Revue de la B.P.C.                             THÈMES                                    I/2004

 

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Le complexe de Créon :

régir les mœurs ou censurer l'Islam et les autres religions.

A propos du projet de loi français sur le voile

 

par Jean-Marc Trigeaud

 

 

 

 

Le phénomène est typique d'une pathologie connue du comportement des hommes de pouvoir, tentés d'autonomiser leur action et de s'émanciper des principes qui sont censés les tenir.

Et, sans grande originalité, il désigne le mal caractéristique que vise à dénoncer l'exigence philosophique de vérité (Socrate) ou l'exigence morale de justice (Antigone), dès l'éveil de la conscience critique.

Par la voie du législatif, le politique incite le juridique à empiéter sur les mœurs. Empiétement qui est profanation et impiété si les mœurs renvoient au religieux.

Or, les mœurs ne relèvent ni du pouvoir politique, ni du domaine du droit, ni de l'aire de la loi.

C'est bien là qu'une faute essentielle et irrémédiable est commise : elle correspond à un débordement, à un dépassement, et, subjectivement, de compétence, et, objectivement, de but.

 

 

Neutraliser les contradictions

 

Le politique entend, certes, intimider. Il use de la rhétorique, voire de l'esthétique de la dissuasion et de la crainte. Il invoque l'opinion. Antigone devait précisément "rougir d'être seule" à formuler un jugement contraire au consensus ambiant. L'argument passe toujours par une infériorisation honteusement quantitative.

Mais qu'est-ce que l'opinion ? Qu'est-ce que le consensus ? Les "faits" qui les traduisent ne se fabriquent-ils pas comme la réponse à une question qui anticipe sans cesse sur son contenu et qui le détermine à la discrétion des intérêts et des mobiles que lui dictent ses auteurs ? "Tout le monde" approuve l'idée directrice de tels choix sur "la laïcité à la française", mais quelle différence autre que nominale entre ce "tout le monde" et celui-là même qui s'est attribué la faculté exclusive de s'exprimer à la place de tous et qu'aucun n'est donc réellement admis à récuser ?

L'opinion, le consensus sont ainsi contingents, fluctuants et réversibles, dès que la main qui les a dressés ne les dompte plus. C'est la fin pénible de Créon.

La même instance de confiscation du jugement, de neutralisation de toute contradiction est bien sous-jacente aux comités, commissions ou délégations qui ont politiquement reçu mission de faire naître certains "faits" en conformité (hypothético-déductive) avec un schéma d'ensemble préétabli (comp. le classique J. Parain-Vial, La nature du fait dans les sciences humaines...) et qui ont su manier pour cela la technique séculairement éprouvée par la procédure inquisitoire : celle de l'"audition", où il vous est demandé de vous soumettre à une question, et non celle de la "consultation", où vous auriez la possibilité de dévoiler les présupposés de la mauvaise question posée et de suggérer qu'il pourrait y en avoir une meilleure à formuler.

De toutes manières, aucun spécialiste de la pensée philosophique et théologique de l'Islam accrédité par la science universitaire laïque ou musulmane n'aura guère eu l'occasion de s'exprimer par voie politique ou médiatique, dans une discussion bornée à de tels faits préparés et à des approches empiristes et descriptives à leur sujet, méconnaissant de soi une réflexion sur le réel ontologique, et, faut-il l'ajouter, ignorant tout, au surplus, des principes inspirateurs du droit au sein de la République.

D'avance, la contradiction a donc été déjouée par le scénario de production d'une vérité éthico-politique, d'une vérité n'invitant qu'à la discussion sur ses modalités et vouant au silence sur son fondement ; d'une vérité qui est au fond une erreur, un "pseudos", un "mensonge", érigé, comme le dit si fortement Kafka, en un nouvel "ordre du monde" et qu'il n'est plus guère possible de contester à travers cette présence massive où elle s'impose.

Et ce n'est pas un hasard, quant à l'Islam, si l'on a monté un système naïf mais peut-être pas tant que cela, de "représentation" qui est dénué de sens au regard de sa tradition, et qui confond le mandat politique et l'agrément religieux relevant des seuls docteurs (en religion et en philosophie cela s'entend) et de la communauté des croyants. Portalis s'était déjà efforcé, au moment du Code Napoléon, de coiffer ainsi catholiques et protestants de France en rusant avec la représentativité canonique d'église, ce que renforcèrent plus d'un siècle après la loi sur les associations et le concordat ; mais cette structure de contrôle politique (dénoncé par un Duguit rallié pourtant au positivisme durkheimien) est impossible à transposer dans les mondes juif et a fortiori musulman. La politisation des conditions mêmes du débat a des limites insurmontables. Elles risquent d'humilier demain le politique s'il veut s'attacher ainsi à un objet qu'il exile sans cesse à l'infini dès qu'il croit l'atteindre ; cet objet est plus fort que lui, comme la République qu'il vise, et dont Étéocle, le symbole du politique, chez Eschyle ou chez Racine, rappelle qu'elle est plus forte que son pouvoir, qu'elle est son principe et qu'"il est son captif et qu'il n'est pas son roi" (La Thébaïde) !

 

Telle est la nature d'une vérité "officielle" sur la laïcité et les signes religieux, qui pourrait bien n'être qu'erreur et mensonge dont toutes les autres procèdent : elle suppose la confusion préalablement suscitée entre le tout et la partie, entre deux éléments qui se dissocient à partir de l'unité ontologique de l'homme et qui ici se trouvent absorbés l'un dans l'autre sans remise en cause rationnellement critique.

C'est ce qui est symptomatique, on ne le montrera jamais assez, d'un défaut ou d'un vice de pensée qui habite toute injustice. Il consiste en la négation ou en l'amputation d'une donnée s'ajoutant à une autre. "Manque d'être" thomiste.

Et le procédé est d'autant plus subtil à déceler qu'il se nourrit d'alibis, d'apparences équivoques, et qu'il correspond à l'idée qu'un bien partiel vaut un bien plus large, alors que ce bien partiel, qui, en lui-même, est un bien indiscutable mais formel (ainsi la laïcité professée), s'affirme comme l'instrument d'éviction d'un autre bien incident mais substantiel (ainsi, paradoxalement, la religion que la laïcité est réputée protéger).

