Revue de la B.P.C.                                             THÈMES                                                                    III/2003

 

                                                             http://www.philosophiedudroit.org/

 

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Irak ou autres.

La philosophie des beaux prétextes

 

par Jean-Marc Trigeaud

Professeur des Universités

Dir. du Centre de philosophie du droit de l'Université Montesquieu Bordeaux IV

 

 

 

A tous mes collègues et amis américains dans l'épreuve,

au sujet d'une guerre qu'ils n'ont pas voulue

 

Au professeur Zdenek Krystufek (Univ. Colorado)

 

 

Aux sources ontologiques du mensonge

 

Les grandes consciences religieuses, philosophiques, morales, culturelles s'en émeuvent. L'injustice qui tient très simplement à la violation du droit et à un déséquilibre ou à une inégalité, les a enfin tirées d'une étrange torpeur.

Mais ne leur faudrait-il pas éviter de braquer une attention exclusive sur l'Irak, sans jugement de comparaison, et sans analyse des causes ? Non des causes empiriques des historiens ou des journalistes, ou des sociologues ou des spécialistes de science politique : mais des causes métaphysiques et éthiques.

Ne leur faudrait-il pas consentir encore un effort de lucidité ?

L'effort de se placer à l'arrière-plan de ces conflits où l'on entend complaisamment maintenir leur opposition. Car l'on espère au fond que cette opposition est "reconvertible" ; tel est le débat d'"opinions" adialectique vanté par une "démocratie" qui semble ignorer la vérité quand il s'agit des autres.

Ne faudrait-il donc pas obliger toutes ces consciences respectables et édifiantes à s'élever à des causes plus profondes, plus étendues, plus anciennes, et déjà ancrées dans une mémoire qu'il est toujours douloureux d'assumer ? Les causes d'un schéma mental, d'une logique, d'un discours qui se trouvent être, quels que soient les prétextes utilisés, l'Irak ou autres, de même essence.

 

Alors, l'on comprendra mieux, en cas de résistance à leurs oeuvres, comment ont été mis au point de dérisoires techniques d'amalgames, de faux-témoignages, de falsifications éhontées d'écritures, de documents, de photos, de noms, si visibles, comme en un jeu vidéo, qu'ils provoquent peut-être l'hilarité de jeunes étudiants incrédules mais aussi la consternation stupéfaite de leurs professeurs plus âgés.

Comme si, pour reprendre le propos de Kafka : "le mensonge s'érigeait en ordre du monde" ! "Jamais je n'ai vu aussi nettement la puissance du mensonge qu'en ces temps horribles", écrit incisivement Elisabeth Kessler, ironisant du coup sur le "choc des cultures", ce mythe, néo-raciste dans le fond, dont on commence à comprendre les enjeux tactiques.

 

 

Théories de la justice alliées d'une imposture

 

A tout le moins, c'est le philosophe du droit qui devra ici débusquer des théories de la justice qui sont sans doute premières responsables de telles catastrophes, qui en ont installé le cadre ou le décor mental et culturel qui en permet la possibilité.

Ces théories passent par tous les avatars d'un universalisme abstrait, par toutes les hypostases d'un positivisme idéaliste, jusqu'à la conception d'un modèle ultra-libéral de marché suivant le processus dit de "mondialisation".

Théories de la justice dont la notion idéaliste inspiratrice est, depuis le XIXe, la relation, dont l'expression est l'acte de la pensée unissant, consensualisant les contraires (actualisme et philosophie gentilienne de l'économie, déjà, des années 30) ; leur instrument est le contrat, aux lieu et place des institutions ou très significativement de la loi (v. notre critique, visant certaines politiques économiques et sociales promouvant le "contrat", au début de Droits premiers) ; leur domaine est une société civile empirique, individualisée, privée de communautés vivantes, et conçue en termes de marché ; leur leitmotiv est de décrier la fonction publique en la déconnectant de la chose publique et en en faisant une catégorie sociale reliée à l'Etat ; leur référence est, dans la haine de l'altérité, comme dans celle des identités culturelles, l'abstraction de l'homme, et non l'homme, personne singulière et irréductible, existentiellement ; leurs produits, engendrant de nouvelles formes d'aliénation, sont le "citoyennisme", le "partenarianisme", les "faisceaux" d'intérêts, l'écrasement du plus faible...

Aucun concept, du reste, n'est à absolutiser dans un sens unique. Il est possible de le délivrer de ses connotations contingentes et d'en faire un usage réordonné à ce qu'il paraît nier. Il en va ainsi de "l'universel" ou, en son versant empirique et matériel, du "mondial", en lui conférant une portée qui privilégie les termes sur la relation, et qui empêche de pouvoir préjuger d'une idéologie réductrice plus que d'authentique réflexion ouverte à l'altérité de l'être.

 

 

Devoir d'engagement du philosophe du droit

 

A la faveur de circonstances qui ne paraissent troubler les atmosphères intellectuelles et universitaires repliées dans leur tour d'ivoire, et que le sujet de la guerre trop trivial épouvante, ne peut-on s'adresser à ce philosophe du droit, d'Europe en Amérique, d'Occident en Orient, pour le tirer d'une léthargie coupable ou d'une indifférence après tout scandaleuse ?

De qui attend-on des lumières si ce n'est de lui ? Pourquoi de tels silences, de tels propos de surface, tandis qu'il s'alarmait hier d'événements mineurs par rapport à ceux-ci ou de graves événements certes, mais commodes à interpréter de loin (le 11 septembre), sans guère manifester de compassion aux victimes en tant que personnes, comme les spectateurs des naufragés décrits par Lucrèce ont éprouvé une sorte de satisfaction morbide à regarder impuissants le bateau couler de la rive où ils étaient.

Le devoir premier de sa charge n'est-il pas d'engagement de la pensée en lui opposant une nécessité d'analyse critique et de confrontation au contraire de l'expérience et de l'histoire ? Devoir de remise en cause immédiat des concepts qui ont visiblement entraîné le pire, tel que celui, chargé d'abominations, de "choc des cultures" ?

Il est vrai qu'il existe une tendance entretenue par l'empirisme positiviste qui conduit le philosophe du droit à se détourner de tout devoir-être et de toute valeur, comme s'il s'agissait d'une donnée extra-scientifique. Sa science refuse d'assumer ce domaine, comme si le droit était à décrire alors qu'il implique une cause ou un présupposé qui consiste en un jugement normatif. Mais la philosophie elle-même est atteinte par le même mal, qui la met en conflit avec pratiquement toutes les grandes philosophies de l'histoire de Platon à Bergson, Merleau-Ponty ou Sciacca, lesquelles ne s'entendent dans leur accomplissement que comme philosophie de la justice et de l'engagement dans un jugement de valeur. Le refus du jugement de valeur n'est donc pas que le test d'une forme de faiblesse psychologique et morale de tempérament d'évasion où l'on fuit la réalité humaine faite d'évaluations permanentes (v. l'ortéguianisme jusqu'à Recasens-Siches) en prenant en otage une science et en s'y réfugiant, il trahit nettement le reniement de cette science si son objet est devoir-être autant qu'être et non fait.

