THÈMES

Revue de la B.P.C.

03/2010

http://www.philosophiedudroit.org

Mise ligne le 24 septembre 2010

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Naïveté de la pensée. 

Il ne suffit pas d’analyser pour comprendre (*)

 

par Jean-Marc Trigeaud

 

 

 

 

 

 

 

 

        Que valent nos raisons, nos explications, nos analyses, si leur objet nous demeure irrésistiblement étranger et donc incompréhensible ? Ne voyons-nous pas qu’il ne nous suffit guère de savoir pour admettre, d’avoir prévu pour accepter, d’être instruit pour adhérer ? Que signifie cette capacité que nous invoquons sans cesse à tout vouloir soumettre à nos schématisations a priori, et que rien d’aléatoire ou de contingent ne saurait ébranler, si elle ne réveille pas de plus essentielles facultés de l’âme, et s’il ne s’y joint pas au moins l’envie de dépasser, d’agir et de transformer une réalité que nous avons contribué à établir et qui ne se justifie pas comme telle, une réalité que son accueil raisonnable ne saurait rendre ni respectable ni digne ?

         Quittons cette démarche interprétante et docte que nous inspire l’idée d’une action utile et non nécessairement vraie et juste. Voilà qui pourrait au fond s’appeler « aimer ». L’amour ne naît-il pas de la générosité de l’esprit ? ne se dévoue-t-il pas à ce qui ne saurait servir ? et ne reconnaît-il pas humblement le divorce avéré entre la valeur et les faits, en s’engageant dans le chemin de leur recréation transfiguratrice ?

         Ce chemin dispose la conscience au-dessus de tels faits accomplis, et il lui indique la volonté morale d’opposer des choix contraires, même s’ils sont apparemment démentis, même s’ils refusent de s’en tenir à cette conformité passive qui assure le confort habituel dont s’entourent tous ceux qui « savent », qui « avaient déjà dit », qui « avaient prévu » et « prévenu ». Car il est toujours tentant de croire s’être acquitté d’une obligation d’analyse et de se réfugier dans une prétendue lucidité critique, dans une sagesse herméneutique auto-satisfaite, et de prendre ses distances par rapport à un champ de bataille où se précipiteraient assez ingénument ceux que leur fragilité réflexive expose à subir le fracas des opinions ou le démon intérieur de leur émotivité sensible.

         N’est-ce pas assez d’avoir éprouvé les bonnes consciences intellectuelles et souvent universitaires devant les désastres du monde, quand au-delà de l’attitude panglossienne dont il est pourtant admis qu’elle offense au plus profond l’humanité de l’homme, - et autant son aptitude à l’idéation universelle assumant le réel singulier que son aptitude à la compassion et son sens moral -, quand, au-delà même de cette conduite communément raillée, l’on se heurte sans cesse à un jugement de banalisation généralisateur du mal ou de l’injustice et à un détournement collectivisable des esprits abandonnant tout critère de vérité, pour lui préférer la référence endogamique de groupe ?

         Le « groupe » ? Tel est l’argument révélateur de l’abdication des droits de la pensée critique et de l’autonomie de la responsabilité personnelle ! Mais une souffrance particulièrement située doit pouvoir revendiquer son caractère purement ontologique et propre. Elle doit pouvoir échapper ainsi à l’« explication » de sa genèse, au pharisien « je vous l’avais bien dit » ou « vous ne le saviez pas ?». Et elle ne saurait se laisser enregistrer dans le répertoire qui la nivelle, qui la soumet aux canons analytiques du genre, et qui risque d’en faire une sorte de représentation bientôt considérée comme intra-mentale, onirique et relative.

        Nier cette idée, ce serait non seulement se condamner à ne rien voir par les yeux de l’esprit, à ne rien « comprendre », à ne rien donc pouvoir aimer, à défaut de reconnaître la personne humaine. Ce serait immoler celle-ci sur l’autel de la nature abstraite, en la sacrifiant aux personnages sociaux et aux profils généricisables de groupe. Mais, implicitement et presque inconsciemment, l’on a pu cependant s’avancer dans cette voie en enseignant le droit positif. Ainsi, en droit civil français, l’on a déjà dévié de façon discriminatoire le sens des mots et amalgamé sans autre forme d’examen le « je », qui désigne un singulier, et le « nous », qui désigne un pluriel. Ne distingue-t-on pas, en effet, entre « la personne » et « les choses », alors que la personne devrait se voir plus volontiers substituer « les personnes », en accord avec les derniers développements des droits de l’homme, et par respect même pour une métaphysique de la vie qui a dépassé l’idéalisme des trois siècles révolus ? Le linguiste le montre en tout cas sans peine : toute civilisation naît du tutoiement qui respecte l’identité singulière du « je » sans essayer de le percevoir à travers un faux pluriel de manière chosifiante, tandis que le « nous » qui permet les vouvoiements objectifs, demeurés souvent exceptionnels, est toujours le facteur du glissement vers aliénations et totalitarismes.