 

 

L'État contre le droit.

Toute religion ou culture, et toute une religion ou une culture en tant que fait public et non privé

 

D'abord, le politique ne respecte pas le droit en l'assujettissant à ses vues comme s'il était un moyen entre ses mains. Il viole par là le droit, et l'État est déchu de son statut d'État de droit dès qu'il pratique cette méthode.

Par les critères qu'il adopte, le droit confère une expression à la chose publique ; il définit les "biens", les "res" qui sont constitutifs de la République, une République qui n'est définie que par lui en termes de dignité et d'égalité.

Ces biens sont à déterminer dans leur dignité propre, et ils sont à envisager dans leur distribution égale entre tous ceux auxquels appartient la chose publique en question, c'est-à-dire tous ceux qui se trouvent vivre sur le territoire donné de l'État qui est héraclitéennement son "rempart", sans avoir à connaître l'origine de ces "vivants" ni même leur appartenance directe à l'État, ou leur citoyenneté.

Le droit est par là transgressé, et la chose publique est atteinte, dès que l'État ou l'appareil de contrainte politique s'approprie la chose publique, dès qu'il y introduit un signe de division de son unité de sens (entre un "sien", un "propre à lui" et ce qui est nié de ce qui lui "appartient à elle" !), dès qu'il opère un démembrement de sa dignité, qui repose au terme ultime sur l'homme lui-même, ce qui se passe dès qu'il propose des calculs inégalitaires dans la distribution de ces biens (liberté ici, restriction là ; respect du rite ici, censure là s'il possède une extériorité).

Le prétexte n'en sera pas moins toujours de promouvoir de tels biens, prétexte proclamé haut et fort, mais sans cesse douteux sous le pathos déclamatoire des discours d'intention.

Si l'État est laïc, c'est parce que pure forme, simple cadre (comme le "mur" que désigne la "polis" grecque ou le "status" ou l'"urbs" latine), il ne préjuge d'aucune religion ni d'aucune culture, d'aucun bien fondamental ancré en l'homme même que le droit a seul vocation à traduire et à assortir de protections.

Si l'État veille sur la chose publique comme le lui impose le droit, pour être précisément un État de droit (concept formé explicitement, non pas récemment (!) mais dans la doctrine politique au XIXe, et mû cependant par une idée de justice de toujours), sa laïcité doit donc permettre l'expression de toute religion et de toute culture, et l'expression de toute une religion et de toute une culture, comme expression publique de la chose publique qu'elle vise, et qui renvoie à ce qui est sans doute premier dans les manifestations de l'homme lui-même, garanties par le droit : à savoir un mode d'être religieux et culturel qui passe infiniment avant un mode d'être second et dérivé, celui de sa vie citoyenne en rapport avec l'État.

Soutenir que la religion est "privée", c'est déjà une marque d'appropriation de la chose publique et de l'homme opérant réduction de l'homme à l'étatique et au citoyen qui signifie métaphysiquement une erreur et une injustice et qui au plan de la pensée politique correspond au comportement typique du totalitarisme. La religion est par son essence même publique, en tant que religion d'ailleurs "révélée", mais qui par extension peut naturellement couvrir aussi les autres comme les philosophies (bouddhisme).

L'évolution de cette tendance est claire : l'État identifie la chose publique non plus à une substance dont il servirait les finalités, mais à un attribut qui lui serait inhérent, elle serait "sa chose", la propriété de ceux qui du reste n'hésitent par à se présenter comme la fraction ou la parti qui gère l'État pour son propre compte, pour celui de ses "amis", et qui traite schmittiennement les non-membres d'ennemis. Sont ennemis les non-citoyens, mais aussi les non-membres du parti qui a conquis l'organe de commandement : double verrouillage, double réduction, double erreur-injustice, double aspect du totalitarisme quand la partie devient le tout, la forme le contenu évacué ; Marcuse a très lucidement écrit sur ce sujet sans qu'il y ait à souscrire aux conclusions qu'il en tire.

A cet égard, aucune législation entreprise ne pourrait a priori échapper à un rejet immédiat et complet du Conseil constitutionnel français, sans qu'il soit besoin d'en faire une plus ample démonstration (mais quel droit ont donc étudié les savants membres de ces commissions ?) ; à moins, bien sûr, que d'inévitables pressions politiciennes ne s'exercent. V. les commentaires du prof. J. Robert dans son ouvrage à paraître sur la laïcité.

Mais aucune législation ne pourrait éviter non plus de toutes façons d'être stigmatisée par la Cour européenne des droits de l'homme, à moins que, là encore, la situation d'apparente faiblesse d'une religion paraissant minoritaire, et l'état d'enfance d'une juridiction qui a encore historiquement à progresser (ce qui est très normal, et avait été prévu par ses créateurs), n'autorise pas pour autant à des dérapages déjà malheureusement constatés soumettant ladite religion à un régime différent de celui des autres : quand un magistrat européen se permet d'interpréter et de porter un jugement de valeur sur un rite religieux islamique (l'eût-il fait pour un rite chrétien ou juif ?), sans même se demander s'il ne violerait pas lui-même le principe élémentaire de tolérance qu'il est présumé garantir et ne commettrait pas un déni de justice en ne restituant pas à chacun son droit.

 

 

Le droit distingué de la loi ;

droit et loi séparés des mœurs.

L'horizon créonien de l'aliénation collective

 

Ensuite, le droit est infidèle à sa propre définition, lorsqu'il en vient lui-même à des réductions en chaîne.

Réduction de la règle de droit que reçoit la loi à la loi elle-même.