 

 

Détournement de la démocratie par le "contrat"

 

Le politique conforte il est vrai dans l'idée que le bruit de la rue insulte la démocratie, que la démocratie se situe, non pas dans le peuple fondement d'un pouvoir, mais dans ces "contrats" que l'on passe entre égaux d'une même nomenclature, ces contrats à la transversale, nouveau droit divin de la déification de l'homme initié, à la transversale. Chacun aura à s'expliquer ensuite de son programme en vue d'adaptations aux lieux et aux mœurs à dompter.

Comprenez que la démocratie consiste à informer de ce qui a été décidé pour le bien de celui que l'on est censé représenter, mais qui n'a jamais été directement consulté, et qui sera suspect de ne pas être un démocrate s'il ose poser une question, non sur les réponses qu'on lui offre de retenir, mais plutôt sur l'opportunité du sens de la question dont ces réponses se faisaient l'écho en anticipant sur elles...

Perspective éternelle du despotisme "éclairé", de l'épanchement de l'abstraction dans le réel, dans une matière humaine que l'on fait profession de mépriser.

 

 

Une solution à quel "problème" ?

 

Une première contradiction montre dans quel clair-obscur de mauvaise foi l'on risquerait de s'engager.

"La guerre est la plus mauvaise des solutions", a-t-on entendu dire par les mieux intentionnés. "Elle est la pire", a-t-on parfois ajouté avec plus d'audace.

Oui, mais elle est présentée comme une possibilité !

Propos explicables chez des politiques ou chez des diplomates, même religieux, soumis aux chantages que l'on sait et usant de nécessaires compromis de langage.

Mais propos tout simplement inacceptables lorsqu'ils émanent d'une intelligence critique et libre. Car ils laisseraient supposer qu'il existe un problème, qu'il a existé ou qu'il eût pu exister. Or, précisément, le problème est, jusqu'à preuve du contraire, pure invention, ses données sont largement contrefaites ; et, s'il en est ainsi, c'est pour soustraire l'attention à ce qui poserait justement problème chez les dénonciateurs du problème en cause, ou de ce qui pourrait être peu avouable dans leurs mobiles plus ou moins secrets.

Tout dépend il est vrai de la nature du problème. Mais quelle que soit sa nature, l'on sait bien, en droit, comment il est possible fabriquer des preuves, des présomptions, des indices, surtout selon un mode d'établissement solitaire et sans contestation. Testis unus, testis nullus, énonce le vieil adage de procédure. Le premier arrivé sur le terrain avec ses chars pourra faire les montages hollywoodiens appropriés ; c'est sans doute pourquoi beaucoup ont eu le mauvais esprit de soutenir qu'une démarche pluraliste et conforme au droit était nécessaire ; le danger subsiste toujours cependant d'une complicité entre acteurs impliqués dans les mêmes intérêts (pays alliés à la cause, parce qu'alliés à la même société financière).

La nature du problème aurait pu être humanitaire, liée à un régime dont nul ne doute qu'il soit criticable (mais qui a eu au moins la vertu d'exclure l'extrémisme religieux) ; or l'intervention humanitaire acceptée et promise à l'efficacité immédiate fut curieusement refusée par l'Amérique (v. nos art. précéd.).

Quant à un problème politique, de démocratie, il est par essence contraire au droit international, tant qu'il n'y a pas eu de rebellions sanglantes dans un pays, et contraire au respect du droit des peuples à se déterminer eux-mêmes ; les pays avoisinants, du reste, présentent certains "déficits démocratiques" connus tout aussi graves et manifestent des tendances à la militarisation et à la "policiarisation" de leurs structures administratives (avec pratiques de tortures recensées par Amnesty international et par l'ACAT), même si cela peut naturellement s'expliquer par la protection de leurs populations contre des agressions ou des attentats (il est en effet facile de les accabler de loin).

 

 

Hégémonisme et terreur

 

Mais les plus grands accusateurs du moment présentent-ils une autre image que celle des "dictateurs" à la romaine, qui se sont fait confier tous pouvoirs pour organiser la guerre et qui tiennent leurs discours devant les troupes plus que devant les assemblées d'élus ? L'opinion américaine a-t-elle jamais agréé ses dictateurs ? Les a-t-elle élus ou ont-ils du aller chercher les interprétations d'un théoricien du droit, inféodé au bon mouvement, et président d'une Cour suprême, pour les trahir ? Cette opinion est-elle totalement libre d'exprimer un avis contraire ?

Quelle est cette démocratie qui présente (comme en un autre pays européen) sa "légalité constitutive et constitutionnelle" comme la mettant à l'abri d'une critique qui serait aussitôt interprétée comme une "critique de la démocratie" (sic) ?

Quelle est-elle quand elle sollicite la justice en ne la reliant qu'à elle-même, une justice "américaine" (sic), et en qualifiant de "terroristes" et de complices de ce terrorisme, ceux qui invoqueraient des références universalisables ?

Quel est enfin cet appareil d'Etat qui (comme à nouveau en un autre pays d'Europe) permet l'ascension de chefs d'entreprises privées au rang de responsables politiques, dans la confusion de leur "chose propre" avec la "chose commune", appartenant à tous sur un même sol (et non aux seuls citoyens), cette chose commune et morale que l'Etat est censé servir pour être un Etat de droit, respectueux de la "république" ?

Cette "démocratie" peu exemplaire, projetée à l'extérieur pour tuer l'altérité, c'est-à-dire l'universalité de l'homme,  pourrait demain, aidée par des théories de la justice discriminatoires et à l'œuvre dans des discours officiels depuis des années, être à l'origine d'une vraie terreur (comp. le discours délirant d'hégémonisme d'un ancien président américain saluant le nouveau millénaire).

 

        

        Désarmer les uns plus que les autres

 

Le problème peut être en dernier lieu celui du désarmement. Il est la concession accordée par un ONU peu convaincu à l'époque comme en témoigne les débats en son sein, mais sous chantage, qui décida même d'un discutable embargo pour tenter de reprendre le contrôle de l'hystérie belliciste des années 90.

