BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE COMPARÉE

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SORIN-TITUS VASSILIE-LEMENY

 

Pour une philosophie du sens et de la valeur

 

Préface de Jean-Marc Trigeaud

Texte révisé de l’œuvre directement composée en français par l’auteur.

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Voir "Hommage à Sorin Titus Vassilie Lemeny † 15 octobre 2000",

par J.-M. T. & Doru Imbroane Marculescu

dans notre revue THỀMES, mai 2001

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

                I.             1-Les deux questions fondamentales

                               2-Le rapport de présupposition-implication

                               3-Démarcation du rapport synétique

 

                II.            1-Signifier et connaître

                               2-Synétisme et valeur de la cogitation

                               3-La vérité et le vrai

                               4-La découverte du sens par éléments duaux synétiques – L’exemple des

                               mathématiques

 

                II             1-Les équivalences continuum-concret et discontinuum-abstrait

                               2-Devenir réel et continuité authentique

                               3-Découverte et création. Les conditions du concret

 

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La publication de cet essai original a été préparée plus de deux ans avant les événements de décembre 1989, en déjouant les subtils contrôles de la « Sécurité » roumaine.

Ce texte a ainsi mûri et pris forme dans un dénuement et une solitude qui rendent témoignage à l’essentiel de ce à quoi il est consacré : l’activité de notre  pensée à son degré le plus élevé, cette marque du « roseau flexible » pascalien que rien ne peut corrompre.

Roumain et d’origine partiellement allemande et transylvanienne, père diplomate et ministre et mère médecin, Sorin-Titus Vassilie Lemeny vit à Bucarest. Mathématicien, philosophe et écrivain, il s’est orienté vers la métaphysique et l’épistémologie, développant une théorie logique en accord avec sa vocation fondamentale et initiale de scientifique. Malgré la censure, il a pu publier à l’étranger plusieurs articles en toutes langues, et surtout en anglais. Cet universitaire a subi, depuis plus de 40 ans de règne totalitaire, les pires persécutions d’un régime qui s’est appliqué avec constance à le réduire au silence : tortures répétées, internements abusifs en hôpital « psychiatrique » accompagnés des tristement célèbres « électro-chocs », menaces, parfois mises à exécution, sur les siens, (plusieurs fois marié, …plusieurs fois tragiquement veuf), révoqué quand il n’était pas dans les geôles ceauscesciennes, vivant à un moment grâce à ses talents de… champion de boxe et de natation. Il est demeuré un témoin lucide et impitoyable (notamment sur certaines prétendues dissidences) d’une époque de lourdes compromissions, mais animé d’une spiritualité voire d’un humour littéraire qui le situent avec sérénité et indulgence au-delà des crimes de la « vingt-cinquième heure »…

 Ces pages sont parvenues une à une sur des doublures de correspondance, en franchissant les contrôles. D’une rare intensité, d’une prose transparente et de style « classique », leur abstraction ne masque pas cependant tout à fait l’expérience personnelle qui leur sert de toile de fond. En même temps, la théorie « synétique » qu’elles présentent fait ressortir au grand jour les contradictions d’une pensée occidentale qui, depuis plus d’un demi-siècle, a cru pouvoir se couper de l’exigence du « sens » et solidairement de la « valeur », qui a sombré dans le nihilisme de pseudo-sciences logiques et analytiques et qui, par son impuissance positiviste, a pu devenir à son insu l’« allié objectif » de toutes les dictatures.

La rare puissance de pensée de Vassilie-Lemeny semblerait devoir conduire à une remise en cause des conceptions analytistes dominantes et des approches de type herméneutique qui ont congédié le « sens » et le « fondationnel » en s’acheminant vers une réflexion tautologique et vide, et incapable d’assumer l’intelligence des situations existentielles (jusqu’à l’impuissance actuelle très « significative » à accueillir la mémoire des grands crimes et de la culpabilité). Pour qui sait la « lire » et « l’en-tendre », cette grande œuvre a le pouvoir de dissiper ces ombres du néant.

Un hommage doit être rendu à la poétesse Anna-Maria (dont le père fut diplomate en France), sa dernière épouse, rencontrée lors d’un » interrogatoire » de la Securitate, et qui fut le plus durablement proche de lui : elle s’est éteinte en 1997 et son œuvre « engagée » n’a pas encore reçu toute la diffusion qu’elle mérite.          J.-M.T.