Déjà, la règle de droit refuse ce qui est établi sur une division dans la définition d'un bien, rompant son unité et conduisant à l'inégalité dans la distribution de ce dernier. C'est pourquoi, en dépit des visées du politique, une lecture juridique du processus de la loi française en cours la fait apparaître sans ambiguïté irrecevable, parce que dénaturant la règle, faussant le critère, édulcorant le canon qui tient à l'unité et à l'égalité  ; les mots juridiques : "regula", "criterion", "canon" signifient unité de mesure et proportion égale dans la mesure, comme le mot loi primitivement transposé de "nomos", "nemo": je "partage" et qui correspond lui-même à l'activité d'une "lecture"— "legere" d'où "lex" — rationnelle, ce qui ne laisse aucune place au subjectivisme politique de la volonté. C'est là ce qu'aucun parlementaire ne peut réévaluer à sa façon en rabaissant la loi à son support matériel et volontaire censé accueillir la "règle" et respectant en l'aménageant simplement l'unité des parties d'un bien qu'on ne dissocie pas et l'égalité des religions entre elles (religions publiques et non purement privées ; religions regardées comme les autres, et comme toute autre équivalente possible, — jusqu'aux religions laïcistes, professant un contenu de substitution, dont il n'échappe à personne qu'elles affirment ainsi une hégémonie sur celles, publiques, qu'elles ont imitées en prolongeant leurs structures).

Réduction de la vie extérieure et sociale de l'homme à l'unique domaine sur lequel peut avoir prise le droit (et sur lequel peut agir le politique, dont l'office est de le soutenir).

En l'occurrence, une distinction remonte à l'aube des sociétés régies par le droit : c'est la distinction habituelle entre le droit légiféré et les mœurs ; et, afin de prévoir le rapport entre les deux, la notion d'ordre public vient garantir entre droit et mœurs un accord pacifique et non conflictuel : elle permet au droit de s'assurer que les mœurs ne risquent pas précisément de chercher à envahir son domaine propre en refoulant ses exigences ; ainsi l'inégalité des mœurs de la famille, incitant au respect de la primogéniture successorale, avait pu tendre au cours du XIXe à limiter l'égalité instaurée par le Code civil entre les successeurs, relayant des attentes morales dont se sont curieusement étonnés les Portalis ou Mgr Dupanloup : parfois, en effet, les mœurs peuvent usurper elles-mêmes une compétence et heurter ce que seul peut protéger un droit, même si celui-ci doit les abandonner à leur destin quand elles cessent de s'appliquer à ce qui lui revient en propre : exemple des funérailles ou de la manière de manifester le deuil ; comp. notre art. "Sur la mort et "celui qui voulait mourir", Univ. Bordeaux Montesquieu, Politeia - 2003). Par exemple, le problème de l'excision (à la différence de celui de la circoncision que d'aucuns entendraient maintenant soulever !) ne peut être abordé en termes de respect des mœurs et affecte directement l'ordre public : il relève inconditionnellement de l'application d'une loi pénale ; la nature de ce qu'il met en jeu visant d'ailleurs, comme la lapidation au Nigeria, beaucoup plus des coutumes à réformer (et que l'Europe celtique a connues – la Gaule pré-romaine – comme l'Asie et tout le Moyen-Orient ancien), ce qu'aucune religion sérieuse ne saurait justifier.

Certes, l'on a pu rêver de sociétés sans droit, de sociétés dans lesquelles n'existeraient que des mœurs, à l'image de cette société des Nuers où fuyait Evans Pritschard, car il n'y voyait pas la moindre trace d'une institution du droit, tel que le droit de propriété.

Mais le mauvais platonisme de notre époque est plutôt en sens inverse : de vouloir étendre le droit à tout ce qu'il pourrait saisir. Le droit comme procédure de Niklaus Luhmann s'y engage d'ailleurs nettement, en professant un panjuridisme méthodique, susceptible de tout régir, y compris les conversations dans l'entreprise.

Comme dans la tragédie d'Antigone, le danger est donc plutôt dans l'expansion du droit, sortant de son lit et se répandant dans l'espace entier des faits et gestes de l'homme, et s'introduisant au plus intime, en recouvrant son mode d'être religieux ou culturel.

Comme dans le Minos ou Les Lois, l'appréhension orwélienne s'installe : le droit ira-t-il jusqu'à s'occuper de la cuisine ou de la gymnastique ?

Ce mode d'être religieux et culturel est cependant son mode d'être premier, avant qu'il n'ait un lien avec l'État, avant qu'il n'entre même en société, et avant qu'il ne se trouve en communauté et en lien d'analogie avec d'autres communautés toutes soudées à la seule communauté qui soit, celle des personnes humaines, comme réalités "universellement singulières". Une communauté d'éléments irréductibles les uns aux autres, mais en coexistence spontanée et reliés entre eux par l'attachement existentiel à leur respect réciproque, même si la distinction classique entre un "soi-même" religieux et culturel et le groupe n'est que de raison, et même si aucun mode d'existence religieux ou culturel n'échappe naturellement à sa médiation communautaire et sociale (v. notre art. sur "Communauté, communautarisme et personnalisme", Univ. Bordeaux, Politeia - 2002 ; Gênes, Filosofia Oggi - 2002).

En tout cas, la personne humaine qui s'exprime religieusement ou culturellement, ne se confond pas avec la nature humaine qui en est une représentation déjà réductrice et généricisante (comp. notre Persona), pour philosophes théoriciens, plus que pour métaphysiciens de l'altérité ontologique ; et cette personne qui désigne tout l'homme" n'est pas assimilable non plus aux abstractions de l'homme que visent en série les qualités que l'on reconnaît à l'homme personne ("auctor" et libre) de devenir un personnage ("actor" et aliéné ou agi) en appartenant successivement à quelque communauté, à la société, puis à l'État : en étant communautaire, social et étatique ou citoyen (Genossenchaftpartner). Ces personnages lui appartiennent, le définissent in medio, ils ne sont pas lui, ils ne le définissent par per essentia. A moins d'un néo-fascisme exaltant le lien par le contrat ou le faisceau, ce qui est toujours politiquement récurrent.