        Le manque d’amour ou de compréhension reflète l’absence de perception d’un élément  situé en-deçà même de toute explication ou analyse, de toute prévision et calcul, et de toute résignation à quelque fait établi. Cet élément métaphysique transcende l’expérience rationnelle, et il est donc accessible au discernement et à l’intuition de la pensée qui se déclare  « naïve » et proprement « native », et par là première. Et c’est un tel élément qui stimule aussitôt la pensée dans les audaces de ses refus, dans sa volonté de réformer l’ordre du monde plutôt que d’avoir à le subir et d’avoir à consentir sa propre défaite, ce à quoi conduit souvent l’esprit d’analyse. Autrement dit, c’est la suffisance de l’esprit d’analyse, c’est son orgueil que combat l’esprit de compréhension ou d’amour en son ouverture à l’immédiateté de l’existence.

        Quitte à nous répéter, dénonçons dans cette perspective l’aliénation ou « la tyrannie de la relation » ou « du groupe » comme entrave initiale à toute possibilité de réflexion sur le respect essentiel de la personne humaine ; stigmatisons cet assujettissement de l’ « amitié » déjà décrié si par La Boëtie fustigeant la « servitude volontaire », ce chantage des réseaux qui entraîne la dépendance du jugement - et que déplorait encore récemment Michel Serres. Car c’est grâce à de tels moyens que se trouve flatté un instinct dépersonnalisateur et somme toute déloyal : celui de n’invoquer aucune vérité ni valeur qui ne corresponde à un profil préétabli à travers un critère convenu, en vertu d’une allégeance supposée, par révérence à un argument latent d’autorité. Or la responsabilité que l’on cherche à fuir en la noyant ou en la dissolvant dans une artificielle unité massifiante n’est toujours qu’individuelle et elle est le plus fréquemment faite d’hypocrisie et de lâcheté. On sait ce qu’il en est, au plan juridique interne, de la responsabilité pénale des personnes morales, et, au plan juridique international, de la responsabilité des États : ce leurre de qualification qui suscite la controverse ne saurait abuser sur la responsabilité hic et nunc des personnes individuelles que ne suffira jamais à protéger une entité collective. Amitiés, réseaux, groupes, société, collectif - figures identitaires des « faisceaux » ou des « soviets » d’hier, dans la confusion originelle au sein d’un même relationnalisme de l’associationisme d’extrême droite et d’un socialisme d’extrême gauche - : autant d’alibis génériques de la singularité personnelle qui lui permettent ses tartufferies, mais que le droit se donnera au moins la possibilité de débusquer et d’identifier. Le droit sert après tout ici de leçon, et il s’offre en garant de l’autonomie personnelle qu’une pseudo-morale cultivant l’ambiguïté répugne à lui accorder.

         La philosophie universitaire, celle qu’ont fuie Descartes ou Jaspers, n’est pas la moins séduite par les itinéraires périphériques : quand Hegel opposait le concept à l’idée, c’était déjà pour discréditer ce détour non universalisant qu’encourageait l’Ecole empirique ; quand Péguy (philosophe quoiqu’on en ai dit) s’en prenait à la Sorbonne de la « grande ceinture », c’était de même pour montrer du doigt son impuissance à s’attacher à un autre objet qu’historique - comme pourrait l’être cette autre impuissance actuelle à ne retenir d’un problème d’idée sémantiquement ignoré que sa genèse structurale ou sa grammaire propositionnelle. D’où l’éternelle inclination au pédantisme, et très vite à l’agressivité due au (très freudien) ressentiment coupable d’avoir refoulé un « je ne sais quoi » irréductible dont un autre est dangereusement susceptible de s’approprier le témoignage.