Et quand bien même trouverait-on des armes, leur destruction ponctuelle résout aisément le problème (même si l'on en laisse de plus dangereuses chez certains voisins dont l'un d'eux s'est refusé à répondre à 38 résolutions du conseil de sécurité le concernant !).

S'est-on de toutes manières demandé pourquoi désarmer les uns plus que les autres ?

Et si les accusateurs étaient à nouveau plus dangereux que ceux qu'ils veulent désarmer ? Eux qui les ont armés hier contre d'autres aujourd'hui redevenus amis de transition, eux dont personne ne doute (et pourquoi donc moralement ?, et pourquoi donc "démocratiquement" ?) qu'ils aient la "légitimité" de posséder les armes les plus dangereuses du monde ?

Un jour viendra également qui est peut-être inscrit dans les lois de l'histoire, où l'aventure engagée paraîtra horriblement monstrueuse, et où le progrès de la conscience morale que nous appelons de nos vœux permettra d'assigner devant une commission de désarmement les puissances armées qui réclament la guerre en les plaçant à un degré égal à celle qu'elle veulent abattre.

Mais, en attendant, le comble de l'abjection morale pourrait être de vouloir pousser un pays que l'on va "attaquer" à un désarmement dérisoire, touchant un matériel parcimonieux et épuisé (quelques missiles), de manière à ne plus concevoir la guerre que comme l'acte technique d'exécution de femmes et de vieillards pourvus de fusils mitrailleurs. Certes, cela pourrait être "propre", à en croire les meneurs de guerre (dont les affaires florissent à la Lockheed Martin Cie) si l'on employait mieux que des armes micro-nucléaires, des dérivés de moyens chimiques. A cette provocation qui plonge dans des bas-fonds immondes ont adhéré pourtant sans sourciller des dirigeants européens. Ce qui donne à souhaiter que le chef irakien ait eu la prudence de conserver quelques projectiles sauvant son peuple du déshonneur d'une guerre en forme d'extermination collective. Mais comment avoir pris le risque d'exposer une fois de plus Israël et de favoriser demain un renouveau terroriste amplement prévisible et généralisé ? Quand les choses sembleront redevenues calmes, au sein d'une nouvelle monarchie pétrolière au pavillon théocratique, à la complaisance des nouveaux patrons des puits, qui tiendront là une victoire bien précaire, les activités terroristes d'extrémistes redoubleront côté israélien et elles se retourneront en chaîne contre les populations chrétiennes demeurées sur le sol de tous les pays voisins jusqu'au Maghreb.

Il est une mémoire atavique qui agit peut-être à retardement par rapport à la conscience culturelle d'un début de nouveau millénaire, celle qui hante les uns, avec le meurtre de nombreuses tribus, des Natchtez, des Creeks et des Cherokees au XIX e, et les autres, avec celle de plusieurs millions de Taïnos et de Mayas au XVI e. Voudrait-on qu'une "Nouvelle Amérique" poussée par les mêmes partenaires fut autant porteuse "de sang et de fureur" que le fut une "Nouvelle Europe" quand elle inventa la vieille Amérique ? Il faut encore en passer par des remises en cause et des dépassements, par un sens critique de l'Autre et par des contradictions à accepter humblement, pour atteindre, patiemment, à "la civilisation". C'est ce qu'enseignent déjà quelque huit mille ans d'histoire mésopotamienne qui ne s'improvisent pas ; même si le régime actuel irakien, à la suite d'événements tourmentés de mandats français et anglo-saxons traditionnellement rivaux entre l'Oronte et l'Euphrate, n'en offre guère une apparence modèle.

 

 

Immoralité d'un éventuel recours à la force

 

L'idée par conséquent d'admettre la guerre comme une possibilité, même éloignée, constitue (ainsi que le rappelle journellement le pape Jean-Paul II, en renvoyant d'ailleurs l'opinion des représentants de toutes les religions) un grave contre-sens, et à nos yeux une faute morale extrême, parce que préméditée et récusant a priori tout esprit de vérité.

D'abord, le droit international ne prévoit nullement la guerre, et aucune résolution onusienne même conditionnée par les maître-chanteurs n'est parvenue à l'envisager.

Ensuite, à défaut d'un problème dont il faudrait contradictoirement prouver le fondement ici plutôt qu'ailleurs, la guerre trahit une lâcheté face à la menace belliciste au moment où il conviendrait plutôt de convenir de sanctions contre ceux qui ont fomenté ces menaces, qui ont déstabilisé l'opinion, suscité des divisions en Europe, ébranlé l'impartialité des commissions dont ils étaient membres, bafoué leur organisation disciplinaire, et inspiré pour finir des sentiments bien écœurants de racisme néo-colonial.

 

 

Opérations de substitution

 

Mais pour faire admettre cette pénible démarche de recherche des causes, le mieux serait d'oublier les situations, puis les acteurs et les lieux et de leur en substituer d'autres.

Bagdad ? Mais pourquoi omettre Caracas ou Abidjan, comme hier Managua ? Et pourquoi pas Paris ? et pourquoi pas Washington ? Si demain le mouvement s'inversait, comme la sagesse hellénique nous l'a appris, et comme nous savons que peuvent se nouer les tragiques forces du destin, quand la force des moyens matériels et la puissance de l'argent ou des armées est impuissante à enrayer le moteur d'un retournement des causes morales et la mécanique d'une auto-destruction.

Et si le danger le pire pour les USA ou leurs maître-chanteurs français ou autres d'aujourd'hui venait de l'intérieur et d'une subversion des causes ? Alain, Aron ne l'ont-ils pas prévu ?... Mais souvenons-nous de Hobbes, jeune traducteur de Thucydide, épouvanté de récits de campagnes du Péloponnèse curieusement reproductibles.

Certes, il y a des homologies qui empêchent de sortir d'une sorte de généralisation où l'on retrouve singulièrement les mêmes profils, liant les mêmes types d'actions et les mêmes types de destinataires, selon les mêmes profils politiques. Chacun comprend de quoi il s'agit...

Prenons la Côte d'Ivoire ou le Vénézuela, et imaginons-les à la place de l'Irak : mêmes coordonnées et mêmes scénarios. Mêmes prétextes déclarés ou occultes (même langues utilisées par les frondeurs issus de masters en sciences de gestion, dans l'incapacité à maîtriser la langue de leur pays ; mêmes résistances de l'autre côté aux cours de matières premières fixés ailleurs ; et mêmes répartitions jugées suspectes des richesses et bloquant les profits des préempteurs patentés d'un système de contrôle avalisé par des institutions gangrénées). Remontons au Panama d'hier ou au Liberia : le cadre est à l'identique, les circonstances de pillages sans scrupules provoquant des réactions violentes sont semblables, réactions qui n'ont guère eu le choix de la forme d'alors : celle des stratégies et des armes venues de régions diabolisées qui pouvaient alors se targuer de l'avantage de susciter la crainte.