L'injustice se profilerait donc sous le même aspect qu'elle prend à travers la tentative de Créon d'essayer de s'immiscer dans la pratique de l'enterrement des morts : il serait d'appliquer le droit à la vie de ce que l'on nomme les mœurs, et qui englobe l'ensemble de ces éléments religieux et culturels dont la détermination relève de la liberté métaphysique et morale de l'homme en tant qu'homme, en tant que vivant ou existant sur un territoire, membre de la République, et non pas forcément en tant que citoyen, membre de l'État, ce qu'il peut parfaitement ne pas être sans paradoxe. L'État de droit révisé à la mode du citoyennisme contemporain réductionniste, par des théoriciens souvent bien improvisés, retomberait sinon dans la confusion germanique de la fin du XIXe qui explique les élans expansionnistes que l'on sait (l'on en reviendrait à la funeste assimilation du droit et de l'État).

Créon a rendu un décret qui ne heurte pas que des lois de la conscience, un ciel de la vérité non dite avant d'être traduite dans un texte. Son décret provoque les mœurs en faisant comme si elles n'existaient pas et n'assignaient pas une limite à son pouvoir législatif ; il viole donc sans conteste la distinction du droit et des mœurs. C'est pourquoi il représente en droit positif une décision inconstitutionnelle. Le renvoi à la séparation des fonctions de la loi et des mœurs ou de la coutume dite "praeter legem" suffit dès lors à résoudre la question soulevée par la résistance d'Antigone.

Créon a commis en somme ce que commet notre législateur s'il passe à l'acte, et quelle que soit ou non la reconnaissance de ce point par des instances sous inévitable influence politique, mais dont le principe doit demeurer absolu et intangible. Il s'agit de défendre les "lois de la cité", de la République, malgré ce qu'il en est fait d'absurde (v. le Phédon !), et d'empêcher du mieux qu'il est concevable, au moyen du discours critique, leur subversion par l'État désireux de les refaire à son image et risquant de s'approprier les conduites coutumières où se reflète l'humanité, dans sa radicale altérité, comme miroir de toute transcendance. C'est le premier des problèmes de la philosophie du droit, et c'est ce qu'illustrent la réaction socratique comme les invocations antigoniennes. Il y va du maintien de la chose religieuse comme chose publique et appartenant à tous, contre le débordement, contre l'empiétement du prince, typique d'une impiété ou d'une profanation, et révélateur d'un complexe dont la nature finalement luciférienne, de dé-création/re-création de l'ordre de l'être, appellerait une autre analyse.

Profaner le corps d'Oreste eût été l'enlever à la terre, l'abandonner aux corbeaux, ce qui n'a pas même été permis à Oedipe vieillissant et agonisant, et reconduit dans les forêts par les fées gardiennes des mœurs pour être précisément guidé vers son ultime séjour sous la terre, femmes symboles de la justice, comme l'homme est symbole des puissances célestes et solaires de la vérité selon l'ancienne interprétation qu'Eric Frohmm a donnée du rapport entre nomos et thémis. La vérité qui passe par le droit n'est rien sans la justice qui assure l'ajustement du droit au respect des mœurs. Mœurs féminines s'il en fut.

 

 

L'expression du fait reliée à son principe,

condition exclusive et suffisante de la tolérance

 

L'expression dans les mœurs de la religion incriminée toucherait à l'utilisation par exemple d'un signe qui y renvoie ; ostensible ou non n'y ajoutant rien, puisqu'il est de la fonction du signe de signifier, et donc de s'avérer pour être communicable, et puisque la chose s'évalue en compréhension conceptuelle de son sens et non en extension quantitative de ses modes de révélation.

Outre que cette perception est entachée a priori de partialité par le traitement séparatiste qu'elle inflige à une religion révélée sans tenir compte de ses nécessités internes plus fortes sur le point saisi que chez les deux autres (quoique le judaïsme risque une implication égale), elle feint d'ignorer les signes vestimentaires ou comportementaux d'autres religions moins contrôlables, n'étant ni révélées ni ainsi publiques.

Si le voile contredisait le droit, s'il affectait la règle de droit, ce serait parce qu'il viole l'ordre public, ce qui, de toute évidence, ne pourrait se concevoir que si le port de ce signe était accompagné d'actes de prosélytisme et surtout de déclarations contraires et d'agressions à l'égard des autres religions ou des personnes en général, individuellement ou collectivement.

Or, les moyens d'agir contre de telles attitudes qui portent atteinte à l'ordre public existent, sans qu'il y ait besoin d'en inventer de nouveaux qui, ne pouvant s'établir sur un tel fondement, amèneraient subrepticement à fausser la distinction entre le droit et les mœurs. Le despotisme par le droit commence là, comme l'ont bien vu Montesquieu et Hegel. Montesquieu rappelle que le régime despotique est celui où le législateur a l'imprudence de vouloir tout régir, y compris les mœurs, y compris sans doute le vêtement des Persans !

La laïcité que revendique le politique n'est donc respectée par le droit légiféré qu'en tant qu'il est l'instrument de la règle de droit, et qu'en tant qu'il est le promoteur des biens indivisibles qu'elle protège et qu'elle vise à distribuer de manière égale à tous, même non-citoyens. La laïcité qu'authentifie et justifie le droit est de soumettre la religion au seul contrôle de l'ordre public et non à celui de mœurs exorbitantes de son pouvoir. Car il serait contraire, au delà même de la laïcité, à la simple tolérance, de traiter l'expression d'une religion ou d'une culture selon des principes autres que les siens (comp. à propos du mariage dans le Code civil français, les virulentes critiques de Rosmini contre Portalis, en pleine contradiction avec ses références juridiques : notre art. in Droits premiers (1)).

Tant que l'expression ne compromet pas l'ordre public, le droit n'a pas par conséquent à se prononcer sans plenonexia ou sans excès injuste sur la qualité acceptable ou non d'une expression qui est nécessairement à respecter si elle est reliée aux principes de la religion ou de la culture dont elle dépend tant qu'elle n'offense pas l'ordre public, ce en quoi elle s'engagerait bien sûr si elle était assortie de propos ou conduites de type prosélytes cherchant à agir sur la conscience d'autrui (2).

