Revue de la B.P.C . THÈMES I/2009 Mise en ligne le 30
mars 2009
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Reconsidérer la personne
et donc la famille avant le « groupe »
par Jean-Marc Trigeaud
Le problème de savoir quel est le
« commencement » à partir duquel l’on peut et doit penser n’est pas qu’un
problème qui affecte la culture, qu’elle soit philosophique ou simplement
critique et généraliste. C’est un problème qui touche le monde religieux plus
que tout autre, et le monde chrétien sans doute en première place.
L’exigence d’une vérité, d’une référence
absolue et inconditionnée, et ainsi d’une valeur ou d’une fin à suivre, est
sans équivoque quand il s’agit de Dieu. Mais comment est-elle source d’autant
de difficultés et de contradictions obscures quand il s’agit de l’homme, alors
qu’après avoir déclaré respecter Dieu, l’on semble plus enclin à regarder
l’homme et à ne regarder que lui ou à le privilégier ? C’est que le
passage entre Dieu et l’homme n’est guère assuré ; c’est que l’idée d’un
Dieu-qui-se-fait-homme dans le Christ est alors mal comprise ; et c’est
donc qu’au fond l’identité même de l’homme n’intéresse pas.
Mais qu’est-ce qui peut avoir retenu à ce
point l’attention en l’homme pour aboutir à le couper autant de Dieu et du
Dieu-fait-homme qui est censé être son modèle ? Ici s’imposent toutes les
projections de la subjectivité humaine. Le sujet pensant cessera d’admettre les
conditions humbles d’un devoir de s’oublier afin de pouvoir connaître par
l’esprit la vérité reçue dans l’existence ; et il développera plus
volontiers un discours qui lui fournit une possibilité d’action ou les moyens
d’exercer un pouvoir. Mais sur quoi donc pourrait compter le pouvoir qu’espère,
ou auquel tend, la subjectivité humaine, si elle se laisse ainsi inspirer par
une sorte d’orgueil adamique qui la porte à ne vouloir qu’à partir de soi
isolément de toute référence objective ? Son seul appui, et sans le
moindre paradoxe, se situe dans le groupe ou dans le lien entre les
hommes. Seul, en effet, le groupe offre l’occasion de saisir l’homme non en
lui-même, mais à travers ce qui tient les hommes ensemble, les oblige ensemble,
limite leur liberté, et procure la meilleure emprise de domination sur eux. Ce
que l’on considèrera dès lors en l’homme, en feignant de le considérer, tandis
que l’on se détourne de son visage, et à travers lui, du visage du Christ,
c’est uniquement, à la transversale ou à l’horizontale des dénominateurs
communs de la pensée, ce qui l’établit dans un genre abstrait et ce qui le
rattache à une société et en fait le membre d’un corps politique où chacun est
réputé semblable à l’autre ; c’est l’humanité de cet homme qui sera
perçue comme la pierre d’angle d’un monde que l’on veut plus humain à partir de
l’homme et pour l’homme, mais où seule cette humanité sert à le définir pour
ainsi dire de biais ou in obliquo, comme le dit l’Aquinate.
Telle est la perspective dont peut se
satisfaire une orientation politique et sociale, élaborant l’Etat et le droit
de la cité, et les ordonnant à une société où l’homme ne saurait discerner ni
approfondir la connaissance de l’identité de sa personne, mais rejoint plutôt
la collectivité de ses frères dans la comparaison qui justifie l’assimilation
des statuts et des fonctions, ou plus fondamentalement des droits et des
libertés protégés.
Mais cette perspective n’est-elle pas
largement insuffisante pour qui s’interroge sur l’homme d’un point de vue
chrétien ? Le Christ qui incarne un Dieu dans l’homme s’affirme-t-il comme
un homme social, politique ou juridique, ou bien comme un Dieu de Vérité et de
Justice qui ose avancer la personnalité unique ou irremplaçable de
l’individualité humaine, et de celle de chaque homme sous l’humanité générique
de rôles rationalisables à l’infini ?
Autrement dit, la présence christique qui
fonde une religion révélée ne contraint-elle pas à rattacher le lien, le
« religare » qui est caractéristique d’un comportement de
groupe ou d’une conduite sociale qui est seconde, à un élément premier qui
désigne l’homme-même, conçu cette fois dans sa personne singulière, et non
plus sous l’aspect de ce qu’il partage avec d’autres et de ce qui tend à nier
son identité existentielle ?