 

 

EXTRAITS (…pages prises au hasard…) :

 

Si « cogiter » veut dire établir des déterminations valables par leurs significations, c’est-à-dire par la puissance de leurs contenus intelligibles, nous pouvons alors considérer le sens et la valeur comme les seuls éléments nécessaires et suffisants de la pensée, que nous nommons le plus souvent dans ce qui va suivre cogitation, pour bien marquer sa faculté de se fonder par soi-même. La valeur est ce qui a le pouvoir de signifier un sens, c’est-à-dire d’avoir un contenu intelligible pour une intelligence quelconque. Le contenu intelligible étant « ce que l’on entend par », nous l’appellerons maintes fois aussi mode-d’entendre, qui comprend à la fois le mode d’être entendu, alors que l’intelligence sera nommée entendement (d’un ordre supérieur), car elle est l’acte vers lequel tout mode-d’entendre est en puissance ouvert.

Le mode-d’entendre n’est pas conditionné par la connaissance : quelqu’un peut comprendre une musique sans même connaître les notes qui la composent, ou un tableau sans savoir quel est le mélange de couleurs utilisé par le peintre. Tout au contraire, la connaissance empêche souvent la signification de se manifester en toute évidence, de même que l’érudition ne permet pas toujours à l’ingéniosité un développement original (i.e. spontané et vrai par unicité), en maintenant avec rigueur la conscience au niveau des connaissances acquises.

Ainsi, nous ne parviendrons pas à énumérer – vu qu’ils sont en trop grand nombre et, d’ailleurs, trop bien connus – les cas de découvertes et inventions dues dans tous les domaines spirituels à des dilettantes qui ont « saisi » le sens du problème, leur intelligence n’étant pas circonscrite et gênée par la multitude des connaissances qui agissent comme un fardeau sur le libre développement de la cogitation, engendrant des préjugés multiples. C’est le cas de la connaissance scientifique (positive) qui, étant toujours causale, ne peut jamais rendre le sens, donc le contenu intelligible de l’objet, celui-ci supposant celui-là… En quelle mesure découvrons-nous le sens du réel, en sachant comment se propage l’électron ? Ou en quelle mesure la signification entendue de la réalité se révèle-t-elle à nous, si nous apprenons qu’elle est la composition des corps célestes ? Une conséquence rigoureuse (seule admissible scientifiquement) du phénomène et fait naturel à l’acte synétique (spirituel par son caractère) est une absurdité, non pas tant du point de vue logique, que pour la recherche épistémologique surtout. Soutenir que la réaction chimique aide à dégager le sens ainsi qu’un corps gazeux se dégage dans l’éprouvette, équivaut à croire à la transmutation des métaux ou à la fabrication de l’ingéniosité à l’usine.

De même, le sens ne peut être obtenu par les études historiques non plus, lesquelles montrent une chaîne continue de non-sens, et il serait ridicule d’attendre d’une accumulation quantitative de ceux-ci le miracle hégélien du saut qualitatif…                                                                                                                         p. 37-38

 

Quand nous avons discuté l’universalité, nous l’avons décrite comme signifiant la possibilité d’inclure toute activité intelligible et, en même temps, comme puissance d’être un modèle capable de fonder et construire (archétype). Ces deux capacités sont équivalentes, telles deux termes permutables en mathématiques, chose que l’on peut remarquer dans la notion de « plus universel ». Nous considérons qu’une œuvre (mathématique, philosophique, artistique, morale) est plus universelle qu’une autre, si elle a au moins un sens qu’on ne trouve pas dans l’autre. Et ce sens est capable de procurer au moins une intelligence de l’autre, c’est-à-dire que par ce sens nous sommes à même de comprendre l’autre œuvre. Certes une telle intelligence ne doit pas nécessairement se référer, d’une manière directe et exclusive, à l’œuvre la moins universelle, mais peut couvrir toute la structure synétique dans laquelle l’œuvre elle-même est incluse. Ainsi l’unicité de la Grand’messe de Bach est plus universelle, du point de vue artistique, que l’unicité de toute autre œuvre de ce genre. Car, même si elle ne procure pas une intelligence de chaque messe particulière, elle rend possible un entendement artistique supérieur du genre « messe » par son unique architecture musicale, entendement qui nous permet de comprendre même le sens ultime du service divin comme tel.