Le fait vestimentaire en tant que protégé n'est pas droit ou "permission licite", mais "licence" obéissant à ses mécanismes propres et ignorant toute possibilité de contractualisation à travers un rapport de créance et de dette. Un vieux vocabulaire ("potestas" "de iure"/"licencia" "de facto"), qui s'est élaboré au cours des temps à travers deux écoles du nord et du sud de l'Europe de la Renaissance, dans les De legibus de Grotius ou de Suarez pour aboutir aux codifications modernes, et qui n'a fait que mettre en forme le savoir de toujours d'un droit qui est confronté à ses limites sans pouvoir prétendre à l'exhaustivité d'un contrôle de la vie sociale.

 

 

Effets de censure d'une religion positive

 

La réduction frappe enfin une religion plus qu'une autre aujourd'hui, ou deux religions plus qu'une troisième, car la frayeur est telle, le spectre est tel d'un retour pourtant évident de l'anti-sémitisme, et d'autant plus insupportable qu'il passe par la bouche, par les yeux, par les comportements de ceux qui avaient offerts jusqu'ici sur la scène politique le plus de garanties pour l'évacuer à jamais, bref la peur d'avoir à le constater atteint à un point tel, que l'on préfère se focaliser sur l'Islam, mais derrière lui, au coude à coude, en bonne compagnie d'infortune et de haine sociale, il y a le monde juif.

Philosophiquement, l'on peut s'expliquer la tendance à la faute, procédant toujours de ce même schéma de la réduction, de la négation du tout, pour ne regarder que la partie, et ici d'une faute qui va s'appliquer à la culture musulmane, en maniant dans discours et rapports de commissions des expressions au contenu incroyablement chargé de connotations discriminatoires, l'Éternel abîme !, ce qui va jusqu'à rappeler les plaquettes de présentation des expositions coloniales ou la prose des manuels juridiques et institutionnels adressés aux administrateurs de la France d'Outre-mer des années 20, langage d'une inouïe condescendance des protecteurs forts de leurs certitudes quel qu'ait été l'exemplarité de leur dévouement et l'ampleur remarquable de leur œuvre.

Socio-historiquement, une religion a été dominante, ce qui n'est pas contesté, comme dans les autres pays d'Europe. Et c'est ce qui a même conduit à vouloir insérer sa référence comme exclusive dans un projet avorté de constitution européenne. Mais c'est ce qui a trahi déjà une toute aussi étonnante ignorance de plusieurs siècles de collaboration de trois religions à la fois... comme le refus d'admettre qu'intellectuellement un texte juridique n'a pas à verser dans ce registre extrinsèque et ne s'est jamais embarrassé de renvois à des notions qui échappent et doivent échapper à la régulation du droit, à moins de devenir idéologiques, de servir de principes de direction herméneutique inquiétants, comme ce fut le cas dans de célèbres constitutions précisément d'amalgame entre la culture et le droit.

Fatalement, ce sont les membres ou les représentants de cette religion qui préparent le lit à ce type d'exclusion, quand laissant transparaître l'esprit de leur inspiration primitive, ils sont les premiers à jouer par leur passivité même les alliés objectifs de l'oppression qui s'exerce. Tel a été le rôle du "christianisme positif", que ce soit sous la Révolution française (quand l'on fut par exemple si ardent à faire condamner à mort, dans la journée même de leur arrestation, les prêtres non autorisés qui secouraient les malades dans les maisons en leur portant la communion ou les juifs suspects de commerce avec l'étranger) ; que ce soit tout au long du XIXe contre les foyers juifs d'Europe centrale (et l'interdiction des offices dans les synagogues françaises se prolongera longtemps en ce XIXe éclairé...), ou que ce soit sous Hitler, pour étendre le réseau des persécutions et orchestrer une shoa qui n'avait pas que des relais en France, mais de véritables sources concomitantes.

Le phénomène n'est donc pas lié à une religion, mais à la religion du Tout Autre, de l'Altérité (au sens du "buisson ardent"), de l'"inencapsulable", eût dit Gabriel Marcel, dans un concept politique, qui indique leur origine commune ; une altérité qui passe par la personne au fond de l'homme en tant qu'homme, homme qui peut l'offusquer ou la nier.

Le phénomène est donc ainsi lié au cœur de l'homme qui peut perpétrer une telle injustice en prenant l'alibi de la religion qui est la sienne, là où il se trouve, et en l'altérant d'autant mieux qu'elle est majoritaire et qu'elle bénéficie d'une aire ancestrale et massive d'établissement. D'abord il s'en désengagera intérieurement ; puis il la revendiquera politiquement et culturellement, jusqu'à en faire un instrument d'élimination et de sa souche et des autres religions. "Primauté du spirituel" publia Maritain dans des circonstances qu'il est inutile de rappeler.

Depuis le déisme naturaliste du XVIIe (sur lequel s'est bien exprimé G. Gusdorf dans sa prestigieuse série historique chez Payot ou M.A. Raschini dans ses volumes sur les Lumières chez Marzorati) un"christianisme positif" ou "politique" s'est imposé, avec sa redéfinition christique et aléthique ; d'où des judaïsmes et des islamismes eux-mêmes déclarés positifs ou politiques. Ce que n'a pas vu l'État qui ose demander un Islam "à la française", c'est qu'en rebaptisant l'Islam aux couleurs d'un christianisme positif, il permet d'autant plus aisément à cet Islam de conforter ailleurs un Islam positif de même acabit, et prétendant soumettre pareillement un christianisme par hypothèse minoritaire (situation chaldéenne ou copte). Internationale de la positivisation d'une vérité perdant son critère interne de référence et d'une même religion de la laïcité positive ou d'exclusion, et dont dernier catéchisme exhorte à un significatif "vivre ensemble", avant que ses liturgies n'entonnent l'hymne de la toute puissance du social (politiquement conforme) et que ses commissions et juridictions mitrées ne se livrent à des condamnations sentencieuses.

Le chrétien redéfinira ainsi "positivement" le christianisme selon une vérité réduite d'apparence incontestable mais qui est erreur et injustice par ce qu'elle gomme de la vérité transcendante de la divinité et de la personne irréitérable à son image. Chrétien, mais plutôt post-chrétien et nihiliste à la fois sans toujours s'en rendre compte, il substituera à la vérité chrétienne une vérité politique, positive, la vérité typique du totalitarisme d'État et de la persécution d'État : celle du christianisme à la française (v. nos Éléments d'une philosophie politique ; Justice et tolérance : L'homme coupable).