En reportant sur l’homme le jugement sur le Christ qui y
relève une personne mystérieure, dont la réalité ou composition hypostatique
irréductible tient à son existence et ne se définit que par elle-même, et non
par un lien de comparaison, ne doit-on pas être conduit à faire de l’homme,
présenté à la ressemblance ou à l’imitation du Christ, le fondement ou
« la pierre d’angle » de tout corps social et politique ? et ce
même homme ne reproduit-il pas alors un Christ qui indique déjà le fondement
même de l’Eglise, à condition de la soustraire à toute schématisation
socialisante, politisante, ou plus volontiers aujourd’hui
contractualisante ?
Reconsidérer la personne en l’homme
est non seulement de nature à rétablir le rapport entre l’homme et Dieu, et
entre la société et la cité, où vit l’homme, et Dieu, mais, plus gravement,
c’est aussi de nature à rétablir le lien entre l’Eglise et Dieu, si l’Eglise à
son tour devait être victime de représentations déviantes et immanentisantes
qui l’émancipent de son vrai seul fondement, le Christ en sa personne, à
l’image de laquelle se perçoit la personne de tout homme, Eglise non considérée
dans le lien d’un « vivre ensemble » traduisant le lien social et
politique de type contractualiste, mais entendue comme procurant le reflet même
de la dimension la plus sacrée de l’existence à respecter dans son unicité.
Dès lors le regard qui se pose sur
l’homme individuel d’abord, et qui place au commencement, non
l’humanité de l’homme, mais chaque homme pris comme totalité suffisante,
quel que soit cet homme, sans dénomination autre que son existence, sans égard a
priori pour les conditions naturelles ou les modalités de son existence
(culturelles, etc.), sans même retenir ses mérites, ses croyances ou non
croyances, exprime le regard d’Eglise ou le regard christique à avoir sur
l’homme.
Reconsidérer la personne en l’homme semble
donc bien désigner le commencement que l’on s’évertuait à rechercher et à
scruter. Un commencement très ou trop simple qui s’impose autant à l’Eglise
qu’à une culture profane soucieuse des liens de groupe. En ce sens, ce
commencement indique la « vérité » en son caractère absolu,
c’est-à-dire universel, reposant sur soi, ou inconditionnel ; aucune autre
vérité ne peut constituer une référence plus haute que l’existence donnée de
tel homme, séparément de sa nature ontique, de ses origines, de ses
rattachements de groupe, ou de ses conditions historiques et sociales. Et cette
vérité est la fin, elle est l’interprétation même de la justice la plus élevée.
Car elle se tient au plus près sans doute de Dieu, au point même où
l’homme-Dieu qu’est le Christ rapproche l’homme compris dans sa genèse d’être
et de vie d’un Dieu qui le surplombe dans sa transcendance créatrice.
Cette analyse n’a cependant de portée que
si l’on en recueille les enseignements touchant ce qui manifeste l’homme
compris comme personne dans ses rapports avec le monde religieux et en
particulier avec l’Eglise. Si la tendance criticable de celle-ci,
sociologiquement parlant, et plongée dans des circonstances locales, hic et
nunc, a été de rêver parfois de se confondre avec un système, non de vérité
ni de justice, mais de pouvoir, c’est-à-dire avec une société politique, en
usant à satiété du langage immanentiste de l’homme social ou politique, de
l’homme commun, moyen ou statistique, de l’homme du groupe, de l’homme-genre,
de l’homme abstrait, de l’homme aliéné à un ensemble hors de lui, et non de
l’homme libre, radicalement, c’est-à-dire de l’homme individuel, de l’homme de
la simple existence 1, de l’homme
virtuellement hors groupe, de l’homme donc le plus proche de la personnalité
christique : cette tendance est corrigeable, car elle est à chaque époque
dépassable par le rappel du fondement de l’Eglise elle-même dans le Christ,
dans sa personne, et non directement et immédiatement dans le lien que
sacralisent des politiques au complexe en somme luciférien et qui s’inventent
leur univers autonome, en rupture avec une paternité plus profonde de nature
personnelle.
Mais, dans le même esprit, le tort de
l’Eglise comprise à nouveau sociologiquement pourrait être aussi, selon les
époques et les lieux, de regarder les groupes, en dehors d’elle-même, et en
dehors de la société politique globale où elle s’inscrit, comme soumis au même
prisme déformateur. Or, tel est le cas de la famille, en dépit des textes
majeurs qui jalonnent l’histoire magistérielle du siècle écoulé (v.g. Familiaris
consortio, en 1981, etc.). Le premier prolongement de l’homme en tant que
personne est, en effet, son lien avec d’autres personnes, et, en particulier,
avec cette double altérité que révèle le sexe opposé, la seule différence
humaine qui soit de nature ontologique, et non ontique ou de nature ou de
« matière informée », et qui ajoute à la différenciation
existentielle une seconde différenciation d’altérité. C’est là, en
l’occurrence, la source de la famille humaine dont on sait que théologiquement
le sacrement dit de mariage consacre le caractère d’union des personnes et non
des natures, dans le respect de la radicale individualité de chacun et du
mystère de sa confusion par communion qui ne l’altère cependant pas. Assise sur
cette « société conjugale » (dont parlait Rosmini dans son De
Matrimonio, inspirateur de Vatican II, par le biais de J. XXIII lui-même)
qui est communauté d’amour des personnes, et non de pure amitié des natures ou a
fortiori des personnages ou des rôles, la personne y trouve sa première
expression non solitaire, (sa modalité précisément solitaire pouvant s’affirmer
à travers l’activité poiétique, créatrice, et non pas simplement à travers
celle d’un faire productif par le travail social). La famille humaine est ainsi
le témoin de la personne renforcée à deux d’un homme qui cesse d’être considéré
socialement ou politiquement ou sous l’aspect du lien d’abord.