Du moment que le sens d’une structure synétique est un sens qui synthétise et qui, par suite, implique un entendement direct d’une autre structure synétique, inférieure en universalité, il n’est pas surprenant que dans le domaine des mathématiques nous trouvions maints exemples pour attester la définition de « plus universel ». Ainsi, la théorie des ensembles transcende, disons, la théories des idéaux et des lattices, qui ne sauraient être comprises sans elle. A son tour la théorie des anneaux est, tout comme celle des groupes, surpassée par la théorie des structures algébriques, car le sens de la structure algébrique est indispensable à l’intelligence des notions d’anneau et de groupe. Et « last, but not least », en toute théorie mathématique, les théorèmes ne peuvent être compris sans axiomes, vue que ceux-ci incluent le sens de l’entière théorie.

De même en philosophie, le sens inclusif d’une cogitation synthétique procure l’intelligence d’un sens moins inclusif. Par exemple, une théorie philosophique, n’importe laquelle (connaissance, ontologie, culture…) a par-dessus tout besoin d’une théorie de la vérité, car cette dernière inclut toutes les autres, constituant le fondement nécessaire de leur intelligibilité. Pareillement, la recherche philosophique nous montre que la compassion, la sympathie et même l’amour ne peuvent se priver de la justification d’une activité plus profonde et inclusive de la conscience. C’est la générosité, qui seule a le pouvoir d’être fondée par elle-même, de sorte qu’elle est capable de fournir un entendement (une compréhension) pour tout acte de conscience, à un niveau qu’aucune autre faculté ne peut atteindre. Cela, sans doute, ne veut pas dire qu’un acte d’amour, de sympathie, de compassion, ou de toute autre sorte serait impossible sans la générosité, mais seulement que lorsque celle-ci est présente, elle est capable de fonder et justifier tout acte porteur de sens.                                                                                  p. 146

 

Bergson semble ne pas prêter attention à ce que le Néant n’est pas un concept subjectif que nous mettons où nous le voulons, vu qu’il se manifeste là où le sujet le désirerait le moins, étant totalement imprévisible, car il représente un état indépendant du sujet (tout lui étant immanent), et dont il doit prendre acte.

A vrai dire, l’expression la plus authentique du Néant serait la démence, car elle représente la destruction, donc la négation de la conscience du vivant de l’individu. Ainsi, bien que ce dernier soit vivant, le Néant anéantit son existence. Les processus physiologiques fonctionnent naturellement, c’est-à-dire normalement, et pourtant la conscience ne peut plus être. C’est pourquoi l’existence de la folie est la preuve la plus certaine, une preuve péremptoire, de l’existence du Néant, plus sûre même que la mort, dont on ne sait pas de façon précise s’il ne persiste rien après elle (du moins dans la mémoire), tandis qu’après la folie nous avons les expériences les plus palpables de la destruction totale de la conscience, celle-ci étant considérée, certes, dans ce qu’elle a de plus absolument essentiel : la puissance d’idéation. D’ailleurs, pour le vérifier, nous n’avons qu’à observer l’angoisse du Néant (sur laquelle ont spéculé tant d’existentialistes), qui en vérité est l’état d’horreur spontanée de l’être en face de sa propre destruction. Ainsi rencontrons-nous une telle horreur dans les deux occasions suivantes : dans la démence, qui est la plus authentique et la plus évidente destruction de l’esprit, et dans la profanation, toute valeur pré-supposant un sens sacré.

Le sens profond d’une telle profanation est compréhensible si nous l’estimons en termes synétiques : le Néant étant un foyer actif de démolition, non-relatif donc absolu, en d’autres termes, un incontestable sommet de ruines, il attaque et cherche à mettre en pièces spécialement ce qui se trouve au pôle opposé et possède, de son côté, un statut absolu. Il n’est pas surprenant, dès lors, que le Néant essaie de fracasser la valeur dans sa pureté, ce que nous pouvons surtout dans les attaques contre les enfants, y compris toutes les tentatives, sous des formes si variées, pour leur perdre leur ingénuité, leur candeur. En vertu de cet assaut contre la valeur, nous sommes autorisés à appeler le Néant l’instance absolue qui agit versus valorem, tout comme nous pouvons, de par la démence, le nommer foyer absolu versus sensum.                                                                                 p. 183-184