C'est un devoir de conscience de comparer dans le temps et dans l'espace. Le test de l'intelligence et du cœur est là. Beaucoup se donnent de bonnes raisons, parfois même religieuses et donc plus odieuses encore, pour justifier de s'en tenir à un égoïsme perceptif qui se borne à ce qu'il est strictement utile ou plutôt commode de dénoncer.

D'ailleurs, les mêmes qui signent "La Lettre d'Amérique" (v. in fine) invoqueront un Pape pour organiser des cénacles de réflexion sur des sujets innocents, économiques et même moraux. Il vaut mieux, en effet. L'on se souvient de ces catholiques généreux qui sont passés maîtres dans l'art de protéger la vie pré-natale, pour pays munis d'appareils coûteux en maternités de luxe, et qui dans le même temps ont osé chercher à justifier... la peine de mort, voire la pratique des licenciements économiques (confondant la liberté personnelle ordonnée à la vérité de chaque personne des encycliques et la liberté naturelle ordonnée à une abstraction utilitaire), les mêmes qui se sont aventurés à des citations tronquées de s. Thomas d'Aquin amalgamé par syncrétisme mondain avec les pragmatiques libéraux.

 

 

Bonnes lectures sous hypnose

 

Mais, au-delà de toute généralisation, une tentative d'universalisation permet de prendre le chemin qui ouvre à la vérité. Remplaçons un gouvernement américain, par la rédaction d'une télévision française : ces derniers éléments ne sont pourtant ni américains, ni inféodés aux mêmes lobbies ; tout les sépare culturellement ; mais ce qui les unit est ailleurs, dans les causes morales, qu'elles soient conscientes ou inconscientes, dans la passivité consentante ou la simple docilité hypnotique et fanatisée à leur action commune.

Les mêmes livres sous la main... En citera-t-on qui ont savamment instruit sur la manière pour les "pays civilisés" (sic) de partager les richesses et de suivre une condescendante "égalité des chances" ? Au fond, on le sait bien, les cabinets de publicité qui "font" des politiques comme l'on "fait" un produit labellisé, ou les écoles de journalisme qui préparent des présentateurs de presse, ont les mêmes sources et les mêmes bonnes lectures, généralement chez d'habiles théoriciens, peu scientifiques et peu culturels, peu regardant sur les conséquences de leur doctrine. Une doctrine édifiée pour répondre aux intérêts du groupe qui l'emportera, une doctrine qui fait sienne les thèses d'un "réceptionnisme" de la Real propagand de jadis.

Mais, à travers ces doctrinaires de magazines, l'on peut remonter à ce qui pourrait avoir tout de même la qualité d'"oeuvres" de l'esprit, et à la respectabilité qui s'y attache. Il reste que ces oeuvres de "théorie de la justice" et de "l'équité" ont succombé elles-mêmes à certains excès, à certaines tendances à la simplification dualiste, à l'interprétation unilatérale et moniste du monde, et à un moralisme sélectif, à un réductionnisme abusif concernant avant tout la personne humaine. Et c'est ce qui les a disposées au néo-généricisme critiqué. Elles apparaissent bien telles, au-delà des intentions de leurs auteurs : elles sont les références globales du mouvement incriminé, sa cause métaphysique profonde.

L'on ne s'y est d'ailleurs pas trompé quand on a essayé du moins de promouvoir ici ou là leur étude universitaire, pour satisfaire il est vrai à l'opportunisme des concours de recrutement d'Etat, plus qu'à des exigences scientifiques en la matière indigentes que l'université n'a plus les moyens de revendiquer face aux besoins de "postes", alors que le déclin de ces oeuvres théoriques de circonstances, n'assumant aucun jugement moral, et introduisant des discriminations latentes sans justification, indiquait déjà suffisamment le genre peu réellement philosophique auquel elles se rattachaient (v. notre texte de remise en cause sur la partialité des choix bibliographiques dénaturés de la philosophie du droit contemporaine dans notre Métaphysique et éthique..., 1995, chap. 21). X sera probablement un inconnu demain ; mais c'est son approche théorique qui émerge à travers l'administration américaine dominante (et à la transversale des partis), une administration parfois naïvement instrumentalisée, et même utilisée par hypnose idéologique dans certains de ses mobiles contre elle-même, contre ses visées sincères ; c'est bien X que l'on voit surgir en tous ses arguments pré-établis, répétés plus ou moins consciemment comme en une madrasa pakistanaise par des staffs rédactionnels de presse française et par des revues pour salles d'attente de praticiens.

 

 

Avilissement de la contradiction

 

Mais le pire peut être d'être parvenu à dissoudre la contradiction en pays de prétendue démocratie, qui, comme l'avait prophétisé Marcuse, substituera le consensus récupérateur à la dialectique de l'opposé. La contradiction donc se trouve neutralisée, abolie, pour ne pas dire avilie. Elle est un dédoublement du Même.

Ce sont les "intellectuels" dont l'idéologie est diffuse dans les discours d'un président des USA, ainsi "agi" plus qu'"auteur" de ses actions, ce sont eux qui ont le plus souvent voulu monopoliser, organiser, planifier les manifestations de toutes natures contre la guerre en Irak (et en France aussi bien) ; et cela d'autant mieux qu'ils rendent le service objectif d'assurer une domination matérielle pour censurer d'authentiques intellectuels dont ils usurpent la place. L'opposition à la guerre, comme témoignage d'un jugement métaphysique et éthique de l'homme en tant que personne, et esprit libre, sans autre vérité que celle de la personne au-delà de toute appartenance et de toute "doctrine", cette opposition seule universalisable et vraie, est ainsi avilie. Et ce pourrait être là l'extrême du mal.

C'est en somme ce que Péguy, dans ses Carnets, disait de l'argent du capitalisme triomphant ou des morts des premières tranchées couvertes d'obus. On peut mal faire, mais avilir le mal en le glissant subrepticement dans la prétendue opposition qu'il suscite est pire que le mal.