Le principe introduit pour justifier les expressions du religieux ne seront plus les principes de ce religieux lui-même, mais les principes extrinsèques tirés de sa possibilité de réussite effective au sein du groupe, ou du politique acteur et moteur de ce groupe où le religieux est reçu. Au lieu d'une communauté religieuse, qui eût relié les personnes en une divinité une et qui eût pu s'ouvrir de soi vers tout autre communauté comme semblable dans l'attachement à un tel principe d'unité, la communauté politique se referme vers une identité, jadis nationale, aujourd'hui de "réseaux" ou de caste d'intelligentsia, c'est-à-dire qu'elle s'inféode au pire des communautarismes, celui des initiés passés maître dans la manipulation des mécanismes d'un pouvoir matériel et tenant occultes et sans discussion virtuelle les fins qui les conduisent.

D'où l'attrait des autres religions pour ce modèle de "christianisme positif" ; et à leur tour elles pourraient être tentées de se soustraire au poids d'une douleur insurmontable en pactisant elles aussi avec le "contraire" : en s'accordant "énantiodromiquement" avec lui (la formule est d'Héraclite). Arendt a écrit des pages terribles à ce sujet. Aujourd'hui, certains musulmans devenant "positifs" parleront d'Islam "à la française". Ils rejoignent ces représentants du christianisme et du judaïsme dont le crédit n'est engagé qu'auprès des instances politiques qui sont d'ailleurs à l'origine de leur établissement (manipulation des lois de séparation et d'égalité de la République, comme ce fut le cas à plusieurs époques de tension et de manière patente sous Vichy).

La censure de l'Islam reflète tout de même au plan historique plus qu'une maladresse ou une paresse qui pourraient passer inaperçues. L'on lisait déjà il y a quelques années, par exemple, dans des ouvrages d'histoire sous la direction la plus académiquement recommandable, que saint Thomas d'Aquin et la pensée chrétienne ont influencé le monde arabo-musulman et notamment Averroës, ...qui vivait cependant au siècle précédent et qui a fait connaître Aristote ainsi que la philosophie grecque à la chrétienté !... Et le nom de Maïmonide était lui-même gommé au passage. Sans quatre ou cinq siècles de la culture qui, alliée à la culture hébraïque, a transmis par le foyer andalou rien de moins que la philosophie, mais aussi les mathématiques, la musique ou l'architecture, les cours d'amour et la méthode contemplative (celle dont disait Henri Lefèbvre une Europe brutale et ignare fut particulièrement jalouse en déferlant sur le Royaume de Pampelune), que serait la prétendue Europe moderne ? Qu'était d'ailleurs la première Europe des temps monastiques, du retour de l'Orient érémitique du désert de Cassien ?

Sait-on même qu'auprès des rois de France, à la cour de Versailles, l'on a porté depuis François 1er, des tenues peu occidentales et parlé l'arabe, alors que l'on était duc ou comte de Bretagne ou du Languedoc ? Aurait-on occulté des siècles de collaboration des cultures, au sein du pouvoir politique lui-même, ne serait-ce qu'avec la Sublime Porte, le Moyen-Orient et l'Asie centrale ? A-t-on attendu les vagues d'une l'immigration qui améliorerait des finances chancelantes ...du fait de la peu avouable nécessité d'abandonner la traite en Caraïbe vers le milieu XIXe ?

Se souvient-on alors, à la naissance de cette immigration prenant le relais du commerce infâme et enfin condamné, d'avoir séparé les familles au Maghreb après la conquête de l'Algérie, ce que fustigea Rosmini, auquel cela coûta, malgré son siège à l'Institut de France, d'être moins diffusé ? A-t-on effacé les dizaines de milliers de morts maghrébins ou du Grand-Atlas de nos batailles victorieuses du Second Empire (contre l'Autriche — le chiffre est effroyable à l'ossuaire de Custozza), ou plus tard des premières heures de 40 aux divisions blindées du Général Leclerc parties vers le succès final? Oublie-t-on, de même, plus d'un siècle de travaux publics d'aménagement du territoire où la main d'œuvre fut sans cesse la même et où elle continue d'abreuver des industriels peu regardants sur le statut social de leurs employés ? Et aurait-on l'air de considérer que l'homme importé pouvait et peut n'être qu'un instrument de nos utilités ? Et que sa religion, surtout, ayant enfin retrouvé des conditions de sérénité pour s'exprimer, ne serait pas "authentique" et mériterait d'être sagement endiguée ? Qu'elle ne permettrait pas même à son corps décédant sur le territoire de la République de recevoir une sépulture conforme à ses exigences ?

La constatation est bien amère, au moment où la religion la plus quantitativement partagée du pays d'accueil, le nôtre donc, fait obscurément honte sans doute à nos propres faiblesses et à nos abandons ; quand nous préférons aussi disserter sur les problèmes scientifiques et abstraits de la bio-éthique, ignorer la pauvreté et les licenciements, et rêver d'une très chrétienne référence de l'Europe en majesté, en sublimant une mystique à l'envers, faite de la confusion du temporel et du spirituel.

 

 

Humilité et culpabilité historique

 

La tolérance et la vérité consistent-elles une fois de plus (de trop) à se placer en juge supérieurs et condescendants, à commettre un empiétement et une impiété suprême : à juger à la place des intéressés ? Sera-t-on alors vraiment surpris des conséquences, et culturelles, et morales, et matérielles, ternissant gravement l'image d'un pays dans le monde ? 

