein d'une multitude d'épaves humaines. Ce sont des visages de Titus qui nous cherchent du regard et nous appellent sans doute à la force d'esprit du témoignage mais aussi à l'indulgence du pardon pour les fautes commises. Ce sont de tels visages qui expriment, au-delà de tout, la nostalgie d'une unité perdue, une unité qui ne se comprend cependant que dans la différence radicale des éléments qui la composent.

 

 

 

(*)Version française du texte rédigé à l'occasion de l'exposition du Dr. Doru Marculescu lors de la semaine culturelle de l'Université d'Oxford, cathédrale d'Oxford, 1 04 2004

 

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