Voilà en quoi certaines réactions à la guerre d'Irak, reprenant l'en-tête de la "démocratie" et de la "liberté", entonnant l'hymne discriminatoire de dirigeants infantiles et irresponsables, "agis" sans être véritablement "auteurs" de leurs paroles et de leurs actions, et qui pourraient devenir à la limite sympathiques mais dans une scène de lutte anti-gangs, voilà pourquoi ces réactions aux accents de division lockiens, fichtéens, léniniens, schmittiens ou rawlsiens, apparaissent révoltants — pour ne donner que de pudiques références et éviter de les emprunter à de plus sulfureux écrits que ces maîtres incontestés ont engendrés, et que peu oseraient regarder derrière leurs nobles écritures, pourtant souvent partiales et sectaires, ou animées souvent d'un sentiment d'exclusion à l'égard de la "différence" ou des "autres" : "nous autres pays civilisés" (sic), "nous autres pays libres" (sic). On se souvient de Locke : proclamons la liberté, mais, se ravisant,... la liberté pour ceux-ci, mais non pour ceux-là ! Les Constituants révolutionnaires français, eux-mêmes horrifiés, ce qui est tout dire, n'en retiendront en 91 que le meilleur, en compensant leur ouverture par la xénophobie.

Il reste que les entreprises de production industrielles engagées dans le domaine de la chimie pharmaceutique et militaire, montrent que le reproche des armes de destruction massive n'est pas innocent. Certaines allégations du Réseau Voltaire, indépendamment des conclusions qu'il en tire, sont malheureusement vérifiables sur les journaux financiers. La Lockeed Martin, société américaine cotée à Wall Street, produit sans complexe et sans contrôle international des armes de cette nature ! Mais la question du désarmement des USA ne saurait naturellement se poser sans susciter l'indignation, malgré un principe de distinction assez singulier entre ceux qui auraient une légitimité à posséder des armes, et les autres, et malgré le chiffre impressionnant des victimes oubliées du XXe s, de Dresde à Hiroshima, de la Somalie au Panama. D'autant que les maîtres d'ouvrage de la campagne de guerre, les dirigeants actuels de l'administration d'Etat américaine, se trouvent être en même temps en partie... les maîtres d'œuvre qui officient au sein de ladite société, société qui a été le fournisseur de l'OTAN, comme jadis, croit-on deviner, du gouvernement irakien, au moment où on l'incitait au massacre des Iraniens et des Kurdes, société qui a semble-t-il, enfin, trouvé de nouveaux actionnaires à l'Est de l'Europe... Il a bien fallu alors "vendre la guerre" pour assurer une exploitation profitable d'un capital trop longtemps en attente d'être utilisé.

 

 

Des causes, de leur nature culturelle, de leur omission hypocrite

 

Soyons clairs. Il est heureux que des voix "philosophiques" se soient élevées (en France notamment) contre la guerre ; c'est tout leur honneur, même si elles n'en sont pas à une incohérence près. Mais l'on ne saurait oublier que ce sont les mêmes qui ont professé une "théorie de la justice", une "éthique de la responsabilité" anti-métaphysicienne et anti-personnaliste, qui est la vraie cause métaphysique et éthique de cette guerre. Inutile de tenter ainsi de fausser la contradiction, en monopolisant d'ailleurs le débat, et de s'en prendre aux boucs-émissaires : à des dirigeants américains faisant figure de dogmatiques et que l'on a complaisamment réveillés à leurs instincts et flattés dans leurs compromissions, pour les décrier aussitôt après. Il est certes aisé d'invoquer la culture contre l'inculture. Mais c'est plutôt une certaine culture qui est responsable de cette barbarie. S'il y a un choc des cultures, il est bien entre théories de la justice et métaphysiques de la justice.

Il est dès lors des plus hypocrites de sembler déplorer ces perspectives d'affrontements en Irak tout en les encourageant, en paraissant se rallier à des justifications communes et entendues, comme le fait un Premier ministre britannique en présence de dignitaires anglicans et catholiques. La question ne tient nullement aux conséquences des guerres, dont chacun connaît la négativité, ni aux risques démesurés de leur amplification, comme s'il était évident que la cause était établie. La question est encore moins de s'interroger sur un accord entièrement artificiel avec les conditions dogmatiques ou canoniques d'un traitement "humain" et respectueux de l'adversaire, ou, pire, avec des théories de la riposte ajustée puisées dans s. Augustin, s. Thomas ou le Catéchisme de l'Eglise romaine. La question n'est pas de conformité seconde à des modalités, elle tient à la vérité des principes ou des causes justifiantes, au regard d'une conscience métaphysique et théologique libre d'assujetissements formels et dont les seules références devraient être alors la pensée tout court ou en ce sens l'esprit des Evangiles. Mais Stevenson ou déjà Mary Schelley ont décrit sur le dédoublement criminel, sur arrière-plan de théologie de la faute (comp. notre Homme coupable, in initio) ; ils ont bien montré ce qui fait que l'assassin, en prenant le visage de l'ange et en accumulant les alibis, fait admettre qu'il est le justicier et attire rhétoriquement l'attention de la foule, comme dans le Jules César de Shakespeare, sur certains aspects de la situation qui détournent de l'essentiel et qui refoulent des éléments plus honteux impliquant sa participation active : il a ainsi éludé un racisme foncier, une volonté de domination, une manipulation des "preuves", et d'indécentes compromissions dans la production d'armes chimiques.

 

 

Culpabilités sublimées

 

Quels pays revendiqueraient donc, en effet, l'exemplarité ?

Le philosophe comme le religieux, celui qui a lu Platon ou les Evangiles, ou la Thora, ou le Coran, ou les Upanishad ou les grands mythes précolombiens ou dogons, sait que le "pays" dont il est question est la Cité d'en haut qui unifie et appelle tous les hommes à la conversion à sa réalité ; qu'elle n'est pas la Cité d'en bas, et donc une cité parmi les cités, un "lieu" donné (comp. sur les deux cités, notre Persona..., 1990, et sur la notion de "terre intérieure", notre Métaphys. et éth.).

C'est ce qui n'autorise précisément à percevoir ce pays que par en haut et donc en rapport avec tout autre ailleurs, dans l'universel et non dans le générique, dans la paix de l'être commun et non dans la guerre d'un être procuré aux uns et dont virtuellement les autres sont écartés. D'où la monstruosité en l'occurrence de l'affirmation, facteur de division et non d'unité, anti-philosophique par définition. C'est bien elle pourtant qui ouvre la Theory of Justice et qui servit de référence à la première guerre du Golfe persique en 1990.