Il y a des chances que la réaction de l'État perdant le sens de la république ne puisse se justifier. Mais elle s'explique donc sans difficulté, d'une manière qui permet de la transposer dans tous les pays (et dans les pays musulmans les premiers). Elle paraît ainsi s'expliquer par le caractère sociologiquement dominant d'un christianisme, dont l'évolution sur une longue période a été singulière : désacralisé et "subjectivisé" comme s'entendaient à le déplorer Bernanos et Malraux, ou inclinant soit à la décomposition empirique où l'entraînent de nouvelles superstitions, comme un misologisme croissant de refus du rôle critique de "l'intellectuel", soit à l'emphase rationaliste d'une désincarnation pour initiés, ce qui le rend vulnérable aux assauts des sectes, c'est-à-dire à sa transformation en une multitude de dissidences internes.

Le diagnostic est exagérément pessimiste. Car il est toujours possible d'invoquer la mauvaise conscience qui oblige ce christianisme à se reprendre, collectivement, et qui a ses racines probables au moment des tentatives d'une religion laïque positive, instaurant les vertueux décalogues de devoirs exclusivement tournés vers le "contrat social" (et non plus seulement une laïcité négative : de respect des autres religions) ; des tentatives qui ont échoué (dans le sang) sous la Révolution française hantée par un complexe déicide plus que régicide.

Il est possible de conjurer la fatalité en concédant les fautes commises sous de nobles prétextes et qui n'ont pas empêché les grandeurs de certaines oeuvres de la République coloniale. Des fautes que le processus de justice immanent de l'histoire impitoyable, conduit, ici comme ailleurs (en quelque Irak...), à devoir peut-être courageusement expier. Mais toute expiation requiert l'humilité de la mémoire entière, et non "pondérée" n'en déplaise à Paul Ricoeur (v. notre art. "Sur la mort...", in fine) : c'est-à-dire l'humilité d'un aveu.

C'est ce qui pourrait conduire alors sereinement à reconnaître la dérisoire gratuité de l'injustice, sous les aspects particulièrement futiles auxquels elle s'en prend aujourd'hui à travers le port d'un voile qui ne contredit par forcément la féminité ni la dignité de la femme quand il est à présumer, par tolérance, librement choisi (et qui est suffisamment contesté d'ailleurs dans sa configuration à l'intérieur même de l'Islam lui-même et dans son histoire et entre communautés sunnites et chiites, et entre pratiques plus culturelles finalement que proprement religieuses).

Le signe est attaqué comme s'il s'agissait, ce qui est déjà quasiment le reproche de Créon à sa nièce, d'aller brandir une arme contre le pouvoir de la cité.

Mais comment s'acharnerait-on plus longtemps, et comment se fourvoierait-on davantage dans ce qui est en tout cas assuré d'une résistance par déplacements ou transferts, ou, à tout le moins, d'une "ineffectivité" qu'il vaudra mieux plus tard passer sous silence ?

N'en plus parler. Sans doute. Mais il faudra expliquer au monde qu'il ne s'est agi que de l'erreur d'un moment, qu'il y a toujours eu des "papers law", un droit documentaire, démenti par ceux auxquels il était destiné, et qui surtout ne peut recevoir dignement le respect ni donc le soutien de ceux auxquels il ne s'adresse pas.

 

 

 

Bordeaux, 17 janvier 2004

 

 

 

(1) On peut être un "grand juriste" (la grandeur qualifiant toutefois plus le sens de la justice que la compétence strictement technique) et offrir, comme Portalis, un bien mauvais exemple. Entre la connaissance et l'action se glisse la liberté morale. C'est Georges Ripert, ministre du gouvernement de Vichy, rédigeant de façon minutieuse et appliquée de longs textes réglementaires sur la nécessité de rechercher les ascendances juives des fonctionnaires de l'enseignement public ; ce qui suffit à ébranler, on voudrait le croire, la crédibilité intellectuelle et éthique de titres tels que la La règle morale dans les obligations civiles ou (sans sinistre jeu de mots) : Le déclin du droit ! Une corruption privée comme il est arrivé à quelques uns de s'y engager n'entache pas une oeuvre et n'eût pas induit à la même suspicion ; mais un rôle public de témoignage et de responsabilité directe contre la vérité et bafouant la justice prend une portée sans limite.

(2) Sur plus d'une centaine et demi de situations seulement de port d'un voile semblant susciter problème à l'intérieur d'un établissement d'enseignement public en France, un seul cas (!) fut relevé où des actes de prosélytisme paraissaient avérés aux yeux de l'administration scolaire. Mais faut-il rappeler qu'opposer l'absence d'une loi ou d'une réglementation est dépourvu de sens, lorsqu'il s'agit de prévenir des actes qui portent atteinte à l'ordre public, comme c'est avéré dans l'hypothèse de conduites prosélytes ? Tout chef d'établissement possède en effet de soi le pouvoir de police de faire intervenir la force publique visant au rétablissement de l'ordre ébranlé et débouchant sur d'éventuelles poursuites pénales. Contrairement à la démarche présentée comme nécessaire par les principaux acteurs médiatisés de ces affaires, la hiérarchie administrative n'a nullement à jouer, et aucun recours rectoral n'est à envisager dans le domaine policier et judiciaire répressif en cause. De plus, tout chef d'établissement détient un pouvoir réglementaire autonome lui permettant d'édicter les règles garantissant l'ordre public, en l'occurrence la non-entrave du fonctionnement même du service public d'enseignement, et l'autorisant à convoquer tout contrevenant devant un conseil de discipline et à le sanctionner d'exclusion. Ce qui n'est guère possible, évidemment, si l'ordre public n'est pas affecté et si le problème n'est pas susceptible par sa nature de l'affecter.

Se trouver embarrassé à ce propos est bien la preuve d'une hypocrisie, d'une intolérance attristante, procédant de la confusion entre les mœurs et l'ordre public. Le voile relevant des mœurs, lesquelles échappent au droit, n'interfère avec l'ordre public que si le fait de le porter aboutit, par ce qui s'y ajoute, à compromettre un tel ordre (l'acte prosélyte lui-même : brandir un livre, se livrer à des déclarations d'intimidation des consciences, etc. ; voire le refus idéologiquement justifié de participer, dans des conditions de liberté de mouvement toujours adaptables, à une expérimentation scientifique en classe de biologie ou de physique ou à une épreuve sportive). Soutenir donc qu'il faudrait légiférer (et de toute évidence contre le droit), c'est reconnaître que la question échoit aux mœurs et non à l'ordre public, que le voile ne heurte pas par lui-même cet ordre public sous l'unique aspect duquel on peut essayer de le saisir.