        Au cœur même des sciences humaines, et particulièrement de l’approche historique, la dissociation s’est imposée, comme l’avait montré Dilthey, ce qui fascinera Habermas, entre la décomposition de l’analyse explicative qui livre les faits contingents (jusqu’à la dissection wittgensteinienne ou schlickienne) et la faculté compréhensive d’un noyau sans doute nécessaire, en tout cas réfractaire à l’analyse et qui laisse présager toutes les indéterminations de la liberté. C’est ce qui fut le thème, à la fin du XIXe, du transparent essai d’Emile Boutroux sur la nécessité, le déterminisme et les lois causales. L’emprise de l’homme sur cette donnée le prépare à la grandeur de son rôle de transformation soudaine de l’histoire en contredisant les lois de la raison et de la neutralisation généralisante comme celles de l’universalisme des savoirs philosophiques ou du consentement collectif. C’est d’ailleurs cet universalisme consensualiste que rallieront sous le nom usurpé de « christianisme » les adorateurs du « groupe » et du « lien social » dans « l’esprit en peuple » (en héritage du christianisme positif du Volksgeist des années hitlériennes que Jung comme plus tard Gusdorf a su parfaitement diagnostiquer sous ses aspects les plus malsains) ; c’est ce même universalisme qui influence les contempteurs des nouveaux pouvoirs ou des nouveaux ordres du monde qui, alors même que leur exemplarité individuelle et spirituelle est défaillante, ont le plus urgent besoin de s’attirer la complicité des « dignités d’établissement » ; et peut-être alors s’agit-il aujourd’hui de nommer les puissances d’un marché, rapidement individualisables et personnalisables toutefois, qui innocente les traders escrocs et qui vante les jeux d’argent. Voilà qui, à un autre plan en tout cas, pourrait rejoindre en France le vieux combat que raviva sous la Régence la bulle Unigenitus de Clément XI avec l’aide de la Compagnie de Jésus éprise des Lumières contre le Jansénisme et contre l’idée même d’une résistance critique, montaigniste ou pascalienne, de la singularité de conscience à toute forme d’autorité sociale ou incarnée : de ce conflit pourra naître, mais lentement et progressivement, et après de tragiques séparations, un renouvellement d’esprit métaphysique attaché à la transcendance d’une unité spirituelle de référence, et permettant de dissocier une nouvelle fois l’intelligence de la raison.

        Le fameux essai sur L’obscurcissement de l’intelligence de Sciacca s’impose dans ce prolongement. Opposant mens et ratio, à la lumière du platonisme et de l’augustinisme, ressourcé en Rosmini dont Newman fut si proche, Sciacca a lucidement rappelé cette présence illuminatrice de l’être, dans sa transcendance, à l’acte de l’esprit qui en procure l’intuition première dans « l’intériorité objective » ; et cette désubjectivisation du logos l’a conduit à marquer une ironie socratique à l’égard des jeux trop souvent infantilisants auxquels se livre la raison pragmatique livrée au « sérieux » des « affaires »…

        Mais parmi tous ceux qui aident à élaborer théoriquement la réflexion, rappelons surtout Bergson, même si Bergson n’est pas forcément ni entièrement original à cet égard et s’il est certes à relier ici à l’ensemble des auteurs qui se sont engagés dans la même voie d’une métaphysique de la vie ou de l’Erlebnis : tel Ortega y Gasset introduisant la « convivencia » et la « communidad », ou déjà Tönnies influençant Durkheim et Duguit par la « solidarité organique » et non « mécanique », répercutée dans le fait normatif de la solidarité comme source immédiate de la règle. Cet élément avec lequel sympathise ou auquel communie la vie de l’esprit dans sa spontanéité intuitive, dissout tous les paramètres rationnels ; il s’inscrit dans la durée qualitative et il défie les lois plutôt matérielles, quantitatives et répétitives de la temporalité des géomètres ou des « demi-habiles » pascaliens ; il constitue en cela même le ressort dont toute société a besoin pour être « ouverte » (argument repris de Tarde aussi bien), pour s’ouvrir aux héros ou aux saints, c’est-à-dire à ceux dont l’exceptionalité et donc la singularité, ou la liberté personnelle du choix, témoignent de l’humanité typique de l’homme. C’est sous ce biais qu’ils manifestent leur résistance de « roseau flexible » qui ne casse pas sous le poids de l’analyse, et qui affiche à son encontre la valeur à laquelle chacun est capable de se sacrifier. Et rien ne retire un tel sens à l’homme, fut-il malade, plongé dans l’agnoia passionnelle ou dans la privation apparente de son discernement.

        C’est cet ami mourant et à demi-conscient (que l’on me permette d’introduire le témoignage reçu de son fils sur le peintre Federico Bellomi) qui clama sans plus pouvoir s’arrêter « j’aime JS Bach !» jusqu’à son dernier souffle, après avoir demandé comme un enfant de qui était la musique ( …sa musique préférée) que l’on venait de lui faire écouter, et qui éleva brusquement son bras paralysé vers l’horizon infini, semblant montrer à quelle dérisoire limitation l’enlevait cette émotion soudaine… Sursaut de Montaigne au moment ultime face à ses plus proches et lui aussi comme visité par le même noûs erôn.