Le pays descend de l'un métaphysique dans le multiple où sévit la division et la guerre. Il se confond avec "certains" pays, et déjà, par cet unique mot, que reprennent à l'envi des chaînes de télévisions européennes comme s'il n'avait pas déjà été le signal de ralliement des artisans de tous les génocides, ce seul mot est porteur de l'erreur et du mal qui se trouvent ainsi consommés. Des pays sont "plus" et donc d'autres "moins". Des pays qui pourraient ne pas être tout à fait à l'abri de ce qu'ils critiquent hors de chez eux : l'apartheid, les ghettos, la censure de la pensée critique, la répression des libertés, les incarcérations sans preuves, des exécutions sans défense, les licenciements discrétionnaires, les élections carnavalesques et manipulées, liées au culte de la personnalité et aux pouvoirs de l'argent et des medias, et aux revenus moins avouables de divers trafics de la prostitution, de la drogue, ou du mercenariat sportif ; la négation du droit d'auto-détermination des peuples, voire la négation de l'histoire, de la mémoire, des cultures : la négation de la personne humaine — cette négation procédant, comme l'enseigne l'ontologue, de la limitation d'être (un peu de mémoire, mais pas trop...), de la privation (pour la partie) du tout.

Il ne s'agit certes pas de nier des exactions, des crimes dans les lieux auxquels on s'attaque et qui effectivement peuvent consterner les observateurs les plus indulgents, quoique les comparaisons avec finalement bien d'autres pays, prompts à donner des conseils, conduise à la relativité. Mais il se pourrait donc bien que l'on ne soit pas soi-même investi, au nom de la vérité, et du pouvoir de refuser à autrui la capacité d'avoir une interprétation différente de cette vérité, et du pouvoir de ne pas soumettre les siens au même critère que l'on impose extérieurement aux autres. "La paille et la poutre" !

Et il pourrait s'agir de faire les comptes : qui remboursera la Côte d'Ivoire et la France de la ruine orchestrée des cours du cacao ? Qui compensera auprès du peuple irakien les 1 million et demi de morts de l'embargo prolongé obtenu d'un ONU affaibli et sous menace de l'Amérique ? Qui contrebalancera auprès des Equatoriens et Colombiens le pillage de leur sous-sol pétrolier ou auprès des peuples d'Afrique équatoriale et centrale le pillage de leur sous-sol minier durant les périodes de certains génocides orchestrés ?

 

 

L'anti-altérité tout simplement

 

Ce n'est donc pas en tout cas une question géo-politique, ni de groupe comme les historiens, les sociologues, les sciences-po aiment à les établir : ce n'est pas une question factuelle, ni donc générique, suspectant des groupes humains plus ou moins occultes comme les bandes dessinées les inventent et comme les esprits d'avant-guerre voulaient les scruter par relent d'empirisme et d'historicisme ; la question est métaphysique, elle marque des transversales au cœur de la pensée, de ce qui fait universellement l'homme : l'homme de la vérité ou l'homme de l'erreur et du mal, sous les aspects, très platoniciens, d'une vérité significativement "partielle".

Remplaçons, de même, un chef irakien, et voyons qu'il est aussitôt remplaçable par le diplomate français qui aura reçu la consigne d'opposer un veto. Rien ne tient ni aux lieux ni aux hommes. Il n'y a pas plus d'Irak dans cette triste affaire, qu'il n'y d'Amérique, même si des fièvres répressives s'abattent sur les ressortissants d'un pays quand les dirigeants s'affolent et autorisent, au nom de la démocratie, une manifestation antisémite sous protection de la police, tout en proscrivant les regroupements pacifistes en dehors de ceux qui sont répertoriés !

L'Amérique est traversée par des causes qui sont actuellement actives sur ses dirigeants, lesquels dirigeants pourront fort bien les abandonner et s'en repentir demain, surtout si quelque défaite les attend, et si quelque échec moral les atteint dont la substance leur échappe, ou si quelque juridiction internationale, dont ils nient la compétence, devait raviver leur mémoire, comme il est prévisible et presque fatal que cela arrive un jour. Les historiens sont déjà à pied d'œuvre pour recenser des violations du droit et des crimes de guerre avant que des juges n'en prennent le relais dès que la conscience morale aura marqué un progrès de maturité. Les mêmes causes agitent bien des têtes intellectuelles en France, bien des politiques dans d'autres pays d'Europe. Ces causes ne sont ni datées, ni localisées, ni personnalisées, sauf dans leurs émergences fortuites et sans cesse déroutantes, et quand bien même elles prendraient la forme, rassurante après tout, d'intérêts matériels. C'est qu'en réalité une vraie passion métaphysique de l'anti-altérité, une passion suicidaire, les situe bien au-delà de tels intérêts, du pétrole ou du pouvoir stratégique.

 

 

Pensée de l'injustice

 

Ces causes ? Elle sont l'erreur et le mal au sens (très grec et chrétien) que nous avons analysé dans tous nos textes précédents (y compris sur les conséquences du 11 septembre).

Ces causes ? Cela fait des millénaires que, d'Orient en Occident, il est de simples recueils de sagesse, des livres métaphysiques sur le juste et l'injuste qui enseignent à les percevoir et à les détruire, dans la discrétion et la marginalité, voire une inévitable exclusion sociale. Le mal de l'injustice qui relève de la pensée indigente est d'une imagination pauvre et pitoyable, il se répète ; et sa définition d'un continent à l'autre n'a pas varié non plus (v. L'homme coupable).

Mais voici : ces causes ont trouvé aujourd'hui des interprètes dans un monde "intellectuel" désigné comme faussement marginal, ce qui est fort habile, un monde qui plonge ses racines dans une société maffieuse dont il est la fabrication publicitaire, l'employé rémunéré et l'alibi, un monde qui bénéficie grâce à de tels financements de la presse. Et ce monde entend effacer en totalité l'autre, à moins que l'on ne tire de ce dernier quelque personnage épuisé et que l'ingénuité de la vieillesse, ou une certaine coquetterie, aura empêché de débusquer le piège des notoriétés douteuses ; grâce à lui, enfin, l'on pourra espérer caution, comme certains journalistes tentant d'être écrivains sont parvenus à côtoyer en livre de poche Malraux, Sarraute ou Simon.

Demain, si les mêmes causes à travers les mêmes discours, le même hégémonisme, le même hiérarchisme dogmatique, la même fatuité de commandement, le même mépris de celui qui se croit supérieur pour celui qu'il infériorise, la même avidité maffieuse et indifférente au droit de dominer, la même cupidité d'avoir, la même soif surtout de mentir ; demain, si donc la pensée ne joue pas son rôle critique et se laisse enfermer dans le "cas" sans remonter à la cause du cas, à l'Irak, sans voir que le problème est le même ailleurs et fut le même encore il y a peu ailleurs, à condition de ne pas confondre la force brute confrontée au terrorisme extérieur (Tchétchénie) et les systèmes mentaux et idéologiques qui déterminent la force brute (Irak and Co) ; demain, le problème rebondira donc pour l'Iran ou la Lybie, pour le Pays basque espagnol, pour l'Ecosse ou l'Irlande du Nord, ou pour l'Equateur-Colombie, dans les endroits "faibles", où l'on sait ne pas avoir à redouter plus fort que soi derrière (comme ce serait le cas en Corée, au Vénézuela ou au Tibet).