Le paradoxe est dès lors qu’un discours
prétendu d’Eglise socialement diffus bien que marginal ne parte pas de Dieu, ne
parte pas non plus du Christ, ne parte pas du Dieu-homme, ne parte pas
davantage de l’homme-personne, c’est-à-dire de chaque homme, universellement et
singulièrement, dans son existence personnelle et par là christique, et ne
parte donc pas, très significativement, de la famille, en reconnaissant à
celle-ci d’être la première manifestation de la personne, et à travers elle du
Christ, et à travers elle de Dieu, et de constituer ce par quoi l’homme, sa
personne, le Christ, ou Dieu apparaît, qui assume en toute sa profondeur
l’altérité de l’existence. Avant les créations de l’homme, avant la culture et
avant l’art, et, mieux encore, avant le droit, avant la société et la politique,
il y a l’homme et il y a la famille véhiculant ce qu’il y a de plus précieux
dans l’homme : sa personne conjuguée, et non proprement liée, à deux.
La vocation de l’Eglise du Christ est de reconduire la société tout entière au
respect de ce qui est premier, à l’identification du commencement et du
Christ lui-même, et donc à la reconnaissance prioritaire de
l’homme-personne, et ainsi de l’homme-famille, en le faisant en quelque manière
passer avant, avant tout groupe, fut-il le groupe de l’Eglise qui formellement
n’a de sens, à moins de s’immanentiser dans la théologie du christianisme
positif, c’est-à-dire de se refermer sur soi par alignement sur le politique et
le social, qui si elle s’ordonne substantiellement à la substance vivante de
l’existence du Christ, en chaque homme, comme en chaque famille humaine.
Certes, il ne s’agit pas de se subordonner à ce que pense chaque homme à
travers sa nature ou chaque famille humaine à travers sa nature. Le fondement
transcendant d’une relation, sans véritable lien qui signifierait la stricte
interdépendance, impose de savoir s’en
tenir au meilleur potentiel, à l’élément personnel sous-jacent à chaque terme
de référence et suffisamment indicateur d’un commencement. Car il se peut bien
qu’il ne soit guère conscient de lui-même et pense et agisse contrairement à ce
qu’il est. La personne n’est pas l’ipséité à laquelle revient Paul Ricœur. D’où
l’idée que le témoignage de l’Eglise, et de l’homme d’Eglise dans cette
vocation imitant le Christ qui est de servir sans être servi en quelque
réciprocité, est d’assumer « un signe de contradiction », en
regardant chacun avant tous, et chaque famille avant toutes, de manière,
courageusement, à honorer ce qui est caché en chacun, même s’il s’agit
souvent de le réveiller à l’encontre de ceux qui ne s’en veulent pas porteurs,
tout en leur reconnaissant une liberté infinie de résister à ce que l’on
présume de plus élevé en eux. Rien n’interdit donc de redonner la première
place hors groupe et hors Eglise formellement à ce qui appartient à l’Eglise
substantiellement, en promouvant le sens de la personne humaine et, dans son
sillage, celui de la famille humaine, comme investie, en tant que personnelle,
du premier trait qui la rapproche de Dieu : la liberté. C’est bien en tout
cas la même liberté qui marque en premier lieu le pouvoir de prendre ses
distances à l’égard de tout groupe ou collectif social susceptible d’usurper,
jusqu’à l’intérieur de l’Eglise ramenée à ses structures sociologiques, des
fonctions empruntées à un modèle politique et wébérien de pouvoir, mais
certainement pas à une exigence métaphysique et religieuse de vérité.
1.
Dans une perspective non chrétienne, on appréciera ce même langage dans la
bouche d'Aimé Cesaire expliquant n'avoir formé le concept de
"négritude" qu'en réaction au racisme.
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©THÈMES Revue de la Bibliothèque de Philosophie Comparée – I/2009
mise en ligne 31 mars 2009