       Car pour comprendre, il faut donc sans doute aimer. Bernanos osait l’affirmer (dans le prolongement de sa Lettre aux Anglais) quand il dénonçait les généraux français de 40 signataires de l’armistice suivant une légalité partagée qui offensait cependant la justice. C’est ainsi qu’un entraîneur français a pu très juridiquement accepter à son tour un but dont il savait qu’il reposait sur une fraude non signalée par un arbitre alors que rien ne l’empêchait de le refuser, de résister aux autorités d’une Fédération nationale ou internationale, à l’exécutif de son pays, et de modifier le cours de l’histoire sportive en échappant d’ailleurs à un évident discrédit populaire (ce peuple qui fait les héros contre les puissants, dit si bien Bernanos à propos de la chevalerie médiévale). Quand on sait donc qu’une guerre (économique ou boursière aujourd’hui, et due à des volontés individuelles isolables que masquent des abstractions commodes) peut être arrêtée ou déclenchée en de telles conditions qui éprouvent le sens de la vérité comme le courage moral, le témoignage de l’esprit contre la raison, de la compréhension contre l’analyse cesse d’apparaître comme une naïveté ou un idéalisme de philosophe. Si l’on devait taxer de naïveté ce témoignage, une telle naïveté serait alors aussi le fait de tous ceux qui donnent généralement leur vie et qui renoncent à leur dépendance à un intérêt inavoué. Lors de la Révolution roumaine de 1989, ce sont des enfants qui sont montés dans les chars assaillis par la Securitate autour du palais du Conducator. L’Alouette d’Anouilh est également une enfant, humiliant les vieux dignitaires chargés de raisons, de bonnes raisons, comme en ont encore ces assemblées passives qui auront préféré entretenir l’équivoque sur leurs choix originaires et fleurir comme si de rien n’était ici ou là les monuments aux morts… Antigone : une autre enfant ; et tant d’autres sur les fronts de tous les conflits, y compris sur les champs d’honneur civils, telle Anne Franck.

       Mais que traduisent de tels modèles d’héroïcité si ce n’est l’accomplissement de l’acte le plus simple ou le plus ordinaire qui ne suppose aucun faux-fuyant ni détour, et que le destin paraît frapper de son sceau en le désignant comme inévitable, car d’une logique on ne peut plus élémentaire, à laquelle il est impossible de se soustraire sans un insupportable mensonge ou une sorte de bassesse d’âme ?

       Généralement, un tel acte est témoignage verbal et pure parole. Mais voici qu’il confère à ce dont il témoigne, à un passé achevé, une portée ou une coloration qui le transforme en événement historique, et qui le présente comme un symbole majeur. Contester dès lors le témoin qui se situe autant dans l’ordre de l’exceptionalité que dans celui d’une normalité réprouvée, c’est vouloir marginaliser ou réduire le symbole qu’il incarne. Ainsi a-t-on été jusqu’à s’en prendre au symbole qui lui est contraire en croyant n’avoir pas cessé de l’attaquer ; et ainsi a-t-on visé, à travers ce débordement significatif et moins avouable, un « même » sous-jacent, et donc toute vérité et toute justice. Meurtre métaphysique, et banal parricide au fond. Il faut lire l’admirable et accablant récit de Lamartine : après avoir enseveli Capet et la Monarchie dans la première fosse, le même employé funèbre de l’aveugle Convention - notre  appareil politique mandaté par le tout puissant et occultant intérêt matériel de marché - a jeté pour quelques livres dans la seconde fosse les vingt-et-un députés girondins et le corps même de la première République ensanglantée. Comme si l’histoire qui suivait pouvait en retirer une légitimité créatrice et ne pas être répétitive (ou hystérique eut dit Freud contre Hegel). L’opacité de la raison est telle, en effet, à la lumière de l’esprit, qu’elle en vient à occulter contradictoirement parfois l’être même que postule son propre mouvement comme à en refouler la conscience immédiate. Ainsi va toute intériorité qui, refusant de s’assumer « naïve », manque à l’objectivité du don reçu de l’esprit.

 

 

Canterbury, juillet 2010

 

 

(*) Art. publié in Filosofia Oggi, Genova (I), L’Arcipelago ed., XXXIV, 2011, I-II, p. 3 s.

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© THÈMES, Revue de la B.P.C., 3/2010, mise en ligne le 24 septembre 2010