 

 

Accablantes turpitudes

 

Mais, déjà, à l'intérieur, le discours non diagnostiqué s'est établi sans susciter de remises en cause autres que politiques et factuelles.

Est-il pensable qu'un pays conserve dans des réserves des zoos d'autochtones qui, en dehors des débits de sandwichs ou de carburants, ou des filières de nettoyage en altitude des tours de verre et acier, n'ont aucun accès aux principales professions civiles, que ce même pays laisse le sida ravager le Bronx en condamnant à une zone circonscrite sa population noire jusqu'à une sorte d'extinction programmée, accueille les étrangers comme les Mexicains au travail mais leur refuse une nationalité des années après leur parquage dans les bidonvilles du Texas, et que ce pays, co-fondateur et membre des Nations-Unies, prétende s'y exprimer plus fort que les autres (même s'ils n'ont pas de leçons forcément ni toujours à lui donner, ce qui est une question simplement d'égalité impartiale) ?

Est-il pensable que des compagnies pétrolières hispaniques aient obtenu de populations indigènes l'aliénation de l'inaliénable : c'est-à-dire de leur sol national, historique et ancestral, pour n'être même pas admis à participer au processus de production pétrolier (parce que ces compagnies importaient la population de leur pays pour travailler : après la spoliation du capital, celle du travail !) et pour finalement être réduit à vendre des artefacts touristiques aux entrées des puits ou y conduire leurs femmes à la prostitution ? (comp. notre art. : "Le droit du plus faible", publ. in Persona y Derecho et reprod. in notre ouvrage L'homme coupable, 1999). Est-il concevable que les pays couvrant ces activités puissent être admis à émettre un mot sur la guerre ou la paix, que leurs dirigeants affichent leur rendez-vous avec l'aube blanche la plus respectée d'un monde catholique, celles d'un Pape, dont ils publient et commentent à l'envi les textes, le bel alibi, mais occultent délibérément les discours et interviews sur le droit du travail ou sur la guerre, comme pour dissimuler leurs ignominies morales ? Le regard de Las Casas n'est pas à oublier sur Cortes ou Pizzaro, pas plus que celui de Vittoria, le dominicain espagnol défenseur des Indiens, auquel rend hommage un buste de bronze dans un square de New York, comme fondateur du droit des gens, sur la personnalité d'un Sepulveda rallié aux thèses de la haine.

C'est ce qu'un théâtre de Brecht ou d'Anouilh pourrait à peine reprendre aujourd'hui sans que l'on voit réapparaître en surimpression tous les personnages, aussi entêtés qu'absurdes, et aussi méchants que pervers, de cet autre tragi-comédie que révèle l'actualité. Avec une énorme différence, toutefois : le maître de chœur (rédacteur d'antenne télévisée), le récitant ou le commentateur fait aujourd'hui partie du spectacle, et il est même devenu l'un des complices de la "machine infernale".

 

 

Dépassements à présumer

 

C'est ce qui conduit à souffrir cruellement du mal produit sur le mal, mais c'est ce qui désigne bien l'occasion ou jamais, le kairos ou le moment favorable pour témoigner de façon plus pure, parce que plus désintéressée, en faveur de l'unité d'une vérité supérieure, en sa totalité d'être, qui peut même intégrer le mal et son redoublement, en les ouvrant à ce dont ils divisent, et en les réconciliant avec lui.

Un langage de l'amour et non de la haine peut réintroduire la dimension des relations entre personnes et non plus entre personnages, entre existants et non plus entre essences, natures, rôles ou fonctions ; et il peut obliger par là ceux qui haïssent, en faisant profession d'aimer, et d'être les seuls à aimer, selon un complexe néronien, en vantant leur suprématie de "démocrates", en théorisant une pseudo-philosophie du "bien" et en inspirant les chefs de guerre, à pouvoir être eux aussi, et en dépit de tout, aimés à leur tour, mais aimés malgré eux voire contre eux : rappelés à l'ordre de ce qu'ils refusent de voir mais sans cesse ou jusqu'au bout présumés capables de pouvoir l'accepter.

Cela ne saurait dispenser pour autant de certaines exigences. Nous nous en étions déjà expliqué : le juridique n'est pas l'éthique, une guerre relative la paix absolue, l'ordre des personnages celui des personnes. Autant les personnes sont à porter plus haut moralement que leurs actes, autant ces actes appellent toute la sévérité d'une appréciation selon le droit et l'histoire.

 

 

Légitimité future de recours répressifs

 

Aimer les personnes n'empêchera pas, obligera même demain d'avoir à juger.

Et d'avoir à juger, pour qui en douterait, comme ce fut encore notre cas il y a peu, au regard d'instances internationales, imparfaites certes, mais assurées de la parité, collégialité et anonymat impartial de leurs membres : la Cour pénale internationale. L'histoire même qui s'accomplit vient d'en accréditer la légimitation, quel que soit son droit et même sa procédure de référence. "L'intendance suivra". Il n'est plus temps de ratiociner sur des modalités juridiques, là où s'impose pour la raison universelle la nécessité de l'idée même de l'existence d'un droit et de sa juridiction.

Il s'agira donc de juger pénalement, en renouant avec les normes d'un ius cogens en désuétude. Une fois la sérénité revenue. Et une fois certains schémas de responsabilité et de culpabilité philosophiquement élaborés en vue d'une meilleure compréhension et interprétation des concepts légaux permettant des poursuites sans prescription.

Il s'agira d'instruire sans complaisance le procès des beaux prétextes que se donnent, encore pour une période qui pourrait rapidement s'achever, une coalition de gouvernements sans scrupules et surarmés, contre leur opinion nationale, malgré les propagandes intensives de leurs medias, après avoir violé les règles élémentaires du droit international qu'ils ont la provocation d'alléguer, après avoir porté de faux-témoignages, et après s'être trouvés impliqués dans la production, le trafic et l'utilisation des armes les plus dangereuses.

Ces mêmes armes dont ils reprochent à un ancien actionnaire de leur entreprise de conserver quelques vestiges, qu'il n'a pas dû parvenir à éliminer totalement, dans leur gangue rouillée, et qui constitueraient, il est vrai, aux yeux du monde, la preuve bien embarrassante d'un passé douteux d'association criminelle.

 

 

 

 

Symboliques rejets.