Il est vrai que les établissements médiévaux que contrôlaient l'inquisition avaient déjà tenté de faire admettre l'obligation légale de manger du porc aux réfectoires, afin de détecter la présence à l'époque d'élèves juifs. Un racisme larvé qui prendra toujours les formes arrogantes d'une revendication de légalité pour cacher son forfait d'intrusion dans la vie des personnes et de remise en cause de leur culture ou de leur identité.

A la pointe de l'anti-sémitisme et d'ailleurs de la collaboration (mais il n'était même pas besoin de puiser dans l'idéologie nazie pour constater ses positions), Lucien Rebatet déplorait lui aussi dans Je suis partout ces signes qui caractérisent de l'extérieur une religion et simplement une culture ou une "race" juive, et il se complaisait à dénoncer la façon ostentatoire de déambuler sur les Champs-Élysées de ceux dont le profil sémite était accusé et dont il espérait qu'il n'auraient tout de même pas l'audace un jour de s'afficher en chapeaux... Et le même invoquait la nécessité de les marquer en retour : la république les signerait elle-même par la fameuse étoile pour se les approprier et leur empêcher l'affirmation de leur signe propre ; et Rebatet d'invoquer ce que des papes médiévaux permirent, en effet, mais dans des buts qui n'étaient pas ceux de l'humiliation mais de la protection, bien qu'il y ait eu aussi derrière ce sérieux alibi la possibilité privée de tremper dans le crime. Déjà en partie reconnaissable dans bien des discours officiels inconscients de leurs présupposés, le langage de Rebatet pourrait-il réapparaître en totalité si l'on apprenait demain que la République fichait la religion sur les cartes d'identité ? (projet envisagé, pratique qui s'est conservée sous des prétextes fiscaux en des pays qui ont conservé en Europe même le système administratif des années 34, et qui n'est pas sans susciter une certaine gêne dans l'échange des étudiants du programme "Erasmus" de nos universités...).

On sait, de même, que le port de la kipa juive est implicitement visé ; mais l'on sait aussi que l'on peut compter à cet égard sur une sorte d'intimidation malsaine qui tient à la crainte d'exhumer l'histoire et à l'attitude que l'on suppose du monde juif de vouloir éviter cet insupportable réveil et donc de ne pas même chercher un argument de défense en préférant fuir, on le comprend, une question prégnante au paroxysme de connotations douloureuses. C'est donc à nous qu'il revient de le faire en alléguant la pudeur légitime de ceux qui en ont assez subi pour que l'on y ajoute et qui ont atteint sans doute les limites de la souffrance au point que l'on ne puisse solliciter d'eux un effort d'attention, un regard lucide sur ce qui commence en apparence par toucher d'autres selon la même technique horrible qui les blessa jadis ; et, ici comme ailleurs, le mal passe des médiateurs parfois bien intentionnés ne pouvant croire à la persistance pourtant plus que présente de l'anti-sémitisme sous-jacent à ce qu'ils véhiculent malgré eux, et ne serait-ce que par un langage aux décharges explosives (v.g. : la formule "à la française" ! - formule récemment employée et que l'on retrouve par exemple tout aussi maladroitement dans la protestation adressée au gouvernement de Vichy par le futur cardinal de Lubac, pour s'indigner des mesures anti-juives de l'époque, mais demander un traitement "à la française" de la "question juive", propos reconnaissant donc une telle "question", ne contestant pas son traitement en Allemagne, en Pologne et Hongrie, et concevant que le politique s'y attache dans la négation d'ailleurs bien peu chrétienne de la singularité de la personne, un reproche ultérieurement formulé par le cardinal génois Siri à l'occasion de la théologie de l'histoire de Lubac).

 

Le caractère du problème est de toutes façons public, dans sa profonde analogie avec le voile. Le port de la kipa ne pourra bénéficier en tout cas de l'alibi d'être un signe dévalorisateur de la dignité de celui qui l'invoque. Aussi vaut-il mieux ne pas même s'y référer sachant donc que les intéressés pris de frayeur conserveront le mutisme. Ce mutisme a entouré déjà certains faits alarmants dans le service public de l'éducation nationale : tel enseignant d'origine juive n'ayant pas de charge de cours le samedi matin eût pu demander à en être déchargé dans la bonne tradition de laïcité tolérante de son institution, d'autant que ses heures groupées ne dépassaient guère deux jours et demi complets d'intervention active ; l'emploi du temps qui lui avait été attribué s'est trouvé réparti sur les autres jours de la semaine ; or, une pétition de ses collègues dénonçant, de manière plus ou moins anonyme, la mise en cause de la laïcité de l'enseignement pour avoir bénéficié d'un tel service est parvenue dans les bureaux du rectorat... C'est là la contre-épreuve d'une odieuse intolérance ayant inversé le sens de la laïcité qui est capable de régner encore dans les mentalités, ce qui est d'autant plus préoccupant qu'avant d'être un symptôme d'injustice, elle traduit non seulement une carence morale mais une défaillance des facultés intellectuelles et culturelles dans la perception même des valeurs les plus radicales qui ne sont donc plus à présumer communes.

On peut admettre que la liberté du samedi matin demeurera abandonnée à l'usage, à la coutume, c'est-à-dire aux mœurs ; mais pour le cas où elle viendrait à être diminuée, marquant l'empiétement de la loi étatique sur ce qui relève du fait religieux public et d'usage de l'enseignement, et appartient par là à la république que cette loi doit servir avant tout, l'on ne saurait imaginer tout de même que l'on prohiba ce même jour le signe de la kipa.

 

Cons. en général : Tareq Oubrou et Leila Babès, Loi d'Allah, loi des hommes ; liberté, égalité et femmes en Islam, Paris, Albin Michel, 2002, et la recension de Bérangère Ader : Archives de philosophie du droit, Paris, Dalloz, t. 47, 2003, p. 468-473.

 

 

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© THÈMES     I/2004