Une communauté religieuse abusée

 

C'est dans cet esprit que j'ai adressé il y a peu une lettre de vive indignation à une irréprochable agence de presse religieuse catholique américaine Cinjub Digest, qui diffuse les informations relatives aux activités vaticanes et à celles de l'Etat du Saint-Siège, parce que cet organe avait cru opportun d'exposer certains arguments d'un "intellectuel" américain catholique, Michael Novak, promoteur de l'American Interprise Institute et du "capitalisme démocratique" dans le sillage de John Rawls ; il était en effet venu à Rome pour demander en bonne cohérence avec ses principes d'exclusion,... la mort, en somme, plus que la vie, la guerre comme "obligation morale, - à l'instant où la ville éternelle était survolée par quelques des avions cargos transportant au Koweit des cercueils pour les futures dépouilles des Marin's (ce ne sont jamais les mêmes qui poussent à la guerre et qui l'assument dans leur corps !) ; Novak était accompagné d'une délégation fournie et présenté par son ambassade, il apportait des signatures avec lui (de philosophes et éthiciens du business, et même de néo-thomistes réputés issus des grandes universités privées), ainsi surtout que des preuves sur le danger des ennemis à combattre associés à un Islam terroriste ; et il pouvait se recommander particulièrement de deux auteurs bien connus sur sa liste (Fukuyama et Huntington), et osera-t-on enfin le dire, "néo-racistes", auxquels l'on doit, respectivement, — l'idée même de "mondialisation" ou de "globalisation" d'un côté, avec un incroyable mépris par exemple pour le monde africain qui ne semble pas présenter d'"identité" discernable, — et l'idée primaire du "choc des cultures" de l'autre, suscitant certains révisionnismes dans la lecture de l'histoire médiévale européenne et portée, comme on le sait, par la haine du monde arabo-musulman, et dont on voit bien qu'elle a préparé une entreprise industrialo-militaire à saisir, ou plutôt à inventer, des prétextes à son action destructrice des hommes (mais profitable aux spéculateurs en bourse). Dans cette brève lettre (reproduite par l'agence Cinjub sur son bulletin d'information de février), j'exprimai ainsi mon étonnement : "j'avoue ne pas bien comprendre comment il peut être fait état des thèses de Mr N., dont la marginalité et l'hétérodoxie sont insignes, et qui ne peut prétendre représenter un courant même partiel de la philosophie du droit et de l'Etat catholique. Je suis choqué qu'il ait pu être reçu par Mgr Tauran (...), alors qu'il véhicule des thèses fondamentalistes qui n'ont rien à envier à Al Qaida. Je crois pouvoir me faire l'interprète de mes collègues universitaires au sein d'une discipline mondialement établie pour estimer que les moyens de l'argent et des pressions politiques ne remplacent pas une reconnaissance intellectuelle et universitaire (...), et je ne vois pas quel crédit autre que la force matérielle peut le faire écouter à l'heure où tant de nos collègues éminents des Etats-Unis subissent une répression de contrôle policier et ne risqueraient pas d'être autorisés, eux, à faire un voyage à Rome. La chose est suffisamment grave pour que les catholiques ne tolèrent en leur sein aucune tendance néo-raciste et néo-fondamentaliste de cette nature (...)."

J'ai relevé avec tristesse, peu après, que les principaux medias français et même les medias chrétiens (auxquels ne paraissent pas être parvenues les éloquentes déclarations que Thèmes a reproduites ici du Card. Stafford), s'étaient empressés d'accorder leurs colonnes à ce théologien de l'argent et capitaine d'armement, mêlé aux affaires de Wall Street, conformément à une habitude de donner plus de place aux opinions commerciales, qui achètent il est vrai leur publicité, qu'à ceux dont l'authenticité est avérée, mais qui sont par définition des gens discrets et qui refusent de les gratifier ; cela a été aussi le moyen subtil de compromettre indirectement une institution, l'Eglise, qui n'avait pas vraiment besoin du cas "Novak" et de son lobby pour subir de nouvelle humiliation, à l'heure où l'on exhume le dossier de Pie XII en profitant de l'ouverture des archives de la place Saint-Pierre, (après le remarquable ouvrage critique et nuancé de Michael Phayer (Marquette Univ.)), et au moment où l'on réveille le souvenir de la montée d'un nazisme au même visage d'arrogance, environné de gens d'affaires qui excitaient eux aussi à la guerre, sans naturellement s'y engager personnellement.

Je remercie d'autant plus Cinjub d'avoir reproduit mes quelques lignes pour ses lecteurs américains et pour donner l'occasion de vérifier qu'il y a eu pratiquement unanimité dans l'Eglise sur le "non" à la guerre (sur le non à la possibilité même d'une guerre, ce qui change tout par rapport aux déclarations plus limitées de pays obligés de respecter des limites "diplomatiques" ; ce non moral a été entier et sans nuances admissibles). Aucune division ne s'est donc introduite dans l'Eglise, mais il y a eu simplement dissociation entre ce qui lui est interne et ce qui lui demeure extérieur mais qui a voulu bénéficier vainement de sa caution et en forcer l'entrée, comme les auteurs de "La lettre d'Amérique" pro-guerre, (document publié par Le Monde), en dépit de l'appartenance de certains signataires, amis de "M.V." à un mouvement dont on canonisa récemment le fondateur ; aucun alibi n'a ici impressionné ; il y a le "dedans" et il y a le "dehors" ; M.V. a été d'ailleurs reçu au Saint-Siège, au politique ; il ne l'a guère été qu'en apparence au Vatican, au spirituel, où il a déchaîné des propos plus fermes encore que les précédents et exhortant même les militaires engagés à l'examen de conscience — des propos analogues à ceux d'ailleurs des représentants de toutes les religions dans le monde, et pas seulement monothéistes.

Un texte m'a même été communiqué, manifestant la protestation plus qu'énergique de la plupart des communautés théologiques et religieuses (supérieurs et supérieures d'ordres) américaines catholiques, désavouant sans appel et réprimant en des termes très durs l'ambassadeur des Etats-Unis, Jim Nicholson, au Saint-Siège : lui reprochant ouvertement d'avoir coopéré aux manœuvres de lobbies liés à des pouvoirs d'argent, et, pire, d'avoir ainsi violé le principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce qui est historiquement sans précédent !

"Votre théologien appointé", ose dire le texte de la motion, se situait dans la mouvance d'une conception (celle du "capitalisme démocratique") en contradiction totale avec l'Evangile et avec l'enseignement de l'Eglise (doctrine sociale notamment), et il n'avait d'autre mission que de vanter et "de 'vendre' un système fondé sur l'intérêt personnel" (ce qu'ont rappelé le Houston Catholic Worker et l'Agence APIC).

 

Bordeaux-Paris, 25 février 2003.

Texte révisé au 28 mars 2003.

 

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© THÈMES     III/2003